GOMMENT S*OP£RE UN MIRACLE
Dans une petite ville comme Charroux, tout fait événement et tout se sait. Quatre jours après l'apparition miraculeuse de la sainte Vierge à dom Gargilesse, on racontait dans Charroux qu'à cinq heures du matin on avait frappé à la porte du curé ; que Gonde, selon son habitude, était allée ouvrir, en murmurant contre ceux qui troublaient son repos ; mais qu'à sa grande surprise elle s'était trouvée en face de madame Grenier. Celle-ci l'avait priée de prévenir M. le vicaire qu'elle l'attendait à son •confessionnal. Or, depuis que les moines étaient à Charroux, la belle Rose-Sylvie n'avait pas mis le pied dans l'église paroissiale.
Madame Grenier avait dit à Gonde :
— Ne dîtes à personne que j'ai fait demander M. le vicaire à son confessionnal ce matin.
Mais Gonde, qui détestait la femme du bienfai- ^teur de l'abbaye, n'eut rien de plus pressé que de
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raconter Taventure à tout le monde* Elle assurait que madame Grenier lui paraissait hors d'ellemême, qu'elle était même très-pâle. Les commères répétaient la narration de Gonde, en y ajoutant toujours quelque chose, et tout Charroux se deman- <iait le soir :
— Pourquoi madame Grenier est-elle allée, mystérieusement, se confesser à cinq heures du matin a.u vicaire, et pourquoi était-elle tout éplorée ?
On fit force suppositions; mais personne n'approcha même de la vérité; et si les romanciers n'avaient pas le privilège de tout savoir,- à Charroux, on se demanderait peut-être encore longtemps :
— Pourquoi madame Grenier est-elle donc allée, en 185*, se confesser au vicaire à cinq heures du matin ?
Qu'elle soit légitime ou non, nous allons satisfaire cette curiosité.
M. le vicaire, bien qu'on fût au mois de juin, trouva fort désagréable d'être réveillé pour aller ^u confessionnal. Gonde, qui ne l'aimait pas, parce qu'elle voyait bien qu'il faisait cause commune avec les moines contre le curé, était entrée brusquement dans sa chambre, en lui disant d'un ton bourru :
— On vous demande à votre confessionnal.
— Qu'on revienne à l'heure de ma messe, à huit' heures. Je serai à l'église un quart d'heure ^vant. A présent je veux dormir.
— Les dévotes ne se confessent pas dans un quart d'heure, dit Gonde, et il paraît qu'on est
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pressé; mais, apr^s tout, faites convne vous voudrez.
— Que voulez-vous dire, les dévotes? Quelle est cette personne si pressée ?
— Madame Grenier.
— Madame Grenier! dit le vicaire en se frottant les yeux, ne sachant pas s'il était bien éveillé.
— Eh bien I oui, madame Grenier l
— Mais que ne me le disiez*vous tout de suite? Allez l'avertir bien vite que dans cinq minutes je serai à Téglise.
— S'il s'agissait d'une pauvre femme comme moi, disait Gonde en s'en allant, M. le vicaire ne se dérangerait pas. Pour la belle madame Grenier, c*est différent. Mais pourquoi vient-elle se confesser chez nous si matin? Est-elle brouillée avec son vieux dom Claude ?
La belle Rose-Sylvie attendait le vicaire avicc une impatience fiévreuse. 11 arriva enfin, et elle se plaça dans le confessionnal.
Le vicaire, tout pénétré de Timportance de ses fonctions auprès de madame Grenier, commençait à lui donner sa bénédiction, en mettant dans sa voix le plus d'onction possible, lorsque madame Grenier lui dit :
— Monsieur le vicaire, je ne suis pas ici pour me confesser.
— Alors que voulez-vous de moi, madame?
— r Je suis la plus malheuraise des femmes!
Le vicaire pensa qu'on allait lui confier quelque
querelle matrimoniale t çt il se mit à débiter, des
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baiiialîtés sur les peines de la vie, qu'une fervente chrétienne comnne elle devait mettre au pied de la croix.
Mais niadame Grenier Tinterrompit en lui disant :
— Il n'est pas question de cela. C'est ce malheureux miracle qui me tourmente : je crois bien que j'en deviendrai folie.
— Le miracle?
— Eh ! oui, l'apparition, la lettre.
< — ciel I madame, vous si pieuse, si édifiante, douteriez-vous donc du pouvoir de la sainte Vierge?
— Je n'en n'ai jamais douté; mais dans celte occasion...
— Et pourquoi , madame , ne croiriez-vous pas à la faveur insigne que Marie a faite aux danies de la Sainte-Vertu et aux moines de Charroux? Je vous ai vue soutenir avec tant de chaleur, devant les incrédules, la vérité de l'apparition de la Salette et la miraculeuse découverte de la Sainle-Vcrtu. Auriez- vous aussi cessé d'y croire?
— Non... Pourtant... il se pourrait. . . que l'apparition de la Salette fût semblable à celle de Qiarroux.
— Certainement , dit naïvement le vicaire , leâ , apparitions se ressemblent toutes. Mais parlons raisonnablement. On peut avoir des doutes même sur les faits les plus avérés.
— Mon Dieu ! 'mon père , comment vous dire , comment vous apprendre ce qui s'est passé? Je n'ai jamais eu le courage do le direàdom Claude; cela lui aurait fait, trop de peine. Et à présent on v&.
porter cette affaire à i*archevéché , on fera une enquête. J'en deviendrai folle, vous dis-je.
— Sans doute; et tout porte à croire que l'enquête confirmera l'apparition. Dans tout cela je ne vois rien qui puisse vous troubler ; et au contraire, une décision doctrinale affermira votre foi et mettra en fuite l'esprit tentateur. Car c'est une tentation qui vous tourmente, ma fille, rien de plus. Quand l'autorité épiscopale aura prononcé, vos doutes disparaîtront.
— C'est impossible, mon père, je ne puis croire à ce miracle.
— Pourquoi cela, s'il vous plaît? Avez-vous une bonne raison à m' alléguer?
— Hélas! il faut bien vous le dire, puisque je suis venue ici pour cela : ce miracle... cette apparition... tout est faux.
Le vicaire fit un mouvement si violent dans son confessionnal , que les planches vermoulues furent prêtes à se disjoindre.
— Comment! s'écria-t-il,Ja sainte Vierge n'a pas apparu à dom Gargilesse ?
— Non, mon père.
— Alors il aurait donc rêvé tout cela ?
— Pas précisément. Il a cru voir la sainte Vierge, et ce n'était pas elle qu'il voyait.
— Qui donc était-ce alors?
— C'était moi !
Cette fois le vicaire ne bondit pas sur son siège ; il était atterré ; il comprenait enfin.
L'imprudente Rose-Sylvie lui raconta tout ce qui s'était passé, du moins quant aux faits princi-
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pam, car elle se permit plus d'une réticence* Une femme, même au confessionnal, alors qu'elle semble livrer tons les secrets de son âme, fait toujours quelques réserves. Nous suppléerons aux lacunes du récit de madame Grenier.
Dom Gargilesse avait prêché chez les dames de la Sainte^Yertu un jour de solennité de prise d'habit. Madame Gr^ier, comme belle*sœur de la supérieure et comme bienfaitrice de la communauté, avait, dans la chapelle, une place d'honneur d'où elle vo^'ait parfaitement les cérémonies. Mais ce n'était pas sur le vieux dom Claude, au dos voûté et À la figure en casse-noisette, qui pontifiait ce jour-là chez les saintes filles, mitre et crosse, que l'attention de Rose-Sylvie ae fixait. C'était sur dom Gargilesse, qui, ne figurant pas dans la cérémonie, était agenouillé dans le chceur sur un prie-Dieu, et là, les yeux fermés, la tête un peu penchée sur l'épaule droite, implorait avec ferveur les lumières de r Esprit-Saint, au moment où il allait monter en chaire et parler devant ce brillant auditoire.
La belle Rose-Sylvie regardait ce jeune moine, si pieux, si séraphique, si beaul Et les souvenirs de sa jeunesse lui revinrent. Cet enfant qu'elle avait vu servir la messe au curé de Charroux était là, devenu homme; il était moine !
Et elle faisait de vains, efforts pour repousser les pensées qui se pressaient en foule dans son cer* veau. Malgré elle, ses yeux restaient fixés sur dom Gargilesse.
Elle le comparait à M. Grenier, et, il faut le dire, la comparaison n'était pas à l'avantage du mari.
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Geltti^ci était petit, milice; scm teint était plombé et maiadiL Dom Gargilesse avait une carrure d'Her* cule, et le coloris de la santé resplendissait sur son vL$age.
Ohl si la Providence avait permis qu'au lieu d'épouser ce bourgeois malingre et vulgaire, elle eût été la femme de ce beau comte de Gargilesse I La noble fille des la Futaie avoir épousé un Gre* nierl
Le moine monta en chaire. Il commença son discours sur un ton de fausset Rose^-Sylvie croyait entendre la voix d*un ange.
Il parla de la Sainte^Vertu retrouvée miraculeusement, et il démontra que, bien que pas un historien n'ait parlé d'un vo$^age de Cbarlemagne à Jérusalem, il n'en était pas moins certain que ce grand empereur y était allé avec toute son armée, et qu'il y avait reçu la Saime-'Verlu des mains du Sauveur lui-même. Les moines de Charroux ont eu connaissance de ce fait trois cents ans après la mort de Charlemagne; ils l'ont certifié et ils l'ont inscrit dans leurs chartes. Des impies seuls peuvent douter d'un fait aussi bien constaté.
Après la cérémonie, Sylvie dîna avec les religieuses. Les vêpres devaient se chanter à quatre heures, et dom Gargilesse, qui avait obtenu par sesi cris, par ses gestes désor4onnés, par ses déclama* tiens furibondes, un grand succès,, -r* à Charrou]( on avait pris tout cela pour de l'éloquence, — de-r vait encore prêcher à vêpres.
Après la récréation, les religieuses se rendirent au chœur, et Sylvie, qui était au couvent coimnç
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chez elle, alla se promener dans la partie du jardin réservée au nonnes. M. Grenier avait envoyé à sa sœur pour le dtner quelques bouteilles de. vin de Champagne et de liqueurs des lies. Or les pompes de la cérémonie, le s^tnon, le Champagne, la chaleur, les souvenirs du jeune âge , tout cela réuni avait surexcité Torganisnie déjà si énergique de la belle Rose-Sylvie. Elle ne se rendait pas un compte bien exact de ce qu'elle éprouvait , mais elle se sentait le besoin de marcher, de respirer à Taise, et surtout d'être seule.
Elle était vêtue ce jour-4à d'une robe de mous» seline blanche, serrée autour de la taille avec un large ruban bleu ; une écharpe de gaze couvrait ses épaules. Pour garantir son visage des rayons du soleil, elle jeta son écharpe sur sa têtei Et, revenant obstinément au souvenir des temps écou«* lés, elle se rappela que, la première fois qu'elle avait vu dora Gargilesse, elle était, commcf ce jour .même, vêtue de blanc, elle avait un voile et une couronne de roses blanches sur la tête. On faisait une procession et elle portait la bannière de la sainte Vierge. Un jeune adolescent, vêtu d'une aube de mousseline, portait la croix. C'était dom Gargilesse : il avait seize ans alors et elle en avait treize 1
Et aujourd'hui, après tant d'années écoulées^ elle se retrouvait encore avec lui dans une cérénu)nie religieuse. Un rosier blanc était là^ elle cueillit des roses et en fit une couronne qu'elle posa sur son voile, et tirant de sa poche un petit miroir qu'elle consultait au besoin pour réparer le dé*
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fiordre de sa coiffare^ car on peut être à la fois et dévote et coquette, elle constata avec bonheur qu'elle était bien plus belle que le jour où elle por^ tait la bannière à la procession.
Sylvie, toute à de si doux souvenirs, arriva auprès du bsLnc de Mère Hermance. Un gazon très-épais amortissait le bruit de ses pas et T arbre lui cachait encore le banc; mais, en approchant davantage, elle aperçut dom Gargilesse; il paraissait endormi.
En le voyant là, Sylvie, éperdue, s'arrêta. Cette vision de sa jeunesse qui la poursuivait depuis le matin,, qu'elle évoquait presque malgré elle, la voilà encore I Le visage du moine était inondé de sueur. Sylvie se pencha doucement vers lui, et, prenant son mouchoir de batiste, elle essuya le front de dom Gargilesse. Mais celui-ci fit un mou* vement, et Sylvie se retira précipitamment et dis-r parut derrière Tarbre ; et, ôtant sa couronne de roses, elle rentra au monastère. Dom Gargilesse ne Tavait pas reconnue.
Ce que la belle Rose-Sylvie ne dit pas au vicaire, c'est qu'en essuyant le front du beau Bénédictin, sa tête s'était tellement inclinée vers ce front que ses lèvres Tavaient effleuré; Peut-être était-ce ce doux contact qui avait réveillé dora Gargilesse, et quand le miracle fut publié, Rose- Sylvie ne pouvait s'empêcher de rougir jusqu'au blanc des ye.ux et d'être émue, en entendant dire au miraculé lui-même qu'il avait éprouvé, au moment où Marie étanchait la sueur de son visage, une sensation délicieuse.
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Quand elle ent terminé son récit, non sans beaucoup d'hésitations et même de larmes» le vicaire lui dit :
— Alors Tapparition n*était pas réelle ?
— Non, puisque c'est moi qui ai tout fait
— Mais la lettre de la sainte Vierge, comment l'expliquer?
— Elle est tombée de ma poche au «moment oit j'ai tiré mon mouchoir.
— Comment cette lettre était-elle en votre pos* session ?
— On m'a dit que porter sur soi une copie des paroles prononcées par la sainte . Vierge ou par Notre-Seigneur était une coutume pieuse, et qu'on obtenait par là des grâces particulières. J'ai chez moi la relation de plusieurs apparitions de la sainte Vierge, j'ai copié quelques passages de son discours aux enfants de la Salette. Heureusemont j'avais imité les caractères gothiques, et personne n'a pu reconnaître mon écriture. J'ai brûlé le livre qui m'avait servi de modèle..
— Vous avez été bien imprudente, madame.
Cependant, je le comprends, votre admiration, votre vénération pour la sainteté de dom Gargîlesse, qui me fait toujours l'effet d'un chérubin au visage enflammé par l'amour de Dieu, a pu vous entraîner à un acte de piété compatissante pour les fatigues de ce saint religieux. Dans les âges de foi, on aurait compris cela, mais dans le nôtre les mondains en riraient, s'ils venaient à le connaître.
— Oh l monsieur le vicaire, je serais perdue I
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Mon maii luiVmême, bien qu*il soit un chrétien convaincu, que ne pen3erait4l pas^ grand Dieu 1 Si vous saviez combien il est porté à la jalousie! Le fait est que M, Abel Grenier eût peut-être, cru difficilement au sentiment angélique qui avait poussé sa femme 'à essuyer le front du chérubin Gargilesse. Et ce baiser 1 que Sylvie s'était bien . gardée d'avouer au vicaire, quel bonheur que dom Gargilesse n'eût pas eu l'entière perception de tous les incidents de l'apparition miraculeuse I
— Que faire? mon Dieu! que faire? disait-elle à son confident.
— Garder le silence, dit le vicaire, qui, après quelques instants de réflexion, avait pris son parti.
— Mais l'enquête ?
— Elle se fera.
•— Mais si l'on venait à découvrir la vérilé ? ^ — On ne la découvrira pas. Vous éte« sûre que personne ne vous a vue ?
— Il n'y avait dans le jardin que moi et dom Gargilesse.
— Dom Gargilesse a la foi. Il donnerait sa vie, s'il le fallait, pour soutenir la vérité de l'apparition. Quant à vous, j'espère que vous n'avez rien dit de tout cela à personne.
— Je n'en ai parlé qu'à vous.
— Cela suffit ; laissez agir la Providence. Elle a ses desseins, et il y a de l'orgueil à vouloir son^ der les voies par lesquelles elle nous conduit. Ne cherchons point les raisons de ses faveurs.
Sylvie ne comprenait rien au pathos du vicaire, lii lui paraissait étrange qu'il voulut la prévenir
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contre des pensées d*orgueiL La pauvre femme n'était nullement tentée de s'enorgueillir de ce qu'elle avait fait.
Mais le vieaire connaissait madame Grenier, son dévotisme, ses dispositions à Tenthousisme, son extrême crédulité. Il ne croyait plus au miracle; mais la découverte de la vérité lui paraissait de^ voir compromettre non-seulement madame Grenier, ce qui lui importait peu, mais encore les intérêts de la religion. Si le fait venait à être connu, les impies triompheraient.
On ne parlait que du miracle. Une jeune fille atteinte de crises nerveuses qui, se répétant plusieurs fois par jour, la jetaient dans un tel état d'épuisement que depuis six mois elle ne quittait pas le lit, avait été guérie, instantanément, par Tappositioti de la lettré de la sainte Vierge faite sur elle pendant une de ses crises ; et le jour même elle s'était levée et s'était rendue, sans être soutenue, à la chapelle de la Sainte -Vertu. Si la Vierge faisait des miracles pour certifier l'apparition, c'est qu'il y avait eu, dans l'aventure de dom Gar* gilesse, quelque chose de surnaturel.
Voilà ce que le vicaire entreprit d'expliquer et de faire croire à la très-crédule Rose-Sylvie. La Vierge avait pu se servir d'elle comme d'un instrument ; c'était la Vierge qui l'avait conduite auprès de dom Gargilesse, qui lui avait inspiré les paroles qu^elle avait proférées et l'acte pieux qu'elle avait accompli.
— Le fait est, disait Sylvie, que je ne sais comment tout cela s'est passé. J'agissais comme dans
un rêve, et il me semblait que je n'appartenais plusà la terre.
— Ce que vous me dites là m'explique tout, dit vivement le fanatique. Vous n'apparteniez plus en effet à la terre, mon enfant ; vous n'aviez plus votre personnalité. La sainte Vierge a voulu récompenser votre zèle. Elle s'est servie de vous pour accomplir de grandes choses. Fedt mild magna qui potens est. Vous représentiez la Vierge 1 Vous aves^ été pour dom Gargilesse la Vierge elle-même. Elle lui accordait une faveur qu'elle a tant de fois accordée, comme vous l'a raconté le savant dom Claude ) aux anciens moines pendant leurs travaux. Pourquoi les nouveaux seraient-ils moins^ favorisés ?
Sylvie commençait à trouver admirable que la sainte Vierge se fût servie d'elle pour essuyer le front de dom Gargilesse. Il y avait bien ce baiser qui la troublait toujours un peu. Dans les saintes légendes du savant dom Claude, s'il était dit que la Vierge essuyait la sueur des moines, il n'était pas du tout question qu'elle les embrassât. Après tout, se disait Sylvie, beaucoup de choses sont peut-être omises dans les légendes ; et si un mouvement surnaturel m'a conduite vers le banc de Mère Hermance, le baiser n'a pas été plus volontaire que le reste.
Le jeune vicaire voulut frapper un dernier coup.
— Allez, ma chère enfant ! Partez, heureuse et fière de ces manifestations de la sainte Mère de Dieu I La Vierge, c'était vous ! Vous étiez son man**
COMMENT s'opère UN MIRACLE 259
teau extérieur : c'est par vous qu'elle a fait son ajjparition.
Aboyez, continua-t-il , quel est l'enthousiasme de la population, comme on se presse autour des autels de Marie ! La foi se ranime dans les cœurs, des pèlerinages vont s'établir. Dieu sera glorifié, servi; les pécheurs se convertiront, les bons deviendront meilleurs. Voilà quels seront les résultats de cet événement miraculeux. Marie s'est servie de vous. Respectons ses mystérieuses volontés. Révéler ce que vous avez fait produirait uii mal immense. Votre silence contribuera à étendre le règne de Marie sur la terre. Vous devez garder le silence. Je vou$ bénis, ma fille, et je vous demande vos prières.
Rose-Sylvie sortit du confessionnal du vicaire. Son visage était rayonnant.
Dom Boissîer avait très-bien compris la position critique de son vieux abbé, franc adorateur du moyen âge, mais n'ayant pas les premières idées d'une administration. Le bonhomme qui avait pu, par un bonheur inouï, caresser assez la vanité de M. Abel Grenier pour lui arracher cinquante mille francs, à titre de fondateur de Tabbaye, avait espéré sur quelques autres bonnes fortunes de ce genre. Il avait essayé du même stratagème auprès de M. le baron de Rochemeau, Tune des familles féodales du pays, d^nt les archéologues vont visiter encore le château en ruines bâti sur un rocher à pic ; mais ce fut sans fruit. Le baron se trouvait assez de gloire dans celle de ses aïeux, et il tenait sagement à ne pas écorner sa fortune. Il ne fut pas même sensible à cet argument que lui porta naïvement dom Claude : que c'était un simple bourgeois qui avait eu l'honneur d'assurer la pre-r
mière fondation. Il n'avait obtenu que cette réponse : — M. Abel Grenier peut continuer encore; il n'a pas d'enfants; il dépense peu. Moi, je suis forcé de tenir un rang dans le pays; et je veux transmettre à mon fils l'héritage de mes pères.
Dom- Claude ne comprenait pas que, devant la gloire qu'il faisait briller aux yeux de ce descendant d'une grande famille, celui-ci ne lui eût pas dit aussitôt : — Mais, mon Père, trop, honoré de rebâtir vôtre église. — Et le moine, en regagnant son abbaye, éconduit toutefois dans les termes d'une exquise politesse, pensait en lui-même que le mauvais esprit du dix-neuvième siècle avait passé par là et glacé des cœurs qui devraient être si chauds pour les moines.
Le Révérendissime, sur le conseil de dom Boissier, avait un peu plus dorini que les nuits précédentes. Le vieillard sentait ce qu'il y avait de force dans son sous-prieur, homme aux idées viriles, qui jouait admirablement son rôle vis-à-vis de son supérieur pour ne jamais se compromettrej mais dont celui-ci comprenait instinctivement les tendances. C'était, pour le moment, une branche de salut. Le Révérendissime était disposé à accueillir ses idées. Si dom Boissier l'eût voulu même, il se fût démis entre ses mains d'un fardeau qu'il commençait à trouver trop lourd pour ses épaules dé* biles. 'Mais cela n'entrait pas dans les plans de dom Boissier. Il était trop tôt pour cueillir ce fruit.
Le sous-prieur entra chez l'abbé avec cet air humble qui convient toujours devant les supério-
rites monacales, mais où il était difficile de ne pas voir m> vif sentiment de satisfaction de lui-même. Il s'inclina d'abord profondément devant le vieillard ; puis, s'étant assis, il prit la parole.
— Je parlerai à Votre Paternité en toute confiance, comme elle m'a parlé elle-même. J'ai beaucoup songé à la position critique de l'abbaye. Il faut la sauver par unfe entreprise courageuse, par une opération industrielle et financière,' dont plusieurs ordres très-graves et très-austères nous ont donne l'exemple.
Le vieillard ouvrait de grands yeux. Il ne voyait que deux choses dans la vallée du Merdenson, les eaux de la petite rivière, les carrières de calcaire 'Compact, ou à exploiter pour la bâtisse ou à convertir en chaux. Quelques industriels du pays s'étaient mis à construire des fours à chaux. Il crut que dom Boissier venait lui proposer ce moyen de rétablir ses finances, qui, de prime abord, ne lui paraissait constituer qu'une bien faible ressource.
— Des fours à chaux, peut-être? dit-il à Boissier.
— Allons donc , Révérence ! De quoi gagner cinq à six mille francs par an! Non, non. Quelque 'Chose de mieux ! Une fabrique de liqueur exquise, de pâte savoureuse. Depuis que je suis ici, j'ai pensé à cela. Vous savez que je m'occupe un peu de chimie végétale. C'est une distraction. En arrivant dans le pays, en entrant dans cette chère maison, j'ai rêvé aussitôt, pour elle, une éclatante prospérité. J'ai trouvé son salut.
— Dites I reprit le vieillard, qui sentait se sou-
iager sa poitrine depuis quelques jours oppressée sous le poids de Tinquiétude.
— Je vais tout de suite vous exposer mes moyens matériels, vous montrer le côté^pratique de mon projet. Nos contrées calcaires ont la merveilleuse propriété de donner aux végétaux, aux plantes da toute sçrte, une vertu particulière qui tient à deux choses combinées ensemble, le sous-sol calcaire et le climat extrêmement tempéré. Voilà pourquoi rimmense bassin qui s'étend du sol granitique du Limousin aux bords de l'Atlantique est un sol privilégié, qu'il donne, dans les parties basses de îa Gironde» ces vins uniques dans le monde par leur saveur moelleuse et cette eau-de-vie des deux Charentes dont nulle autre ne peut égaler la doucour et Tarome.
Il y a dans le monde entier bien des vignes. Le Midi .en est couvert. Mais, dans le Midi, de trop chauds soleils enlèvent à la végétation ces sucs, . moins concentrés, que nous donnent les soleils plus doux de notre région moyenne. Yoilà le secret, si peu connu en général, de la supériorité incontestable des produits vinicoles de cette contrée bénie du ciel.
Il en est pour toutes les plantes comme pour la vigne. La nature procède en grand.
Il ne m'a pas été difficile d'expérimenter que certaines plantes à arôme, aux sucs trop acres dans le Midi, au parfum rude et excitant, prennent, sous ce soleil, des sucs plus doux, des arômes d'une suavité exquise.
Vous ne vous doutiez guère de mon but, lors-
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que vous me voiriez prendre tant de soin de ces . plates-bandes d'une plante pâle, au feuillage sec et insignifiant, à la petite fleur jaune que je soigne dans le jardin. .
Mon Très-Jlévérend Père, mon expérience est faite. Passée à Talambic, cette plante me donne un parfum sui generis que nulle autre plante, nulle autre combinaison d'arômes ne saurait donner. Avec elle je confectionne une liqueur exquise dont le produit, du jour que nous l'exploiterons en grand, sera une fortune pour notre chère maison.
Savez-vous que la Grande-Chartreuse', à l'heure qu'il est, fait chaque année pour plus d'un million d'affaires. L'industrie est bonne, n'est-ce pas?
Dom Claude, dont toute la vie s'était passée dans les spéculations de l'ordre monastique, se doutait à peine qu'il y eût au monde une liqueur exquise appelée Chartreuse. Tout ce que lui disait dom Boissier était une révélation; et le million d'affaires de chaque année entre les mains des Chartreux de Grenoble était un argument dont il commençait à sentir la valeur.
— Ce n'est pas tout, Révérence.
Les murs de l'abbaye sont chargés d'une plante grasse, tendre, succulente et dont la vertu est singulièrement fortifiante. Sous les climats froids, dans les pays de montagnes, où elle croît spontanément, ses sucs sont pauvres. Ici elle est d'une grande richesse de sjibstance fortifiante qu'elle retire de notre climat plus doux. Je l'ai expérimentée dans mon tout petit laboratoire, et
j'en ai fait des pâtes d'une véritable valeur pour l'usage de la vie.
Il nous sera facile de la cultiver en grand.
— Et vous appelez ces plantes?
— La première, celle dont je pense faire la liqueur, a un nom savant assez peu connu, c'est le Gnaphalium ; la seconde, qui n'a aucune odeur, mais qui a des vertus si puissantes contre les épuisements, est VUmbUicus, cette jolie feuille ronde que vous avez pu remarquer sortant des murailles, aux premiers jours chauds de l'année. Les anciens, qui poétisaient tout, soit en raison de sa forme, soit en raison de sa vertu particulière, l'appelaient Umbilicus Veneris; et dans un siècle comme dans le nôtre, croyez-moi, Révérence, le nom un peu profane de notre pâte ne nuira pas à son succès.
— Mais nous mettre industriels?
— Révérence! voyons les choses ce qu'elles sont. Il s'agit du salut, de l'avenir de cette chère maison qui est votre œuvre, dont vous avez rêvé soixante ans la résurrection. Quel scrupule auriezvous ? Les temps changent ; les moyens de gagner ce malheureux monde perdu dans le péché changent aussi. Il faut prendre notre siècle tel que nous l'avons trouvé.
Au moyen âge, le temps de gloire de la fondation des maisons religieuses, vous aviez les comtes, les sires, les seigneurs du pays, gens de bataille et de violence. Cela tuait, pillait, brûlait pendant vingt ou trente ans. Quand la fougue était passée, ces braves gens songeaient à rendre quelque chose à Dieu de ce qu'ils avaient pris, l'épée à la main.
à leurs voisins et à leurs vassaux. Le moine les tenait alors. Il leur marchandait ses prières.
— Ah! beau sire, vous voulez reposer avec honneur devant la porte de notre grande église ; trèsbien ! Mais écrivons.
Et le moine, qui seul savait écrire, se faisait faire, pour cette fois, en termes bien nets qu'il . étendait lui-même sur fort parchemin, donation de quelque belle forêt,
— Vous avez de gros péchés sur la conscience, monseigneur! Nous prierons pour le remède de votre âme. Nous demanderons chaque jour à Dieu, qui exauce bien mieux les prières des moines que celles des clercs vivant dans le siècle, qu'il vous donne son saint paradis.
Et le seigneur apposait son sceau à une charte qui accordait à l'abbaye, pro remedio animœ^ de grandes pêcheries sur les rivières, des moulins, des prés, de magnifiques lambeaux de ces terres baroniales qui occupaient en étendue deux ou trois de nos communes actuelles.
Aujourd'hui les descendants de ces terribles barons sont les gens les plus inoffensifs de la terre. Ils n'ont pas même à se reprocher une gouttelette de sang versé, une égratignure faite dans un duel, lequel a disparu complètement de leurs mœurs. Ce qu'ils auraient à expier serait quelques 'petites fredaines de jeunesse, pour lesquelles les révérends Pères Jésuites, leurs confesseurs, quand ils se confessent, n'imposent d'autres réparations que quelques chétifs Miserere.
Il faut donc que les moines du dix-neuvième
siècle changent leurs batteries. Mais si notre siècle n'a plus peur du diable et sent moins le besoin de nos De profundis, il est sensuel et très-sensuel. S'il nous refuse la dîme sur ses sillons, dans ses celliers, prélevons la dîme sur les voluptés de sa table ! Aujourd'hui cela se fait partout dans les couvents : c'est reçu.
Je vous ai cité les vénérables Chartreux, si mortifiés, si austères. Je puis vous citer encore les Trappistes, qui font la Trappisline, en concurrence avec la Chartreuse. Il y a des gosiers pour tout. N'avons-nous pas la liqueur des Bénédictins de Fécamp, composée avec les plantes qui viennent sur les falaises de la Normandie ?
Il y aura une délicieuse liqueur de plus, et nous la nommerons la Karrofine.
Tous ces chers et saints confrères se vantent bien de n'employer que des cognacs de première qualité. Je ne voudrais pas commettre devant vous, mon Révérendissime, le péché de jugement téméraire ; mais nous serions trop riches, si nous avions le montant annuel des eaux-de-vie, autrement communes, dont ils se servent. Enfin ils font du commerce ; ils vantent leur marchandise. On en croit toujours quelque chose. C'est réclame ; rien de mieux. Nous en ferons autant.
Seulement, ce que je défie tous les Chartreux du monde, tops les Trappistes de France et d'Algérie, tous les Bénédictins normands, nos frères en religion, c'est de trouver une pâte de la suavité et de l'efficacité de notre pâte d* Umbilicus.
— Mon Dieu! si cela peut réussir, dit le bon
vieillard dom Claude, je ne demande pas mieux I
— Réussir, mon révérend Père I Vous ne savez donc pas comment on réussit certainement, infailliblement, mathématiquement ?
— Non, je ne le sais pas.
— Oh ! homme de Dieu ! Le secret est bien connu, et personne ne s'en gêne. Demandez à nos pieux frères de Fécamp.
On a les annonces, les affiches et des commis* voyageurs.
Les annonces disent, à tous ceux qui lisent, dans les cinq parties du monde, que la liqueur et la pâte les plus fines et les plus parfaites sont la Karrofine et la pâte d* UmbUicus.
Les affiches, depuis les immenses boulevards de Paris jusqu^aux carrefours de nos quatre cents petites villes de France, en lettres monstrueuses, avec un bel écusson colorié représentant saint Benoît bénissant ceux qui boiront sa liqueur, iront dire que la liqueur la plus parfaite est la Karrofine^ que la pâte la plus fortifiante est celle de Y UmbUicus de Charroux.
Quatre commis voyageurs, pendant deux ou trois ans, bien empaquetés, avec un bon air d'infaillibilité et de suffisance, prêcheront dans les hôtels, dans les cafés, dans les restaurants, chez tous les marchands de liqueurs et de comestibles, que rien n'égale en arôme la Karrofine^^et que la pâte à' UmbUicus prolonge indéfiniment la vie à qui en fait un usage journalier.
Ces trois choses mises en mouvement, avec ac-
compagnement rfun prospectus bien sonore, et Ton a pour soi le succès.
— Ce serait probable, dit le vieillard. Vous avez habité Paris, Père sous-prieur. Vous connaissez beaucoup de choses. J'espère bien qu'après moi, et je sens mes forces décliner rapidement, tous nos Pères vous donneront leur voix pour que vous soyez mon successeur.
— Oh I Révérendissime ne parlons pas de cela* In œternum vive !
Le prospectus est le grand levier d'une opération de ce genre. Voici le nôtre tout prêt, mon révérend Père.
— Certes, vous avez tout prévu.
— Il faut faire les choses jusqu'au bout, ou ne pas s'en mêler. Que votre Paternité écoute ; puis, qu'elle ne s'effraye pas de certaines exagérations. C'est nécessaire dans la littérature du prospectus. Maintenant le public n'est que trop porté à en rabattre.
« La plus fine des liqueurs !
« La plus fortifiante des pâtes 1 »
Ici le sceau colorié de notre abbaye, représentant saint Benoit pontifiant, mitre et crosse, et donnant sa bénédiction.
LA KARROFINE
UQUBUR DES MOINES DE CflARROUX
La meilleure des liqueurs de table
Le chefrd*œuvre de la chimie végétale du dix^
neuvième siècle.
c Cette liqueur, qui laisse bien loin derrière elle,
par son parfum suave, par ses vertus stomachiques et digestives, la Chartreuse et toutes les autres les plus vantées, s'obtient par la distillation d'une plante aromatique, le Gnaphalium. Jusque-là, cette plante sauvage rebelle à tous les efforts de la culture, malgré ses vertus constatées par la science, n'avait pu être exploitée en grand. Les Bénédictins de Charroux, après des essais heureux, sont parvenus à racclimater. Elle prend, sur les terrains calcaires de leur pays et sous te climat tenàpéré du Poitou, entre les chaleurs trop vives du midi et le froid du nord, un arôme et des vertus qu'elle n'a pas dans les contrées septentrionales, où elle vient peu, et dans le midi, où ce parfum devient acre et trop excitant.
« Cette liqueur est faite avec les eaux-de-vie de Cognac des premiers crus. Les gourmets ne peuvent pas trouver une liqueur plus voluptueuse, plus agréable au palais, comme il n'y en a pas de plus bienfaisante pour les estomacs délicats.
« A la fabrication de cette liqueur extra-suprasuperfine, les Bénédictins de Charroux wit ajouté celle d'une pâte merveilleusement fortifiante pour tous les tempéraments que l'étude, les travaux, les excès de tout genre ont débilités. C'est la pâte de r (Jmbilicus Veneris, formant un bonbon délicieux et qui se prend, à toute heure, comme les bonbons. Cette pâte, aussi exquise au goût qu'apéritive et digestive, rend vigoureuses, par son usage, les constitutions les plus fatiguées et les plus délicates. Elle convient aux enfants, aux femmes, aux vieillards, aux financiers, aux diplomates, aux hommes
de lettres et autres personnages de tout rang, fatigués par un travail quelconque.
t En livrant au commerce ce fortifiant admirable, dans un temps où beaucoup de causes débilitent les tempéraments, les Bénédictins de Charroux ont rendu un service inappréciable à l'humanité.
« L' Vmbilicus Veneris croît spontanément dans les murailles de l'abbaye de Charroux. Les Bénédictins pratiquent en grand la culture de cette précieuse plante fonique, siconnuede toute l'antiquité.»
— Voilà, mon révérend Père, le salut de l'abbaye : liqueur et pâte !
— Je comprends tout cela. On pourra réussir.
Mais, maintenant, les moyens de produire notre li-* queur et notre pâte? Il faut une mise de fonds, sans aucun doute ? Où trouver cela ?
— Nous trouverons, Révérence I nous trouverons! Voici ce qui est. rigoureusement nécessaire.
Achat de cinq hectares de terrain au nord de l'abbaye, au versant du coteau exposé au soleil, . pour y cultiver le Gnaplialium^ à 3,000 francs l'un 15,000 fr.
Achat de cinq hectares du versant opposé, abrité du soleil, pour y faire croître Y Vmbilicus, id. . . 15,000
Établissement d'une distillerie dans les bâtiments de l'abbaye, construction et appareils 70,000
Fonds de roulement 50,000
Total de première mise. . . 150,000 fr.
Avec cela an fait chaque année un raillion d'affaires,. En n'évaluant les bénéfices qu'à 20 p. 100, vous avez deux cent mille francs par an. Quelle situation brillante l
— La situation est brillante, dit le vieillard; mais au point où nous en sommes, nous trouverons aussi difficilement les cent cinquante mille francs nécessaires à la distillerie, que les trois cent mille indispensables pour payer les réparations faites. t
Vous me jetez dans, un cercle vicieux, mon bon sous-prieur. Je suis aussi embarrassé qu'auparavant
— Je vous sortirai du cercle vicieux. Révérence, Vous avez bien pu trouver ici cinquante mille francs en pure donation, pour première fondation de l'abbaye. Comment ne trouveriez-vous pas cent cinquante mille francs en prêt î Car nous n'avons besoin que d'un prêt.
— Allez voir si M. Abel Grenier, qui a assez de regret de sa générosité première, consentira k vous prêter cent cinquante mille francs ?
— Peut-être!
— Allons donc !
— Peut-être, Révérence ! Vous avez flatté la première fois sa vanité p^,r le titre brillant de fondateur ; si vous aviez à caresser en lui quelque autre vanité plus ardente, vous réussirieat encore !
— Quelle vanité ?
— Votre Révérence me l'a raconté plusieurs fois.
On en était là de cet entretien où se traitait la question capitale, lorsque la cloche appela le Révérendissime à la salle capitulaire.
— Revenez au sortir du chapitre, dit-*il à dom Boissier.
LE CAPUaN DO QDART d'hEURE
Le Père Athénagore à dont Boissier.
K Le voilà enfin, mon bien cher ami, ce trioiriphe que vous m'aviez promis!
« Que n'êtes-vous là, monsieur le prophète ! je vous tresserais votre couronne.
« Depuis quinze jours il n'est question dans le monde religieux, et même dans le monde qui l'est moins, que « des brillantes conférences prêchées, pendant cet Avent, à Notre-Dame, par le trèsrévérend Père Athénagore, capucin, » je cite les mots mômes des journaux, en présence de S. Ém. le cardinal archevêque de Paris, qui n'en manque pas une et qui déride souvent son visage impassible, pour laisser voir au nombreux auditoire de Notre-Dame toute sa joie de ma « merveilleuse éloquence, » toujours style de ces aimables journaux.
LE CAPUCIN DU QUART D'hECRB 275
c II y a deux ans, le pauvre abbé Cabrier, ce sixième vicaire du Gros-Caillou, recevait à peinp un salut protecteur de cette Éminence qui, atten-> tive et émue, assise aux pieds de ma chaire, vient reconnaître qu'il y a quelque chose de plus grand que les grandeurs épiscopales et cardinalices, celle de l'éloquence.
« Que s'est-il donc passé?
« Suis-jc plus que cet abbé Cabrier, ce vicaire si peu connu du cardinal lui-môme et de sa cour archiépiscopale? Ai-je revêtu un homme nouveau, et l'éloquence s'est-elle incarnée tout à coup en moi, pour que, de si bas, je sois arrivé si haut? Y a-t-il eu là un des caprices singuliers de la fortune? Avais-je quelque haute et brillante protectrice qui ait voulu pousser un favori?
« Rien de tout cela. J'ai suivi votre conseil : je me suis fait moine, j'ai endossé un froc de capucin ; mais cela a suffi. Mon entrée dans la capucinière a été mon exaltation.
« J'avais à peine mis les pieds chez ces vénérables Pères, qu'on calculait ce qu'on pouvait tirer de moi, pour la splendeur et l'avancement de l'Ordre.
< Je fus sondé à fond et bien examiné. Je ne sais comment je laissai deviner à mon supérieur mon goût pour la chaire. Il n'en fallait pas davantage pour flatter dans cet homme son ambition la plus ardente, avoir un orateur! On se bâta de me mettre à l'œuvre.
c La première fois que je montai en chaire dans
la chapelle du couvent, l'habile supérieur avait convoqué le ban des riches laïques, ses protecteurs et les afSliés de son Ordre, à Paris. J'avais là enfin ce que nous, hommes de la chaire, nous recherchons tant, des intelligences avec lesquelles je pusse me mettre en communication. Je me sentis puissant sur mon auditoire. Je me sentais débarrassé de mes bonnes femmes du Gros-Caillou. J'eus la volupté d'aborder un sujet élevé, de le traiter avec ces développements que demande le sentiment de l'art. Je me révélai définitivement à moi-même.
: « L'effet fut magique sur mes bons Pères, qui étaient en quête, depuis cinq ou six ans, d'un Lacordaire quelconque. 11 fut plus magique encore sur les hommes de valeur qui avaient formé mon auditoire. Parmi eux était M. le comte de L***, ami intime du cardinal archevêque. Les moines, vous le savez, choisissent toujours bien leurs protecteurs. Le digne homme, après mon sermon, voulut me serrer la main et me féliciter. Il témoigna aux Capucins, dont il est un chaud partisan, toute sa joie de les voir produire à Paris un sujet qui rivaliserait avec les premiers orateurs.
« Ma fortune rapide a daté de cette journée si heureuse pour les Capucins. Aussi comme on m'aime, comme on me choie, comme on me consulte ! C'est à m'amuser ou à en sourire de pitié, quand je songe aux mobiles qui mènent des hommes dont les apparences sont si graves.
« Mes Capucins ont si bien fait, ils ont si bien flatté l'ami du cardinal, que ce dernier, sur une
LE CAPOCIN DU QUART d'hEURE 277
sollicitation aussi puissante, m'a ouvert pour T Avent la chaire de Notre-Dame.
« Vous savpz le reste. Voilà ce misérable vicaire, appelé jadis Cabrier, et portant à cette heure le nom grec et retentissant d'Athénagore, que Ton met au rang des Lacordaire et des Ravignan. J'ai eu à mes conférences l'élite du barreau, les professeurs des écoles et un groupe ardent de cette jeunesse intelligente qui fait les grandes réputations. Le dernier jour, lorsque j'ai remercié ces hommes, les représentants passionnés de la vérité et de la liberté sur la terre, la vérité et la liberté, les deux biens suprêmes que Dieu a départis à l'âme humaine, j'ai vu le moment où cet auditoire enthousiaste, oubliant la sainteté du lieu, allait applaudir l'ancien petit vicaire, si profondément oublié il y a peu de temps encore et recouvert maintenant de l'accoutrement bizarre de Capucin,
« Je me suis souvent demandé, pendant ces triomphes dans la première chaire du monde intelligent, si Lacordaire et moi nous valions mieux, comme révérends Pères, avec nos frocs, que nous ne valions sous le rochet blanc des prédicateurs séculierSb Je sais pertinemment que je n'ai rien appris chez mes Capucins, et que l'abbé Cabrier d'il y a deux ans valait le Père Athénagore; je sais aussi très-bien que les belles conférences de Lacordaire, celles où il était si spontané, si entraînant, si sympathique à son époque, furent celles qu'il prononça sous le modeste camail, et que, drapé plus tard de la robe néfaste des inquisiteurs, il n'eift pas un mouvement de cœur plus chaud, un
Raisonnement plus profond au service de la foi. Et cependant tous les deux nous n'avons été bien prônés, bien soutenus, et surtout bien indépen-dants, que grâce à notre draperie monacale»
« C'est vous, cher ami, qui m'avez fait comprendre cela. Le moine a droit d'insolence. Lacordaîre a pu prêcher le grand nombre des élus. Ceux qui eussent flétri l'abbé, pour ce gros coup de canif dans une page des Évangiles, n'ont pas osé le faire, à cause de la robe de moine dont il s'est affublé à la hâte, quand il s'est senti menacé.
« Son histoire est la mienne. Il me fallait des moines pour me pousser ; avec eux je deviens une force. Je dirai en chaire demain ce qui me plaira. Qui osera attaquer un révérend Père?
« Vous êtes donc un maître homme d'avoir compris cela, qui m'écha|)pait complètement. Je ne voyais du moine que ce qui causait ma répugnance comme institution vieillie et bien jugée. Je ne voyais' pas que c'était un abri encore puissant et de longtemps inexpugnable contre les forts, au sein de rÉglise.
* Maintenant que mon triomphe est complet, que votre gageure est gagnée et bien gagnée, que j'ai eu mes ovations de ceitè aristocratie du clergé séculier, qui m'invite et me fête lorsqu'elle me re-gardait à peine quand j'étais au-dessous d'elle, vous dire que je m'amuse beaucoup chez les révérends Capucins, ce serait mentir.
« Si je pouvais, dans une lettre déjà bien longue^ vous faire sentir l'inutilité, la misère, l'extra va-
LE CAPUCIN DU QDàBT D'hEDRE 279
gance de notre pauvre petite existence claustrale, ce serait à nous prendre en pitié.
« Certes, la prière, la méditation, qui élève à Dieu, la lecture ou le chant des psaumes, sont toujours grandes et saintes choses, et il ne m'arrivera pas de les attaquer devant vous; mais pas n*est besoin d'être Père Capucin pour lire des psaumes, penser à Dieu et lui faire sa prière. Ces choses une fois dites, mon Dieu ! que nous sommes ici des vieilleries pitoyables! Quel rôle singulier nous avons la prétention de mener dans le monde ! Le sauver, ce monde, parce que nous ferons maigre quand il fait gras, que nous sommes à matines quand il danse dans les salons ou s*amuse à ses petits soupers, porter un vêtement grossier et sale quand il a de la soie, des diamants, des habits propres, de bons paletots ; ne voir que les choses mystiques, ne rêver que ces impossibilités qu'on appelle les miracles de la conversion par la sainteté, et que j'appellerais, si je Tosais, sans être trop trivial, vouloir, comnie disaient nos pères, prendre la lune avec les dents; en vérité, c'est trop misérable, et j'en rougis pour notre pauvre et chère Église catholique, si singulièrement conduite en plein dix-neuvième siècle.
« Je ne vous donnerai, pour finir, qu'un échantillon de nos importantes préoccupations. Puisque nous restaurons les Capucins, devons-nous continuer de porter des capuchons pointus ou bien des capuchons ronds?
« Il y a pour le capuce rond de graves et puissantes autorités. On pourrait citer, saint Bonaven-
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ture, qui est un docteur de l'Église, et duquel on affirme que, pour distinguer les mineurs des paysans^ il raccourcit et arrondit le capuchon.
« Il y a pour le capuce pyramidal l'autorité de l'histoire, qui nous apprend que l'habit de saint François, au moment de sa conversion, ne fut autre qu'un méchant manteau de paysan que révêque d'Assise lui fit donner par charité. Or ces manteaux avaient le capuce pyramidal ; mais rien ne dit. que ce capuce ne fut pas MîHé, tronqué. Affaire grave, vous le voyez, et étrangement difficile ! Pendant tout le quatorzième siècle il y eut, sur cette question de majeure importance, une guerre dans la grande famille franciscaine, entre les Observantins et les Capucins. Cette guerre fut terrible, surtout sous Clément VII et sous Paul III ; et aujourd'hui encore, malgré les révolutions qui ont écrasé chez nous toutes les congrégations franciscaines, la lutte recommencera du jour où, comme nous en sommçs menacés dans un prochain avenir, nous aurons dans Paris des Observantins, des Déchaussés, des Réformés, des Récollets, des Conventuels, etc., rivaux des Capucins.
« La question s'est posée chez nous, qui sommes encore les maîtres du terrain. Que sera-ce quand d'autres frères porteurs de capuchons paraîtront dans les rues? 11 faudra bien qu'on sache définitivement quels seront les vrais enfants de saint François, des Pères à capuce rond, ou des Pères à capuce carré et pyramidal.
« Nos Pères m'ont consulté sur cette grave affaire, et, un jour que je revenais de Notre-Dame,
LB CAPUCIN DU QUART D^flBURE 281
après mes ovations de chaque dimanche, ils ont voulu que je donnasse mon avis. J'étais de bonne humeur ; je leur fis cette réponse du Capucin obligé d'opter entre deux bouteilles de bon vin de Bordeaux et de bon vin de Champagne : Vtrumque melius.
c Je m'en suis tiré par ce bon mot; et, depuis ce temps-là, ils me laissent en paix avec leur sotte question de capuces.
c Adieu, mon bien aimable ami.
« Votre illustre orateur,
c F. Athénagore,
« Capucin pour le quart d'heufe. »
LÀ COURSE AU CARDmALAT
Boni Boissier Uu révérend Capucin Athénarjore.
« Votre lettre, aimable arai^ me comble de joie. J'ai donc été prophète? Tant mieux! Et grâce à la robe monacale, votre noble et sérieux talent s'est enfin manifesté dans cette chaire, tant convoitée des grandes intelligences du clergé contemporain. Vous avez raison de me tresser une couronne. Je tiens à ma gloire.
« Mais aussi, mon ami bien cher, quelle leçon pour nos collègues du clergé séculier, de savoir si peu s'aimer, si peu s'aider les uns les autres, si peu former cohorte, quand ils ont tout pour eux, le nombre, la bienveillance des masses, les bons instincts de l'amour de leur pays, leurs chaudes sympathies pour notre civilisation ! Eh vérité, je voudrais leur crier par-dessus les toits : Enfants que vous êtes, vous vous laissez absorber par quelques