LA TERRE CLASSIQUE DES MONASTERES
verbères de la rue. Autant vaudrait, pour vous, suivre Tune des rues de l'antique Pompéi.
Que se passe-t-il donc dans l'étrange cité? Une chose grave. Toutes les âmes qui végètent là ne se possèdent pas elles-mêmes; elles sont le bien de quelques mystiques qui, sous le nom de directeurs, les uns appartenant aux paroisses, les autres Jésuites et moines de toute espèce, mènent haut la main, cette douce et bonne population.
S'il vous était possible, par le coup de baguette d'un enchanteur, de supprimer deux siècles de l'histoire de l'humanité, de faire que le brillant dix-septième siècle, le dix-huitième siècle philosophe et révolutionnaire, notre époque contemporaine elle-même depuis soixante ans, vinssent tout à coup à disparaître, toute cette ville, éduquée, régentée par un sacerdoce retardataire, régulier et séculier, — pour garder l'orclre dans lequel Rome aujourd'hui marque la préséance entre ses prêtres, — ne serait surprise en rien, ne se verrait étrangère d'aucune sorte, si ce n'est par la langue et le cos-^ tume, au milieu du vieux monde des premières années du dix-septième siècle.
En l'an de grâce 185*, Poitiers était à Tapogée de sa gloire religieuse et monacale. Sa maison de Jésuites avait atteint une grande prospérité ; le couvent du Sacré-Cœur voyait affluer la fine fleur des adolescentes de T aristocratie poitevine, destinées, d'un commun accord entre les Jésuites et les Jésuitesses, aux élèves du collège, pour perpétuer, dans le monde, des amis et des écoliers de la sainte Compagnie.
Illustrissime et révérendissime seigneur. Monseigneur Victor- Armand de Civry, évoque de Poitiers, gouvernait paisiblement le pieux troupeau de sa ville épiscopale, et un immense diocèse composé de deux départements, celui de la Vienne et celui des Deux-Sèvres. L'ancienne Basse-Marche était enclavée dans le département de la Vienne, et Charroux, dont nous parlerons bientôt, qui avait été la capitale de la Marche féodale, malgré sa gloire historique, n'était plus, sous la brillante civilisation du dix-neuxième siècle, qu'un humble cheflieu de canton.
Monseigneur était un assez beau vieillard qui avait conservé toutes les habitudes de la cour où il avait vécu, sous Charles X, en qualité d'aumônier par quartier de la chapelle des Tuileries. Frère du marquis de Civry, très-bien alors auprès du roi, l'abbé de Civry n'avait pas eu de peine à obtenir un évêché ; le plus jeune des évoques de la Restauration en 1830, il en était le doyen vénéré en 185*. Rien n'était régulier comme la vie de Monseigneur. Ses journées étaient toutes consacrées à ses devoirs d'évéque; et, le soir seulement, allant tour à tour chez madame la comtesse de ***, chez madame la marquise de ***, il faisait sa petite partie de cartes, ou causait simplement et bonnement de cet ancien régime, qui est l'âge d'or dans les convictions de toutes les maisons bien pensantes de cette sainte ville de Poitiers. Et Monseigneur, si ce n'est dans les visites officielles rendues aux autorités constituées, ne voyait que les maisons bien pensantes.