L£ GODE GRIMIIVEL DES MOINES
barie appliqué dans ces auto-da-fé secrets, afin de tromper les peuples et de les laisser dans cette illusion que rhabit monastique rend impeccable, et que là, sous les voûtes de ces cloîtres, il n'y a que des saints qui ont dompté les passions humaines (1).
Dom Mabillon a dépeint d'un trait cette profonde misère de la vie contre nature des cloîtres, quand il a écrit les lignes suivantes, sans comprendre quelle affreuse révélation tombait de sa plume :
« On dit que, si on ne les renferme pas pour plusieurs années ou pour toujours, ils retourneront dans leurs premiers égarements et sortiront du monastère. Mais il vaut encore mieux que cela arrive que d'en faire des fous ou des désespérés. »
C'est le mot d'un honnête homme. Mais quelle sentence contre l'institution monastique, impuissante à vivre quelque temps sans le régime des bagnes, sans la prison perpétuelle et Yin-pace!
(i) Une horrible révélation vient d'être faite sur les couvents catholiques d'Angleterre, à la séance de la Chambre des communes du 3 mars 1865 : « M. Newdegate demande à la Chambre de nommer une commission spéciale pour faire une enquête sur Fexistence, le caractère et la propagation des couvents catholiques dans la Grande-Bretagne. L'honorable membre connaît, dans le Worwickshire, un monastère qui possède sept cellules souterraines munies de fortes portes et de serrures solides. »
Ikra Claiide^ une fois les pénalités bien établies dans la règle dft noaveaa monastère, avait prévu le cas où il aurait des prévœus à interner et des coupables à punir. Bien convaincu qu'il ne pouvait rien y avoir de plus sage et de plus humain que la procédure suivie pendant tant de siècles au milieu de couvents peuplés de tant d^faommes de Dieu, il avait fait fabriquer sous ses yeux, par le frère cbarpentîer du couvent, le cbevaiet avec tourillons garnis de fortes cordes pour le supplice de la torture, en cas d'obstination d*un accusé k ne pas vouloir confesser un crime.
Par ce même instinct de prévoyance, il avait songé à avoir parmi les frères un exécuteur des hautes œuvres, ce que les règles monastiques appellent le tortor, et un ou deux valets appelés ministrù Deux hommes vigoureux suffisant seuls pour en garrotter un autre, il avait choisi, en attendant
des temps plus heureux ou la communauté serait plus nombreuse, les deux frères les plus robustes et sur r obéissance desquels il comptait le plus.
Il les avait exercés lui-même, quand sa terrible chorda eut été bien exécutée selon ses indications, à en serrer les manivelles avec assez de lenteur pour arracher au patient des cris horribles de soufjfrance, précurseurs d'un aveu, mais pour éviter de lui briser les os, en cas qu'il fût innocent
Son bourreau en chef était Frère Lucide et le valet Frère Jérôme. Ils avaient profité de la leçon, et il n'y avait pas de religieux dans le couvent que ces deux gros et lourds Poitevins, arrachés il y a deux ans à peine à leur charrue, n'eussent étendu sur le chevalet, comme 'on lie, c'était leur expression, le porc engraissé que Ton va saigner du couteau.
Ils avaient bien compris leur rôle.
Frère Lucide, en qui dom Claude avait deviné cette finesse cachée sous les apparences de la niaiserie qui caractérise les paysans des; contrées de r ouest, avait une fonction d'une tout autre importance, et qui en faisait le favori secret de sa révérence. Il lui servait d'espion. Qui se fût douté, l'habile dora Boissier lui-même, qfxe la chronique minutieuse de F abbaye était faite, chaque soir, dans , la chambre de Tabbé, par ce lourd garçon, qui semblait trouver plaisir à être regardé de tous comme un idiot?
Cet idiot en apparence était un argus précieux ; il avait Tinstinct et le flair du chien.
Ce n'était pas tout que de faire la main à de tels
hommes pour le cas échéant de la torture, le révérendisshue avait prévu le cas où il faudrait infliger la peine de la dégradation , racler avec un rasoir les mains consacrées d'un religieux prêtre qui aurait violé honteusement la chasteté, le prendre, le lier de fortes courroies, le traîner dans Vin-pace^ en fermer la porte, et rapidement murer cette porte extérieurement avec des pierres toutes prêtes et un grossier ciment de terre détrempée, afin que les cris de désespoir de la victime ne vinssent pas troubler le paisible recueillement des moines, même réveiller quelques inquiétudes des passants qui longeraient les murailles du monastère.
Il lui fallait donc des hommes d'une obéissance passive, absolue. Pour ojptenir cette obéissance, le moine habile s'était servi de la religion. Prenant Frère Lucide et Frère Jérôme, auxquels préalablement il avait fait prononcer des vœux, il leur avait vanté le mérite, devant Dieu, de l'obéissance aveugle.
— Frère Lucide, et vous, Frère Jérôme, comment faut-il obéir?
— En tout, pour tout, sans raisonner, comme si Dieu lui-même nous commandait.
— Très-bien, mes enfants. Vous feriez donc tout ce que je vous ordonnerais?
— Oui, Révérence, puisque vous êtes notre supérieur.
— Très-bien, mes enfants. Vous n'examineriez pas si votre supérieur a tort ou raison? Abraham reçut de Dieu l'ordre de sacrifier son fils : c'était un fils unique. Il n'examina pas ; il leva le fer pour l'égorger.
LA TORTCHE 321
— A votre ordre, Révérence, nous ferions comme Abraham, fût-ce notre frère, fût-ce notre père.
— Heureux vous êtes, mes fils, de si bien comprendre Tesprit de notre sainte règle. L'obéissance est la voie royale qui conduit au salut. Le sacrifice de ses biens par le vœii de pauvreté est quelque chose , celui des plaisirs du corps par la chasteté a son mérite ; mais ils n'ont de valeur l'un et l'autre que par le vœu de l'obéissance. Broyer son jugegement, sa volonté, sa raison, voilà le beau sacrifice, l'holocauste est parfait par la destruction de la victime; et notre volonté, notre raison, c'est nous.
C'est le vœu le plus cher dans notre ordre. Dieu punit souvent les transgresseurs. Nos annales nous apprennent qu'un religieux de Cîteaux, ayant plusieurs fois manqué à l'obéissance, tomba malade. Deux démons vinrent à son lit, le prirent, l'emportèrent dans les airs, et après l'avoir bstllotté longtemps, le jetèrent dans un marais, où il fut trouvé le lendemain couvert de boue (!)•
(1) Adsunt duo nequam spiritus fuligine teMores et draconibus crudeliorès^ sktntes aute leclum frairis inobedientis, Qninam est hic quijacet hic? Respondit aller (Dœmon) : Conversus quidam, Rursum ille prior qui locuivs fuerat quasi subjocando : Nequaquam, inquit, sed inobediens et ptrversus quidam. Et continuo subjecit alter dicens : Ergo si inobediens est, trahamus ipsum ad portam. Nec serins dicto quod dixerant, eœequuntur, Nam manu cito injicientes, et de leciulo minus suaviter excutientesy os eliam ipsius, ne clamare posset, obturantes^ dormitorio et cœtu fratrum obedientium inobedientem et contumacem iraxêre crudeliter : deinde per aéra eum ferentes, cnm venissent extra sepia monasterii, cœperunt iiludere ei per nefas ad aUerutrum jacuiantes^ sicut soient komincs ludentes pilam jacere et capere : cumque
SI
322 LE MOlINli
— Oh ! mon Dieu ! dit Frère Lucide.
— Quelle honte! dit Frère Jérôme, être lancé ainsi tout nu, dansTair, comme un ballon!
— Oui, mon fils, bien grande honte l dit dom Claude.
Et il ajouta :
— Point d'esprit religieux sans l'obéissance absolue. Quelque déraisonnable et contraire au bon sens que soit le commandement du supérieur, la perfection c'est de l'accomplir.
Vn jour saint François d'Assise conduisit au jardin deux novices et leur commanda de planter des choux comme lui; et il commença à les planter la racine en Imut et les feuilles sous la terre. Un deux lui dit : « Mon Père, on ne fait pas ainsi, mais tout au contraire, j» Le saint, sans balancer, le renvoya^ lui disant : « Mon Frère, vous n'êtes pas propre pour mon ordre (1). »
— Vous comprenez maintenant, mes fils, ce que c'est que l'obéissance. ' ^
— Oh ! oui, notre très-révérend Père.
— Que serait-ce donc si je vous rapportais les beaux exemples que nous trouvons dans l'histoire des Carmélites? Rien de plus admirable.
Elles ne raisonnaient jamais, elles n'examinaient jamais ; elles obéissaient. Sœur Françoise du Saint- Sacrement, Carmélite de Saintes, ayant demandé un jour à sa supérieure qui dirait au chœur une
âhilhis ilîusissent ci, dimiscrvni am, ad Imam recedentes ab
co. {Annal, Chierc, ann. 11G8, cap. yi.) ^
* (l) Chron, des Frères mineurs, part. ï, liv. i, cbap. 83.
. LA TORTOBE â28
leçon de Ténèbres, la supérieure lui dit que ce serait le chat « La sœur sortit simplement de la cellule de sa supérieure, alla prendre le chat, et, en le pinçant, tacha de lui apprendre la leçon qui devait se dire{l). »
Dans un autre couvent, la supérieure ayant dit à Tune des religieuses qu'elle se retirât avec le mulet de la maison qui paissait dans le jardin^ et qu'elle s'attachât au lien de cette bête et qu'elle mangeât en sa compagnie, la religieuse obéit trèsfidètenent et demeura en cet état jusqu'à ce que la supérieure envoya une autre sœur la détacher (2).
Je vous donnerai pour dernier exemple un religieux qui, à Tordre du supérieur, mit sa tête sur un billot pour être coupée, voulant pousser jusque* là l'obéissance (S)*
(i) Armalèsdes Carmes déchaussés de France, llv. I, chap. 63, p. it^.
(2) Bistûire générale des Carmes déchaussés, liv. IIF, chap. xtït, p. 322.
(3) Le P. Chérubin de Sdinle-Marie mit }a fête sur te UHIol pour ôlre coupée au troisième signal. Le Père maître ie fit lever au troisième &tgna^, et lui demanda s'il croyait "que l'on dût luî ceaperla têle. «Oui, mon Père, répondit-il ; je croyais fermemenl, et sans hésiler, que c'était tout de bon qu'on dût me couper la tète, el j'y étais tout résolu.» Admirez, dit l'annaliste, Tavettgkî ohéi^sance du Père,el celle du Frère con v ers Ana stase qui était fout prêt de lui tranehcr ia tète, «l Annales desCamtcs, livre UyCbap. lxxthi, p. 607.)
Frère Lucien, interrogé par son supérieur s'il mettrait bien tes pieds au feu, les mit sur-le-champ sans hésiter, et les aurait laissé brûler et réduire en cendres, si on ne lui eût vîtcment coBainandé de les 6ter. (fd., liv. L chap. l.)
A l'ordre de son supérieur, le Père Tbéolime de la Sainte-
Que cela est beau, mes fils ! Et je vois avec bonheur votre courageuse disposition à obéir ainsi aux volontés de votre supérieur.
Ces exemples avaient enflammé Frère Lucide et surtout le terrible Jérôme , qui eût mis la tête sur le billot pour prouver son obéissance aveugle au révérendissime, mais qui peut-être aurait eu, en même temps, Tarrière-pensée qu'on ne faisait que le soumettre à une épreuve sans danger : le paysan du Poitou est malin.
Quoi qu'il en soit, nos deux hommes étaient bien stylés; et ils auraient, sans sourciller, pour
Trinité court se jeter dans un lac. (/d:, id.y cliap. xliii, p. t>42.)
Oq comprend que, pour exciter ceUe obéissance de séides, les pieux et fanatiques narrateurs de ces actes de folie barbarie leur aient attribué des récompenses miraculeuses.
« Un jour on commanda à un autre que, sans appliquer du feu, il allumât du bois vert à force de souffler, et qu'il s'employât à cela jusqu'à ce qu'on lui eût dit le contraire. Tous ces commandements étaient aussiiôt exécutés que s'ils eussent été ordonnés du ciel, et le ciel y versait aussitôt sa bénédiction. Une autre fois, le bois étant préparé dans la cheminée pour faire le ' feu, un des novices alla prendre un des tisons pour Tallumer. Mais le maître des novices, se tournant vers les religieux, leur dit : Or sus, mes frères, s'il y a parmi vous de la foi, en vertu de la sainte obéissance» nous n'avons pas besoin de tison : que celui-là donc qui a le plus de foi souffle le bois et qu'il Taliume. Alors le Frère Alphonse des Auges s'approcha du bois, et en soufflant lui fit prendre feu. » ( Histoire générale deg Carmes , part, n, liv. II, chap. ii, p. 446. ) Le Frère Alphonse des Anges était un orgueilleux en se croyant plus de foi que n'en avaient le^ autres Frères; il était un idiot, sachant très-bien qu'on soufflerait, pendant un siècle, sur un morceau de bois sans qu'il prit feu ; et l'historien des Carmes est un ignorant qui n'avait pas lu une page de théologie, pour apprendre que Ûieu ne peut pas faire de miracles ridicules.
faire chose agréable à Dieu et à dom Claude, levé un couperet, comme le frère Carme Anastase, sur n'importe quelle tête inclinée devant eux sur un billot.
Le fanatisme peut aller jusque-là, et, sur ce point, je ne veux pas démentir l'historien des Carmes.
Le matin, au moment où le Révérendissime avait appris la fatale nouvelle de l'assassinat de dom Gargilesse, il avait naturellement fait porter ses soupçons sur ceux des frères qu'il savait le moins aimer dom Gargilesse. 11 eut hâte d'appeler son Argus, frère Lucide. Et il l'interrogea avec anxiété sur les moindres faits qui avaient pu se passer, la veille, par rapport à frère Simon, qu'il soupçonna d'abord d'être l'auteur du crime. Après un rapport sur certains faits presque insignifiants, frère Lucide apprit au Révérendissime qu'il avait entendu, lorsque tous les frères avaient été couchés, frère Simon se lever, quitter le dortoir des frères, à petit bruit, et ne rentrer que plus d'une demi-heure après. Ce fait, venant à correspondre avec l'assassinat, parut une preuve au soupçonneux vieillard; il fit comparaître frère Simon, l'ancien fossoyeur de Gharroux, comme nous le savons, et lui demanda compte de son temps. Sur cette question :
— Êtes-vous sorti du dortoir commun pendant la nuit? le malheureux se troubla et il finit par faire un mensonge et par dire non.
11 n'en fallait pas davantage pour convaincre dom Claude.
â26 LE MOINE
— C'est vous, misérable, qui avez frappé, par quelque haine inspirée de Satan, ce pauvre Père ?
A cette interrogation, l'anaen fossoyeur reprit toute sa sérénité, tout son aplomb. Il se défendit d'avoir rien dé grave contre dom Gargilesse, sinon de ces petites rancunes nées de froissements entre religieux, pour lesquels il déclara, en termes d'une grande énergie, qu'il n'eût pas même voulu lui donner une chiquenaude.
— Je ne suis qu'un pauvre homme de peine, mon très-révérend Père, mais je ne suis pas un assassin.
Cette fermeté dans la parole, dans le regard, <ians l'attitude déconcerta un moment le Révérendis^me. Mais bien assuré que frèfe Simon était resté longtemps en dehors du dortoir, qu'il pouvait être ou le complice de l'assassin, oa avoir sur le crime quelque renseignement qu'il tenait secret, l'homme du moyen âge appela deux des Pères les plus fanatiques, qu'il institua, à l'instant même, juges d'instruction pour interroger frère Simon, d; obtenir, par le supplice du chevalet, les aveux qu'il refusait de faire.
Les deux frères, exercés à la fonction d^exécu*teurs, reçurent du supérieur l'ordre de saisir frère Simon, de le garrotter, de le descendre dans une salle voûtée et souterraine des lieux claustraitx, où était le terrible chevalet. On arriva, en effet, au fofid de cette salle. Des torches éclairaient ce lieu sombre et humide. Dom Gaude et les deux juges instructeurs s'assirent sur une espèce df eslrsude qui les élevait au-dessus de la terre. Le paîivre diable
LA TORTOttE â27
de fossoyeur, quoique peu timide de sa nature et ne soupçonnant pas les agréments de la cliorda, fut terrassé en un tour de main par le tortor et son valet. On le lia par les reins au chevalet. Ses deux. mains furent saisies el attachées par des cordes fortes et flexibles à deux énormes anneaux de fer. Deux cordes à nœuds coulants lui furent passées aux jambes et furent nouées à deux tourillons assez semblables à ceux qui font tendre les cordes d'un violon ou d'une harpe. Une manivelle faisait mouvoir doucement les deux tourillons. Le tortor se mit à Tune, le valet à Fautre, et se souvenant des anciennes leçons données préalablement par dom Claude, ils procédèrent avec ensemble pour éviter la fracture des jambes.
Pès qu'il y eut une tension des membres assez forte pour arracher au patient un cri violent de souffrance, l'interrogatoire commença.
Interrogé sur le fait principal, s'il avait vu dom Gargilesse, s'il lui avait porté quelque coup, il tint le même langage énergique qu'il avait tenu dans le premier interrogatoire.
Sur cette question :
— Mais qu'avez-vous fait quand vous êtes descendu du dortoir commun ?
On le vit hésiter.
Dom Claude fit un signe et dit :
— Quelques tours î
Bientôt des cris horribles, des hurlements de bête qu'on égorge furent poussés par le fossoyeur. D'une voix étrailgenoent crispée il s'écria :
328 LB ttomE
•*— Lâchez la corde ! au nom de Dieu I Lâchez la corde, je dirai tout.
Dom Claude fit un autre signe et dit :
— Lâchez un peu !
Le malheureux était vaincu. L'horrible supplice avait réussi au gré de dom Claude, qui, tout bas, félicitait les anciens d'avoir eu la sagesse de recourir à un moyen si infaillible pour faire parler les gens.
Frère Simon s'avoua coupable. Il dit que Dieu le punissait justement ; qu'il était descendu pour boire une bouteille de vin quil avait eu, la veille, l'habileté de mettre de côté ; qu'il s'était délecté de ce. jus de la treille pour lequel, malgré mille résolutions prises, depuis qu'il était moine, il avait toujours gardé une invincible passion ; qu'ayant consommé son acte coupable, dont il demandait de toute son âme pardon à Dieu et à son supérieur, il était remonté, la joie dans U poitrine, mais le remords dans la conscience, pour regagner sa couche, et qu'il n'avait rien vu, rien entendu qui eût le moindre rapport à la mort si triste du Père Gargilesse.
Dom Claude, devant cette déclaration, craignant encore quelque ruse du démon qui empêcherait le frère de s'avouer coupable d'un homicide et lui- suggérait l'habile échappatoire d'un aveu d'ivrognerie, ordonna avec un horrible sangfroid que les deux bourreaux du couvent recomjaiençassent le mouvement cruel des cordes.
— Je suis innocent ! je suis innocent ! se mit à
LA TORTURB 3S9
crier le misérable. Je suis innocent ! Ivrogne oui, mais le reste non! Innocent! innocent!
Mais à peine les manivelles avaient été mises en mouvement, qu'un craquement se fit entendre* Le torse du patient se souleva dans une angoisse suprême, et des beuglements de taureau sortirent de la poitrine du désespéré.
— Assez ! assez ! Révérence ! dirent les deux Pères. Ne tuons pas cet homme, coupable ou non. Le vieillard, effrayé lui-même des cris horribles de frère Simon, donna ordre de relâcher immédiatement les cordes.
Bientôt le$ membres furent délivrés de l'horrible tension. Mais le corps ne supporte pas longtemps de pareilles douleurs. Un dernier cri avait été entendu, et quand les deux bourreaux voulurent relever cet homme et qu'il lui fut dit : Vous êtes libre, il ne répondit pas. Il avait l'immobilité d'un cadavre.
Il y eut dans cette salle souterraine et mal éclairée, où venait de se passer une des scènes de barbarie des vieux âges, un moment où l'horreur saisit les bourreaux improvisés par le moine, à la pensée qu'ils avaient tué un homme. Les impressions de leur jeunesse, les souvenirs de leur vie dans le monde, cette crainte légitime qu'inspire en France une justice impartiale et sévère, tout cela frappa ces hommes de terreur. Leur conscience, un moment égarée par la prédication fanatique du supérieur, se réveilla puissante.
— Nous sommes des misérables! dit, le premier, frère Jérôme.
— Non, mes fils, vous avez obéi ! ^
830 LE HOINC
— Mais cet homme est mort. Révérend !
— Mes fils, vous avez obéi !
— Ce pauvre frère Simon, lui, le fossoyeur, que nous avions connu ! Oh ! malheur !
Le vieillard craignit les suites de cette sensibilité, à laquelle il ne s'était pas attendu, de la part de ces hommes dont il avait cru faire pour toujours ses séides. Il ne fallait pas faibUr! Dbm Claude fut habile. S' approchant avec sangrfroîd du corps inanimé.
-^ ÎAes enfants, je vous l'assure, il respire encore ; portons-le à l'infirmerie.
L'espérance, la compassion leur fit surmonter l'horreur du cadavre, naturelle aux paysans du Poitou. Les deux Pères soutinrent les jambes pen* dantes de l'homme qui venait d'être roué, et avec quelques efforts on l'emporta.
Cependant le jour commençait à poindre, et l'un des frères crut remarquer quelques traces de sang près de la porte de l'enclos. Il allait en rendre compte au Révérendissime, quand une fille de service, que le frère portier ne ^connaissait pas» apporta un gros paquet sdgneusem^t enveloppé d'un linge blanc, bien ficelé et cacheté avec un cachet de cire rouge, avec ordre de le remettre immédiatement au Révérendissime.
Le frère portier se hâta de se rendre dans la chambre de l'abbé. Il déposa devant lui le paquet et sortit.
Dom Claude brise en tremblant les Sceaux de cire, détache les ficelles.
Que^voit-il î
LA TOATURE 331
Un manteau de Bénédictin.
Une lettre accompagnait cet étrange paquet :
t Très-révérend Père, je vous renvoie le manteau de dom Gargilesse tombé dans l'alcôve de ma femme.
t Plaignez-moi !
« Sauvez mon honneur !
« Abel de Grenier. »
L'affreux mystère était éclairci. Un époux trompé avait écouté un mouvement de fureur brutale, et les traces de sang, depuis la petite porte de Tenclos qui donnait en face de la maison des Grenier, disaient le reste. L'infortuné, probablement pour la première fois de sa vie, avait goûté une parcelle de ce miel, après laquelle était venue la mort.
Gustavû.. et ecce motior!
Du moment qu'il eut acquis la triste c^titude de l'aventure de dom Gargilesse terminée par cette .mort horrible, dom Claude ne fut plus le même. Il reprit une énergie impossible et terrible.
It ât venir devant lai toute la famille bénédic* tine, sans excepter les deux Pères placés auprès du cadavre, et, là, déployant tout à coup, par un geste qui imprima dans toutes les âmes la terreur, le manteau de la victime d'une légitime ven* geance, il dit hautement et avec une crudité de langage que nous n'oserions reproduire, la triste vérité sur la mort de l'infortuné.
On le sentait : ce n'était plus un PërÇi c'était
un juge inflexible ; c'était plus qu'un juge, un inquisiteur implacable qui eût voulu, pour quelques heures, rendre la vie au coupable, afin de lui infliger, dans toute leur rigueur, les peines que les règles des maisons monastiques ont portées de tout temps contre ceux qui violaient leur vœu de chasteté.
C'était à ce point de vue unique que se plaçait dom Claude. Le malheureux Gargilesse, au lieu de se glisser dans la couche des Grenier, aurait dans un moment de violence donné la mort ; ce crime aurait eu pour l'abbé des circonstances atténuantes : on n'est pas parfait, et dans la vie, il est des moments où la colère enlève h l'homme son libre arbitre.
Dom Claude ne reconnaissait pas à l'amour le droit de nous égarer par l'imagination et par le coeur, comme il le reconnaissait pour une colère brutale. Le moine ne fait pas vœu de ne pas être homicide : il fait vœu de ne pas toucher de femme.
Avant d'aller plus loin, il donna le mot d'ordre à tous.
— Le révérend Père dom Gargilesse, en revenant, le soir, de la maison des Dames de la Sainte- Vertu, avait été prisd'une hémorragie dont il n'avait pas suspecté la gravité. Il avait cru pouvoir l'arrêter lui-même dans sa cellule, sans réveiller les Frères. Une syncope l'avait surpris, et il était mort de la sorte.
Telle fut la version officielle.
Elle fut immédiatement transmise aux J)ames bénédictines, dans toutes les maisons amies des
moines : en un instant la nouvelle fut connue de toute la ville.
Il y eut bien quelques soupçons.
Un jeune homme passant le soir devant la porte des Grenier avait cru entendre cette parole : Ah ! ne me tuez pas !
Quelques gouttes de sang, lavées peu après, avaient été reconnues par quelques passants. Mais ces bruits furent étouffés comme absurdes. Et le plus tendre intérêt fut témoigné à ce pieux moine qui avait rempli, avec tant de zèle, ^es fonctions de directeur des plus belles âmes de Charroux.
Sûr de ce côté que la vérité ne franchirait pas les murs de l'abbaye, dom Claude pensa qu'il devait faire un grand exemple et accomplir dans leur rigueur les peines contre les coupables, comme cela s'était pi'atiqué au moyen âge, lorsqu'on allait jusqu'à déterrer les morts pour les soumettre au jugement canonique de l'Église.