UNE PROCÉDURE DU MOYEN AGE 3A
teau, président; dom Onésime Dublanc, juge; dom IPaschal, juge; dom Bailly, juge^ et dora Renaudier,JMgfg.
« Pour copie conforme à l'original :
« Fr. Jean Lafilatre,
a Moine Bénédictin, greffier en la cause. »
Quand le président dom Rugeteau, le saint nom de Dieu invoqué, avait prononcé la sentence qui condanftiait celui qui n'était plus qu'un cadavre à être, selon le texte du code monacal, renfermé dans Yin-pacej dom Claude avait eu sur son froqt un rayonnement de gloire. L'ancienne puissance des moines se trouvait rétablie, à la barbe de ces juges laïques, usurpateurs depuis tant d'années des droits de l'Eglise et violateurs de ses saints privilèges et de ses immunités imprescriptibles,
La justice, selon le code draconien du génie monacal, était satisfaite.
Le révérendissiroe regrettait bien que le malheureux Gargilesse n'eût pas survécu à ses blessures; l'exemple eût été plus éclatant pour la nouvelle famille religieuse. Quelle leçon des dangers à trop songer aux sirènes attrayantes du monde de Charroux, que le moine incontinent et adultère pourrissant, enmuré, dans sa basse-fosse I De plus, nous l'avons vu, Gargilesse était le fils de ce capitaine Gargilesse qui avait tué le moine père de dom Claude. Il y avait du sang entre ces deux hommes. Le révérendissime n'avait pas refusé Gargilesse pour religieux : son entrée même dans
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l'abbaye, sous la direction toute-puissante de dom Claude, ^tait une expiation. Mais le vieux moine s'était bien promis, si jamais cet homme tombait sous sa vindicte, d'être pour lui impitoyable.
Le poignard trop acéré de Grenier ne lui permit pas cette vengeance.
Mais il avait son cadavre.
LA DOIJBLB DEGRADATION
Dom Gargilesse avait été moîne et prêtre. Il avait souillé le saint froc et son sacerdoce.- Doublement coupable aux yeux du vieux moine, il avait à subir une double dégradation.
Rien n'eût été complet dans Texpiatîon prévue par la règle et demandée par le génie implacable de dom Claude, si cette dégradation, cérémonie plus religieuse encore que judiciaire, ne s'était pas faite avec son spectacle de terreur. Le moine, qui repousse les plaisirs du monde, aime avec passion la mise en scène, et ceci n'est pas une des petites curiosités de certaines règles de couvents au moyen âge, qui flétrissaient avec une sévérité outrée l'acte de quitter le saint habit, acte toujours qualifié d'apostasie, mais qui exceptaient deux cas : quand le moîne, prêt à commettre un crime avec une femme, ne voulait pas le faire avec son habit,
et quand il prenait des habits de comédien pour jouer un rôle dans les pièces de théâtre. L'Église du moyen âge a longtemps favorisé les représentations scéniques, qui agissaient sur les masses. Naturellement ses moines et ses prêtres étaient les acteurs. Dom Claude fit tout préparer pour un drame horrible, tel que peu des plus sombres annales du moyen âge en avaient raconté.
Une sellette avec un dossier de planche fut placée au milieu de la grande salle capitulaire.
On alla chercher dans la chambre ardente où il était exposé le malheureux dom Gargilesse. On l'avait préalablement revêtu de tous ses habits monastiques et sacerdotaux.
Sur un pupitre, en face de la sellette, était déployée la règle qu'il avait transgressée.
On apporta, en grande pompe, le malheureux, comme on l'eût conduit processionnellement luimême, s'il eût été vivant. Ce visage livide, avec ces gros traits, ces lèvres épaisses, qui semblaient dire encore les dernières et tristes voluptés dont elles avaient joui, ces chairs tombantes, indice d'une nature charnelle, inspiraient une profonde horreur.
Il fut posé sur cette sellette de condamné, rétenu au cou et aux reins par deux fortes (îburroies. Jamais plus hideuse chose n'avait été figurée, même chez des cannibales. Du moins le prisonnier condamné à être dévoré a son chant de mort, qui est une dernière poésie ; là, rien qui relevât le spectacle, misérable des deux côtés, et par le vil per-
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sonnage aux restes duquel ces cannibales de la civilisation claustrale allaient insulter, comme si la mort n'était pas sacrée pour eux, et par l'odieux fanatisme de ceux qui allaient stupidement, croyant faire chose belle et digne de Dieu, infliger une torture à qui ne pouvait plus ni expier ici-bas ni comprendre la honte.
Tous les religieux, ayant à leur tête le révérendissime,* formèrent un cercle autour de lui et commencèrent à réciter lentement et à deux choeurs le psaume CYIIP, faisant une longue pose à chaque verset. Le ton triste et lugubre de cette psalmodie en langue morte semblait les murmures plaintifs et irrités d'esprits invisibles outragés de cette scène, qui profanait un corps humain presque autant que l'emportement passionné auquel l'âme, dont il avait été l'envelope fragile, n'avait pas su opposer de résistance.
On commença par le dépouiller de la chasuble sacerdotale et de l'aube blanche qu'on avait placées sur ses habits de moine ; mais ces vêtements, qui ne devaient plus servir à l'autel, étaient tirés en lanières, déchiquetés, mis à petits lambeaux et jetés sous les pieds. A chaque verset de la psal- . modie funèbre, quelqu'une des pièces de cette pa- . rure du prêtre tombait de son corps, pour ne plus laisser voir que le froc monacal.
Là les chants devinrent plus lents, plus vibrants dans leur farouche expression de colère concentrée. Ce saint habit, porté par les anges de la terre et souillé honteusement, il fallait l'enlever par . pièces de ces épaules, de ces bras, de ces jambes,
n'en laisser que le lambeau réservé par les der* nferes exigence de la pud^r.
Les vautours du cloUre étaient venw. Ton après l'autre , déchirer quelqifte chose du vêtement de cdui qui avait été leur frère.
Le honteux programme du moyen âge monacal n'était pas rempli encore. On apporta à dom Claude, dans un large plat de cuivre, des ciseaux et un rasoin
S'apiH^ochant à scm tour du supplicié immolÂIe, il lui coupa une portion de ses cheveux ; d'autres continuèrent jusqu'à ce que la tête parût dépouiUée comme un cràne roulant sur les bords d'une fosse entr'ouv^ie. Puis, avec le rasoir, dom Claude hà racla les doigts, la paume de la main ; puis il leva avec ce même rasoir la première peau de la ton** sure, afm qu'il ne restât rien de la consécration qu'il avait reçue dans sa profession et dans son ordination.
Un drap noir fut alors apporté ; on enveloppa le cori» de ce dernier suaire*
Des cierges allumés furent mis aux mains des assistants. Le De profundis des morts fut psal*modié avec lenteur ; on jela sur le corps la dernière goutte d'eau bénite, et le cortège se reii<Mt k la porte de Vin-pacet qui roula sur ses gonds» La bas£e-fosse Jugubre de&tinée aux vivants reçut ces restes chargés des demières nuilédictions ; et le frère iortcr eut ordre' de murer la î>orte, après qu'elle eut été fermée de ses énorn^s cle& sous les veux de dom Claude.
Celui-ci rentra dans sa eetlule, levant ses mains