UNE FUTURE RÉVÉRENCE CHEZ UNE GRANDEUR
Un vieillard, connu sous le nom de dom Claude, et vicaire de la petite ville de Charroux, arrivé à Poitiers dès le matin, se présentait au palais épiscopal et priait le portier de vouloir bien l'annoncer à Sa Grandeur.
M. le vicaire était introduit dans un salon d'attente. Une grande dame de Poitiers, madame la marquise de Larocheposay, était dans le petit salon où Monseigneur donnait audience.
Le portier s'avança discrètement.
— Monseigneur, M. le vicaire de Charroux demande à parler à Votre Grandeur.
— Qu'il attende !
La grande dame fut longue dans ses confidences, et ne parut pas beaucoup se préoccuper d'un vicaire. Cependant l'aiguille marchait sur la pendule épiscopale* Elle s'en aperçut enfin, et songea à tirer sa révérence la plus respectueuse.
2& LE MOINB
Dans ce momenl, entra un petit vieillard sec, à perruque blonde, qui se tint debout au milieu du salon d'attente, son chapeau à la main.
— Monseigneur, dit le portier, M. le baron de Mirebeau.
— Faites entrer M. le baron.
La dame se leva. Monseigneur Fatoompagna jusqu'à la porte du salon. Puis, le traversant dans toute sa longueur, sans faire plus d'attention à son < cher coopérateur » qu'aux fauteuils dont le salon était meublé, il s'avança vers le petit salon, et y fit entrer le noble vieillard.
M. le vicaire dut prendre patience.
Le baron de Mirebeau prit son temps avec Sa Grandeur. Après une assez longue conférence, il sortit enfin.
Mêmes salamalecs, jusqu'à la porte du salon, que pour madame la marquise.
— Adieu, mon cher baron. Merci de votre aimable visite. Mes tendresses à tous les vôtres. A bientôt.
Puis, traversant encore la pièce d'attente, sans dire une parole au pauvre vicaire. Monseigneur arriva au petit salon, s'assit dans un fauteuil, se mit à briser la bande de quelques journaux, à remuer quelques papiers. Puis il dit sèchement :
— Vous pouvez entrer.
Le vicaire de Charroux entra en efiet, et s'inclina profondément devant Sa Grandeur.
— Eh bien I qu'y a-t-il ?
Le ton froid de cette brusque interrogation était peu fait pour encourager les confidences de dom
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Claude. Mais cet homme, qui avait si longtemps vécu, et qui jugeait un peu son révérendissime seigneur, ne s'intimida pas.
— M<mseigneur, je viens vous apporter des nouvelles qui feront quelque bien à votre cœur d'évêque.
Sa Grandeur se dérida.
— L'abbaye de Charroux est à nous.
— Vraiment? vraiment?
— Oui, Monseigneur. Vous savez quels étaient les fonds dont je pouvais disposer. Votre Grandeur avait jugé longtemps cela trop minime pour entreprendre, sans imprudence, l'œuvre de la restauration colossale de Tune des plus célèbres abbayes de France. J'avais trouvé raisonnable la réserve de Voire Grandeur. Maintenant la Providence est venue à notre secours. Elle nous a envoyé le fort appoint de cinquante mille francs ; et je viens demander à Votre Grandeur l'autorisation de passer l'acte d'achat de l'église, de l'abbaye, de l'enclos de terrain qui est auprès et de quelques restes de construction y attenant. J'ai cela pour la somme minime de dix-huit mille francs.
-*- Mais c'est vraiment un miracle que vous avez fait là, mon Révérend Père.
L'ancien moine bénédictin, qui était depuis cinquante ans vicaire de Charroux, n'avait jamais pu encore entendre sortir de la bouche de son évéque cette qualification, tant convoitée par lui, de Révérend Père.
Ce jour-là, les actions de dom Claude avaient une hausse fabuleuse.
— ^Ah! je suis donc maintenant un Révérend Père ! Cette réflexion ouvrit au vieillard un horizon tout nouveau.
— Caressons Sa Grandeur, se dit-il, nous avons encore besoin d'elle. La voilà qui s'apprivoise.
— Ah I Monseigneur, il est enfin rendu le jour de triomphe que j'avais rêvé pour votre si brillant et si fructueux épiscopat J'espère bien que notre restauration pourra avancer assez pour que les armes de Votre Grandeur soient placées aux voûtes de l'église abbatiale, et pour que nous ayons le bonheur de vous voir pontifier, entouré de tous les évêques de la province, le jour de l'inauguration et de la bénédiction de ce monument si remarquable.
Dom Claude tenait son homme. Un sourire de joie intime erra sur les lèvres du successeur de saint Hilaire.
— Ah! mon Très-Révérend Père, mais ce sera la joie suprême de mon épiscopat. Je pourrai chajiter, ce jour-là, comme le saint vieillard Siméon, mon Nunc dimitlis»
Cette fois, le prélat en était venu au Très-Révérend Père. Dom Claude remarqua ce superlatif flatteur donné à sa révérence.
— Oh ! Votre Grandeur vivra son siècle ; et j'espère bien que Dieu accordera aux enfants de saint Benoit dd vous voir, pendant de longues années encore, bénir leurs vêtements et recevoir leurs vœux.
Vous savez, Monseigneur, que j'ai la manie des inscriptions monumentales. J'ai déjà composé celle qui sera placée sur la grande dalle de la