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UNE FUTURE RÉVÉRENCE CHEZ UNE GRANDEUR

spleiidide abbaye qui exerçait jadis sur toute la contrée des droits presque régaliens ; mais , avec la ténacité du moine, avec la foi dans son étoile , il avait dit, depuis près de cinquante ans, à qui avait voulu l'entendre dans Charroux :

— Vous voyez ces ruines; elles se relèveront un jour. Regardez là -bas cette abside à demi écroulée : la pierre de l'autel n'y est même plus; les voûtes ont été abattues ; il ne reste que les énormes pans de mur avec leurs piles et leurs co^ lonnes engagées. Eh bien ! il y aura un splendide autel de marbre sculpté dans cette abside où croissent les ronces ; les voûtes aériennes se referont, et on les repeindra d'or et d'azur. Moi, Claude, je verrai cela. Et je dirai la messe à cet autel, et je donnerai de là le Benedicat vos.

Dom Claude, que toute la petite ville de Charroux prenait pour un fou, qui était en effet un peu fou à sa manière, se redressait enfin. Le moine obstiné secouait la poussière de ses souliers sur ce pauvre clergé séculier, au milieu duquel il n'aurait jamais pu arriver à être autre chose que Thumble vicaire de M. Tarchiprêtre de Charroux, ou le curé d'une petite paroisse, et se disait : — Avant six mois, je pontifierai mitre et crosse sur ces ruines rendues à leur antique splendeur.

C'était hardi.

Cet homme avait un esprit médiocre, mais il avait conïpris sa force. 11 était moine. Il devait réussir.

l'abbaye de CHARROtX

Nous devons faire connaître, avec quelques détails, l'abbaye où se passeront les événements racontés dans ce livre, celle de Charroux, sans contredit la plus renommée de toutes les grandes maisons religieuses du Poitou.

Les chartes de cette célèbre maison en portent la fondation au l/i des kalendes de juillet de la cinquième année du règne de Louis, roi d'Aquitaine, sous son père Charles, le fameux Charlemagne. Tan 785 (1).

La première église, l'église rude et sombre, telle que pouvait en bâtir le siècle de fer, fut consacrée en 799 par le pape Léon III (2). Le monastère eut, pendant les deux siècles de la profonde bar- Ci) La charte a été publiée dans le t. II des Annales Bénédictines.

(2) Besly, Histoire des Comtes du Poitou.

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barîe, assez d'importance pour qu'iF s'y tînt un concile qui eut lieu en 990. Deux cents ans après la fondation, l'an 1017, l'abbé Goffredus /, selon la chronique d'Adhémar (1), commença la construction de l'un (Jes plus beaux édifices élevés, pendant le moyen âge, dans l'Occident. Nous le décrirons tout à l'heure. Trente années furent consacrées à cette œuvre capitale, et la dédicace en fut faite, l'an 1047, par trente archevêques et évêques.

Charroux est bâti dans une petite vallée profonde, arrosée par une rivière aux eaux très- vives, et qui, probablement à cause des immondices qu'elle entraînait à travers la ville, avait reçu le nom, qu'elle conserve encore, de Merdenson. La contrée est riante et fertile, baignée par un petit fleuve qui suit, par mille méandres, le bassin tapissé de prairies où il coule, et qui a nom la Charente.

Les moines avaient fait un canal souterrain qui recevait leur rivière en amont de la ville, et la faisait dégorger, en aval, sur les prairies qu'elle fertilise. Ce grand travail subsiste encore et passe au midi de l'église abbatiale, sous les bâtiments, sous le cloître et sous les jardins.

La ville, ancienne capitale de la Marche, s'étendait sur les deux coteaux, ayant Tabbaye au fond de la vallée, et au centre des habitations. Le château des comtes de la Marche occupait le plateau supérieur du nord. L'église de la paroisse s'élève sur le plateau du midi. Une muraille dpfendait la

(1) « Goffredus I basilicam majori ampliiudine reedificari cœpit. » {GalL ChrisL^ t. Il, p. 1280.)

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ville ; et une petite tour avec les pieds droits d*une porte de ville, indiquant la rainure d'une herse, se voit encore à Textrémité méridionale. Quant au château féodal, il n*en existe que quelques caves, devenues les caves d*un hôpital , qui a lui-même disparu comme Tédifice féodal.

Telle est Thistoire du vieux Charroux.

En 185*, époque où commence notre récit, Tim* mense ruine appelée Tabbaye de Charroux, se voyait sombre et abandonnée, au milieu de la petite ville qui Tenclavait de toutes parts, et qui en avait successivement envahi les lambeaux.

Il me serait difficile, par une description, de rendre raison à mes lecteurs des magnificences de construction de cette vaste basilique. Tune des plus curieuses par son plan que possédât Tancienne France ; il me faudrait la science d'un archéologue de profession , mieux que cela , une vue photographiée de ces belles ruines, pour donner, dans ce livre, une idée de cette merveilleuse création de l'art.

J'essayerai cependant une esquisse rapide du superbe monument.

11 se composait de deux parties bien distinctes, quoique liées entre elles par des arcades, formant un tout splendide, le chœur et la nef.

Le chœur était une rotonde, étrange Panthéon du moyen âge, soutenu par un triple rang circulaire de colonnes. Le centre, formé de huit piles composées chacune de quatre demi-colonnes, présentait une coupole d'une prodigieuse hauteur, et dont la forte construction a bravé le temps et la rage dos

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démolisseurs. C'est connu du vulgaire sous le nom de tour de Charroux^ quoique ce soit uniquement la voûte centrale du chœur. Autour de ces huit piliers régnait une première voûte circulaire, moins haute que la coupole centrale, soutenue par seize colonnes avec leurs chapiteaux romans; à cette seconde voûte succédait une troisième, plus basse encore, supportée par trente-deux colonnes à chapiteaux romans ; enfin à cette troisième voûte, toujours circulaire, succédait une quatrième, plus basse que toutes les autres, portée sur des demi-colonnes engagées dans le mur circulaire extérieur. Cinq absides contenant cinq autels pénétraient, au levant, cette immense rotonde de trente mètres de diamètre.

C'était, on le voit, une conception magnifique, et le moine qui l'a trouvée a eu là un éclair de génie. Des innombrables édifices romans qui ont recouvert, pendant trois siècles, le sol de l'Europe du moyen âge, c'est celui qui présente le plan le plus original (1) et le plus prodigieux d'effet. Cette œuvre est restée unique dans son genre. Placée loin de tout centre du mouvement architectonique, l'église de Charroux, comme ces monuments antiques perdus dans quelques oasis de l'Afrique^ reçut rarement des visiteurs. Jusqu'au treizième siècle, où commença le changement de style dans toutes les grandes cathédrales de l'Europe, nul ne parla de Charroux : l'oubli se fit sur

(i) Voir dans les planches des Mémoires des Antiquaires de rouest, tome I, le plan de Tégiise de Charroux par M. de Chergé.

&h LE aOINE

Tœuvrc dont le stvlc avait cessé d*être de mode.

Depuis le GoiiimcDceincnt de ce siècle, lanienie obscurité a pesé sur rétrange inonament que je décris. Peu de saTants Pont visité ; et il faut que ce soit un modeste romancier qui vienne dire aux admirateurs des œuvres du moyen âge : Allez à Charroux admirer les plans de Tune des conce{>r tions les plus originales et les plus hardies du douzicme siècle.

A cette vaste rotonde, formant le chœur, se joignait une nef, de ia même époque et du même style, de quarante-huit mètres de longueur sur dix-huit mètres de largeur.

Cette nef était divisée en trois, par deux rangs de colonnes très-légères (1), supportant des chapitaux monolithes, sans autre ornement que le tore inférif^r et huit volutes se joignant aux angles et dans* la partie supérieure centrale du chapiteau. Les voûtes de ces trois nefs étaient en berceau. Les contre-forts extériairs des murs avaient peu de saillie, et accusaient ainsi la iin du onzième siècle ou le commencement du douzième.

Toutes les arcades, toutes les voûtes étaient recouvertes d'un ciment sur lequel étaient des pein-* tures murales du douzième siècle : on en voit encore de notables parties sous les arcades de ia coupole centrale que le temps a peu détériorées, quoiqu'elles soient exposées à Teao et aux gdée& Le clocher s'élevait au-dessus de l'entrée : il était carré, décoré d'ouvertures aveugles en plein

(1) Un mètre de diamètre.

l' ABBAYE DJET CHARROUX 36

cintre» I>eax petits cloch^^ons coniques, taillés en pomme de pin, exactement semblables à ceux de Notre-Dame-la-Grande de Poitiers, s'élevaient S droite et à gauche du grand clocher central.

Plus tard, le portail roman, qui s'ouvrait sous ïe clocher, fut détruit et remplacé par un triple portail, à voussures ogivales, du style le plus pur du treizième siècle. D'immenses fragments de ce triple portail sont conservés encore et attestent une statuaire qui ne le cède en rien aux meilleurs morceaux de Notre-Dame de Chartres, si légitimement vantés comme les plus parfaits qui soient sortis du ciseau des artistes de l'époque ogivale. On peut encore reconstruire par la pensée l'une de ces voussures. Au sommet, était le Christ sauveur. L'église était dédiée sous ce vocable. A droite étaient en série lesvierges sages tenant d'une main leur lampe droite. A gauche étaient les vierges folles tenant leurs lampes renversées.

A cette église abbatiale se joignait un cloître voûté dtt quinzième siècle, aux ogives à nervures prismatiques, d'une grande finesse d'arêtes, supportant récusson de 1 abbé qui l'avait fait construire (1). Le cloître était entouré de vastes bâti* ments^ éîevés somptueusement par l'abbé qui avait fait bâtir le cloître.

Yers là même époque, au penchant du coteau, t'abbé s'était fait construire une charmante habitation, où il vivait en dehors de la famille cloîtrée.

(4) Cet éçussoD, qui se voit encore dans les salles de l'ablwye. porte irMs iieâumes sur son champ.

Tout ceci était dans son état de splendeur parfpiite, quand sonna 1* heure terrible des guerres de religion qui couvrirent la France de sang et de ruines. L*abbé, fou d'architecture, qui avait tant dépensé pour son beau cloître, ne soupçonnait pas qu'il y aurait des mécréants assez hardis pour venir souiller ce monastère, en brûler les charpentes, en abattre les voûtes.

C'était pourtant le sort qui attendait cette illustre abbaye de Charroux. En 1569» un corps de Huguenots, commandés par le baron de Montrocher, un des seigneurs du pays, passa par Charroux en se rendant au siège de Poitiers. Une abbaye, où des richesses étaient entassées depuis taptde siècles, à piller, quelle bonne fortune 1 De oes damnés de moines à rôtir, quelle joie ! Le ^ron et sa troupe voulurent se passer cette fantaisie. Les bons bourgeois résistèrent bien un peu, qomme résistent d'honnêtes bourgeois ; mais leurs murailles étaient basses; ils avaient une longue étendue à défendre. Les Huguenots dressèrent leurs échelles; et en un clin d'oeil, après quelques coups de feu, la ville fut prise ; et l'abbaye, l'objet principal de la haine et de la convoitise de ces troupes hérétiques et indisciplinées, fut livrée à un horrible pillage.

Ils commencèrent par l'immense église abbatiale. Ils mirent le feu aux charpentes, qui dans leur chute écrasèrent les voûtes, et ne firent de la nef qu'un monceau de cendres. Le vaste chœur circulaire n'était point couvert par des charpentes, mais par un toit de larges dalles en calcaire ju-

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rasi^que du pays, prises dans le ciment qui couvrait les voûtes. Il résista donc à l'incendie* Le féù même endommagea si peu cette partie, la plus curieuse du monument, que les fresques de Tirt-^ trados des arcades, composées de saints dans ûés médaillons et d'anges autour de ces médaillon», n'eurent rien à souffrir.

Ils n'épargnèrent pas davantage le beau cloître gothique récemment terminé.

Un petit nombre de religieux parvinrent à se sauver. D'autres périrent, et, parmi eux, celui qui eut la pensée pieuse de cacher les précieux reliquaires de l'abbaye, introuvés jusqu'à ces derniers temps.

Nous verrons plus tard le sort de ces reliquaires; comment l'un des premiers personnages de cette histoire en devint acquéreur, et quel rôle ils oirt joué depuis la restauration de Gharroux.

Nous arrêterons ici ces détails, utiles pour bîeù connaître le lieu de notre scène, puisés d'ailleurs dans les meilleures sources, et contrôlés par uiic étude consciencieuse de la célèbre abbaye.

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CB Q0B c'était QUUi D0« dJUH»

En 1788, Tabbaye royale de Charroux avait poar abbé, depuis trente ans, dora Pierre de Lussac, fite de très-haut, très-noble et très-puissaht baron de Lussac. Le frère aîné de Tabbé était colonel des mousquetaires de la reine; le sè<;dnd, chevalier de Malte, et, quant à lui, troisième enfant du baron, îl avait été investi, dès l'âge de trois ans, de la mitre et de la crosse abbatiale de Gharroux, avec les rentes, droits seigneuriaux, dîmes et redevances qui y étaient attachés, plus, de quelques autres bénéfices qui lui assuraient un revenu digne de son rang. A vingt ans, il prononça ses vœux un peu malgré lui ; mais, au lieu d'aller donner sa bénédiction aux moines de Charroux, il vécut dans le monde, y mena grand train : il eut des chevaux comme son frère le mousquetaire, et des maîtresses comme son frère le chevalier de Malte, qui, lui aussi, avait fait vœu de chasteté. Le bel abbé de

CE QUE c'était QUE DOM CLAUDE 39

Charroux laissait à ses moines toute liboié de prier et (ie jeûner pour lui, ou de £aire toute autre chose, h leur gré.

Tout à coup OR apprit que Tabbé de Charroux, qo'oii ne rencontrait plus dans le inonde depuis qudque temps , était aille se renfermer dans son abbaye. Cette conversion fit grand bruit, et, peu- * dant huit jours, on ne parla que de cela à Versailles, à Paris et choL les filles de l'Opéra.

On racontait assez généralement que le beau bénédictin avait eu à choisir, après quelques avesiures scandaleuses qui avaient eu trop d'éclat, entre la Bastille et Texil dans son abbaye. D^autres assuraient qu'un dése^cnr d'amour Pavait fait renoncer au niHxide. On remarquait aussi que le départ de Tabbé coïncidait avec celui du comte de Gargilesse, qui avait quitté Paris emmenant avec lui sa charmante femme, dont il était follement épris et foUeraent jaloux. Mais ou répondait h ceux qui faisaient cette remarque, que personne n'avait jamais entendu dire que Yabbé de Lussac se fût occupé de la comtesse de Gargilesse, et que^ Tindiscrétion et la fatuité du personnage étaiA connues, on ne pouvait pas lui supposer une bonne fortjune dont personne n'aurait su le secret

L'émotion lEut grande parmi les inrânes de Charroux en voyant arriver leur abbé. Ils savaient ce que la conversion de l'abbé de Rancé avait vaki aux moines de la Trappe. Si leur abbé, lui aifissi, voulait les réformer et les rappeler à la sévérité première de la règle de Saint-Benoît; s'il allait ex%er que tes religieux , s^près avoir célébré les

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louanges de Dieu sept fois par jour, donnassent encore sept heures au travail des mains et deux heures à la lecture, et surtout s'il avait la pensée malencontreuse d'étendre sa réforme jusque dans le réfectoire ! Les moines séchaient de frayeur devant ces conséquences possibles du retour de leur abbé.

lis en furent quittes pour la peur. Dom Pierre de Lussac, en vivant dans le siècle, en conversant avec les philosophes, avait compris les signes des temps. Il voyait venir la tempête, et il prévoyait que ces grandes institutions monastiques seraient ébranlées jusque dans leurs fondements, qu'il en resterait à peine quelques vestiges. On ne restaure pas rédifice condamné à la démolition»

Dom Pierre de Lussac ne troubla donc pas la quiétude des moines de Charroux : il se contenta de les prêcher d'exemple, en réformant ses mœurs, qui devinrent aussi austères qu'elles avaient été relâchées jusque-là.

Vers la fm de 1789, on lui amena un bel enfant de six ans. C'était, disait-il, son neveu, fils d'un parent très-éloigné ; il était orphelin et il s'appelait Claude.

On fit faire à Claude un habit de religieux ; on ne le nomma plus dans la communauté que dom Claude ; et tout le monde raffolait du petit moine qui chantait, au chœur, avec la plus jolie voix d'enfant qu'il fût possible d'entendre, et qui apprenait tout ce qu'on voulait lui enseigner. Tout se fixait dans son petit cerveau avec une incroyable facilité. Les moines chérissaient cet enfant; ils voyaient

CE QUE c'était QDS DOH CLAUDE &i

déjà en lui le saccesseur de leur abbé ; mais la Révolution vint détruire toutes ces ei^éranoes. Don Pierre de Lussac donna une dernière fois sa bénédiction à ses moines, qui allaient se disper» ser à la grande joie de la plupart d'entre eux. Il quitta lui-même le monastère, emmenant avec lui le petit Claude, qui pleurait parce qu'on lui avait ôté son habit religieux. Ils étaient déguisés, dom Pierre et lui, en paysans poitevins, et ce costume grossier blessait fortement l'orgueil du petit moine.

Au moment où ils franchissaient les murs de clôture, dom Pierre se retourna et dit à l'enfant :

— Claude, nous allons quitter la France, et j'ai le pressentiment que je ne la reverraî plus ; mais toi, si tu y reviens, souviens-toi que c'est ici que tu dois vivre et mourir ; car, ainsi que le permettent les règles de notre grand saint Benoît, tu as été voué par moi au Seigneur, et à cette heure tu lui appartiens.

L'enfant essuya ses yeux humides de larmes ; il regarda celui qui se disait son oncle :

— Je vous obéirai, lui dit-il.

— Et quand tu reviendras en France, si tu ne trouves ici que des ruines, que feras-tu?

— Je prierai Dieu de relever ces ruines ; et si ma prière n'est pas exaucée, je mourrai auprès d'elles.

L'enfant avait toujours annoncé un caractère persévérant et opiniâtre. Dom Pierre comprit que la promesse de Claude était sérieuse.

A.2 Llï MOiflLE

— C'est bien, dit-il. ^t, jetant un dernier regard sur Tabbaye, il prit la route de TexiL

li alla chercher un refuge au berceau même de Tordre de Saiot-Benoit, au Mont-Cassin. Les moines te reçurent comme leur frère, et le petit Claude reprit ses études interrompues.

Mais bientôt les Français envahirent Tltalie. Us venaient y faire entendre ce cri de liberté, étouffiez depuis dtes siècles, par les Césars païens, le front ceint du baïKieau impérial, et parleurs successeurs se proclamant, eux aussi, les maîtres du monde et posant sur leurs têtes la triple couronne.

San-Germano fut occupé par un détachement de soldats français. Tout à coup le chef est averti qu^une conspiration avait été ourdie par les moines du Mont-Cassin contre les Français. Il ne s'agissait de rien moins que de purger le sol italien de ces impies qui venaient y apporter la révolution.

Le fait était vrai. Les moines comptaient sur dom Pierre pour les seconder. Ils se trompaient. Dom Pierre aimait la France, et bien que le drapeau français eût changé de couleur, c^était toujours celui de sa patrie. Il essaya de faire renoncer les moines à leurs projets insensés ; et, voyant qu'il ne pouvait rien obtenir de ces fanatiques qui invoquaient les noms d'Aod et de Judith, pour justifier le guet-apens et le meurtre, il fit prévenir le chef du détachement français de se tenir sur ses gardes.

Les termes de la révélation étaient vagues; ils en disaient assez pour qu'il fût facile de faire échouer la conjuration, pas «sses pour compro-

CE QUE c'ÉTKXt QUS DOM CLAUDE ftS

mettre les chefs de cet odieux complot : les coupables n'étaient pas nommés.

Dom Pierre de Lussac résolut de quitter immédiatement le Mont-Cassin ; il prit cougé dies moines, qui ne firent pas de grands efforts pour le retenir. 11 partit avec Claude. Son projet était de se réfugier en Espagde. Mais, arrivé au bas du Mont- Cassin , il rencontra le conMnandant du détachement français cantonné à San-Germano. Celui-ci avait avec lui deux officiers d'un grade inférieur au sien ; quelques soldats leur servaient d'escorte.

Le commandant relisait, pour la troisième fois^ l'avis qui lui avait été donné ; et sa physionomie, naturellement dure et énergique, avait alors une expression de férocité. Le fait est qu'il était furieux. On lui signalait un complot contre sa vie et contre celle des hommes qu'il commandait ; mais les auteurs de ce complot, on ne les lui désignait pas. Sur qui pouvait-il faire tomber sa vengeance? Il faudrait donc laisser ce forfait impuni, ou brûler le repaire dans lequel la pensée sinistre avait été conçue, avec les moines qu'il renfermait, et confondre les innocents avec les coupables! Le commandant avait assez le sentiment du juste et de l'injuste, pour repousser un moyen aussi violent , malgré les encouragements qu'il recevait de son entourage, convaincu que faire rôtir quelques moines de plus ou de moins n'était qu'un détail, et qu'après tout il en restait toujours assez.

Le commandant ne trouvait pas ces raisc»mements lumineux ; ils ne servaient qu'à l'irriter.

Tout à coup, au détour d*un sentier, il aperçut devant lui le proscrit et Tenfant.

— D*oîi viens-tu, moine ? lui cria-t-iL

— Du monastère du Mont-Cassin.

— Où vas-tu avec cet enfant?

— Je me rends à Valence.

— Mais tu n'es pas Italien I Tu es Français, je le reconnais à ton accent.

— Oui, je suis Français.

— Tu es un moine émigré, un ennemi de la France !

— Je suis un moine émigré, mais je ne suis pas un ennemi de la France.

— Tu mens, s'écria l'officier, tu mens, misérable! Tu es l'auteur d'un complot formé contre la vie des soldats de la France. Ce complot , vous avez su qu'il était découvert ; et les moines ont voulu, en te renvoyant, faire disparaître le principal coupable... Je comprends tout maintenant, ajouta le commandant, qui se grisait de sa propre colère arrivée à son paroxysme, et puisque Dieu ou le diable t'a mis sur mon passage, je te jure que tu recevras le prix de ta trahison.

— Je vous répète que je ne suis ni un traître ni un assassin.

Le calme de la belle figure de dom Pierre ne s'était pas altéré un instant devant la fureur de l'homme qui tenait sa vie entre ses mains.

Ce calme étonna le commandant et le rappela à lui-même. Se tournant vers ses officiers, il leur dit:

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