SAMEDI 3 JUIN
L'affaire imporlanie de la journée était la mise en accusation de M. Louis Blanc, comme celle du lendemain était celle des élections; aussi toute la séance esi-elle consacrée à la discussion qui s'engage dès son ouveriure. Après trois ou quatre discours pour l'autorisation ; après trois ou quatre discours, contre ; après une épreuve douteuse; après une seconde épreuve, dans laquelle quatre secrétaires pensent que les conclusions de la commission sont adopiées, et deux pi usent le contraire, on est obligé de recourir au scrutin.
Sur 70G votants,
337 se déclarent en faveur des conclusions de la commission,
S5i contre.
L'Assemblée repousse donc les conclusions de là commission, et refuse, par conséquent, l'autorisation de poursuivre M. Louis Blanc.
Le même soir, M. Portalis, procureurgénéral, et M. Lanlrin, procureur de la république, donnaient leur démission.
Enfin, on s'aperçoit de l'encombrement des atelieis nationiux. On reconnaît la nécessité d'employer à des travaux utiles deux cent cinquante mille bras, dont la plupart ne se décroisent que pour toucher leur salaire, s:ilaire insuffisant pour le véritable iravaillcur, salaire exorbitant pour le paresseux.
Aussi la commission executive vient elle d'adresser aux maires et aux trayailleurs la circulaire suivante :
«Citoyens,
«Les attlicrs nationaux sont encombrés.
« L'ouvrage manque aux cent mille otivriers qui y sont enrôliis,
« Des mesures ont été prises pour faire cesser celte situation, qui pèse tout à la fois sur l'intétôt général et sur l'intérêt particulier.
Ces mesures ne peuvent recevoir leur exécution qu'antani que l'accès aux ateliers nationaux sera complètement fermé à tous les ouvriers sans ouvrage, qui partent des départements et se dirigent sur Paris.
« En conséquence,
« La commission du pouvoir exécuiif invite les citoyens maiies de toutes les communes de France à ne délivrer de pas
seporls aax travailleurs de.ccs communes qu'autant qu'ils justifieraient qu'à leur arrivée à Paris ils trouveront uu travail ou une existence assurés.
« La commission adresse la mcaie invitation aux travailleurs eux-mêmes.
« Tous les travailleurs qui , nonobstant ces avertissements, se piésentpruient aux barrières, sans moyens d'existence, seront immédiatement renvoyés aux communes d'où i!s soûl partis, couformément à la loi.
« Les travaux de l'agriculture offrent maintenant des déboncliés à tons ceux qui veulent vivre en travaillant.
« Se diriger sur les villes où le travail industriel manque serait donc sans excuse.
Les membres du ponvoirjsxéeulif, AuACO, Garmer-Pagès, Marie, Lamautink, Ledru-Rolmn.
Le secréluire, Pagnekre.
On affiche dans les rues de Paris la candidature de Louis Napoléon. On assure que toute la banlieue le porte en masse.
ÉTRANGliR.
Angleterre. — La Chambre des lords s'est occupée de deux questions importantes :
1° D'uti moyen d.^ mettre fin à toutes les démonsiralions chartistes qui inquiètent le gouvernement et paralysent le commerce ;
2° Des motifs qui ont amené le gouveraiement espagnol à donner ses passepoi ts à M. Buhver.
Lord Landsdowne a prorais le mainliêu de la tranquillité publique, et a [annoncé que la correspondance avec le ministère espagnol, correspondance relative à M.
Biihver, n'était pas terminée.
Lord Palmerston a envoyé au commandant de l'escadre anglaise à Malte la recommandation d'observer la plus stijcte neutralité dans les affaires de Naples.
LlaHe. — Milan. — Le gouvernement provisoire delà Lombardie vient de proclamer la liberté de la pi esse, le droit d'association, et de décider rétablissement de la garde nationale.
La loi [iar laquelle l'Assemblée constituante sera convoquée^ aura pour base le suffrage universel.
Quelque chose de pareil à noire conspiration du 15 mai, s'est passé le 29 à Milan :
à la suite de la proposition de réunion de la Lombanlie au Piémont, le palais fui envahi par la muliiiude qui en chassa les membres du gouvernement et proclama un autre ministère.
Mais le kndcmain, grâce à la garde nalionalc, qui avait d'abord marché avec les agitateurs, et qui a marché contre eux, le premier gouvernement était rétabli.
DIMASCUE, li JUIN.
Il n'y a pas séance, mais ouverture de la salle des Conférences.
Grand nombio de députés s'y trouvent.
On s'occup;; de ce qui se passe.
Les démissions de MM. Landrin et Portails, que M. Crémieux, dil-on, refuse d'accepier, font grand bruit.
Il y a eu collision sur le boulevard entre les prameiieiirs et des hommes qui ana-> client les affiches où l-es candidatures de MM. Tliiers, Hugo cl Girardin sont proposées.
On annonce d'une façon positive que dans une des prochaines séances la commission du'pouvoir exécutif fera présenter des projets de décrets sévères sur les attroupements et l'affichage.
Ainsi, première atteinlc portée à des libertés peut-être impossibles, mais qu'alors il ne fallait pas proclamer : la liberté de réunion el la liberté dé la presse.
— On s'attend à la démission de M. Jules Favre, sous-secrétaire d'Etat au ministère des affaires étrangères.
Aju milieu des préoccupations politiques du jour, on se préoccupa d'un événemenl qui n'y est pas complètement étranger cl qui prouve avec quel discernement M. Ledru-riolliii avait choisi ses commissaires, Ci^'inmissaires, on se le rappelle, auxquels" sa circulaire donnait uu pouvoir illimité.
Ili'agitdu sieur Riancourt.
Voici ce que dit de ce fonctionnaire public le Mémorial de Rouen :
• Riancourt, dont nous ignorons encore le véritable nom, doit avoir subi cinq ans de travaux forcés. Ayant changé de nom et d'allures, il arriva à Rouen avec des recommandations pour le chef d'un des principaux pensionnats de la ville, M. J..., qui, reconnaissant en lui une grande intelligence et beaucoup d'instruction, lui donna un eijiploi dans sa maison. Pendant les trois mois qu'il y passa, il ne lui fut guère
possible de conimuniqiier avec les lioni- Dies dangereux avec lesquels il s'est révélé depuis qu'il avait des iulelligences. Eh efft t, il ne sortait que quelques heures le jeudi et le dimanche.
• Quelques-uns de nos lecteurs ont pciitêire eu sous les yeux une livraison d'un ouvra.;;e d'éducation dont il commença alors la iiublication, mais qui s'arrêta à la première feuille. Une difficulté s'étant élevée entre lui et son chef, il sortit de la pension J...
« Dès lors son existence fut assez dissipée. Tout en cherchant un nouvef emploi dansTinslruclion, et en en faisant insérer la demande dans ce même journal, il fréquent;! il des femmes et des hommes de mauvaise vie. Il avait, à ce qu'il paraît, retrouvé un ou plusieurs de ses anciens compagnciis de détention.
• Quelque temps avant la révolution, il avait quitté Rouen, et se trouvait à Paris aux événements de février.
« Il se hâta alors de revenir, et, comme tant d'autres gens de même sorte, il obtint la protection du commissaire du gouvernement, Deschamps.
• Il fut envoyé à Lillebonne, lors des événements qui ensanglantèrent celle ville, en qualité de commissaire extraordinaire, afin d'y rétablir et d'y'maintenir l'ordre. — On voit que l'on mettait la sécurité publique eu bonnes mains! — Cependant il faut reconnaître que parce mélange de bien et de mal dont est composé cet hoin»ie, et des qualités dont il avait fait preuve dans la pension J..., il remplit assez heureusement une pai lie de sa misMon.
« Touiefoiî, on n'a pas tardé à découvrir qu'il avait commis plus d'un acte grave d'indélicatesse, et particulièrenicnt qu'il avait retenu des souscriptions faites en faveur des victimes de Lille-bonne, dans diverses communes, el remises entre ses jnains. Sur tout l'argent qu'il a rcçn à ce tilre,, il paraît n'y avoir appliqué qu'une misérable somme de 15 fr., remise un jour à la supérieure de l'hospice.
« Il avait emmené avec lui de Rouen un homme avec lequel il paraissait lié par la plus intime confiance, et qui, comme lui, semblait avoir une grande r('pulsion pour le nommé Fouqué, autre condamné libéré, qui tenait évidemment, ainsi qull avait eu l'imprudence de s'en vanter, entre ses mains, des secrets capables de perdre
Riancoiirt el peut-être son séide. Ce ?ecret, qui doit être éc'airci un jour, semble être im assassinat, et peut être deux-, mais nous ne voulons pas anticiper sur l'action de la justice, quelle qu'ail été la mollesse inexplicable de sa conduite en toute cette affaire.
• M. LcbaUeur.-Viiliers, alors maire de Rouen, et qui, en fait d'entourage, n'avait pas la main -plus heureuse que M. Deschamps, ayant ru une mission à faire remplir près de Riancourt, choisit précisément, à cet effet, l'ancien condamné Fouqué, en le lui recommandant con;me un bon secrétaire à conserver.
" Riancourt et cet inséparable ami, donl nous avons parlé, ne connaissaient que trop, l'homme qu'on leur envoyait. Cependant, après les reconim;HidalioBS donl il était muni, et surtout avec les secrets dont il était possesseur, ils' ne pouvaient le repousser. Riancourt résolnl donc de s'en débarrasser auirement.
• Un soir, on vit Irois hommes gravir une côle aux portes de la ville, à la brune. Le lendemain, le cadavre du malheureux Fouqué fut trouvé dans un bois situé à cet endroit. II avait été traîné après la perpétration du crime à ure certaine distance, et dépouillé de son portefeuille. L'autopsie a anu né la découvei to d'une balle dans le cadavi e, et les traces de nombretix coups de couteau, par lesquels la vicilnic, aT)aliue sans doute d'un coup de pistoli t, avait été achevée.
• Nous avons dit avec quelles paroles significatives Riancourt avait accueilli la nouvelle de la découverte du cadavre de son secrétaire. Ayant demandé à voir lè corps, qui avait éié porté à rhospii;e,-il parut vivenif ni ému cl afTecta de détourner les yeux.
• Dans le pays, le brnil se répandit promplcment que c'était le commissaire du gouvrrnement qui avait commis le crime.
Cependant, au lieu d'instruire sur ce fait, on se borna à donner à Riancourt un autre emploi. Il fut nommé commissiiire central de police au Havre. Dans cette place, il n'f ui pas de peine à connaître les soupçons dont il était l'objet, et les mesures que l'on paraissait enfiu décidé à prendre, si bien que, deux jours avant celui où il devait être arrêté, il a disparu.
« Comme on voit, il y a là des faits graves, 1 et cette étrange lenteur du parquet iiiéri-
leraii bien quelques explications. M:iis daignor a-l-on accorder celle salisfaclioa à ropinion publique indignée?
• Terminons par un fait peul-êire plus caraclcrisiique encore que tout ce qu'on vient de lire. Cet ami, ce compagnon intime de Riancourt, dont nous avons pailé, avait obtenu, deux jours avant l'assassinat de Fouqué, une place de sous-conimissaire du gouverncnienl, pour laquelle il dut partir le lendemain du crime.
• Nos lecteurs nous pardonnerons de ne pas soulever encore entièrement le voile qui couvre toute cette ténébreuse et abominable histoire. Nous ne pouvons pas dire tout ce que nous avons recueilli, et nous devons nous borner aux faits dont l'autheuticité est irrécusable. Mais paiience, la lumière sera, uous l'espérons, bientôt entière. •
Riancourt, à ce que l'on assure, sérail réfugié en Belgique, mais sur la demande du gouvernement français, son extradition yyanl été accordée, il a appris qu'il allait être arrêté, et est parvenu à gagner la liontière de Prusse. Poursuivi jusqu'à Aix-la-Chapello, on a perdu ses traces dans cette dernière ville. On présume qu'il s'est sauvé à Hambourg, et là, sous un faux nom, s'est embarqué pour l'Amérique du sud.
La commission du pouvoir exécutif pronudgue le décret dont la teneur suit :
• Art. 1""'. Le travail à la lâche sera subsliiué , sous le p!u5 bref délai possible, dans les ateliers nationaux, au ti avail à la jouinée. Il sera livré directement, aux prix dos devis, sansr rabais et sans intermédiaire d'enireprcucurs,. soit à des ouviicrs associés, soit à dos ouvriers isolés, suivant la nature des travaux.
« An 2. Des crédits spéciaux seront ouverts aux ministères des travaux publics, du conmicrcc c: de l'imciieur, pour hàior la tcprise des travaux déparifementaux, communaux ou d'industrie privée. j
• Art. 3. Les ouvriers séjournant depuis J moins de trois nioii dans le déparlement do la Seine, et qui n'y ju^ifiejont pas de leurs moyens d'existence, recevront, pour eux et leurs familles, une feuille de rouie, avec indemnité de déplaccmini, dont partic sera payée pendant le trajet, et pariie au lieu de leur deslinaiion.
• Art. ft. Le présent décret sera appli-
I cable dans les villes ou communes des départemenis, sur la demande des conseils ! municipaux. •
Les décrets so;'.l chose facile à rendre. Nous attendons le gouvernement à l'exécution de ces décrets.
Nous l'avons dit des premiers et nous le répétons : l'orage qui nous menace grossit aux ateliers nationaux; un jour, il sortira de là et crèvera sur Paris.
Le Moniteur n'est point de notre avis, et voit de ce côté-!à tout couleur de rose. Nous verrons qui a raison de nous ou du Moniteur. Voici ce qu'il annonee :
« Il y a huii jours, lorsque les ateliers nationaux étaient sous la direction de M. Emi'-i Thonias, il y régnait un grand désordre et un esprit de violcMice difficile à conlenir. M. Thomas hii-niême s'était plaint plusieurs fois dis périls qu'il courait à Monceaux, et des menaces, qui le poursuivaient sans cesse.
• De^iuis ce moment, il n'a été pris que des dispositions auxquelles le précédent directeur avail toujours refusé son concours, parce que, disaii-il, elles étaient dangereuses et impraiicables. Ces mesures, loin d'accroîire le mal, l'ont déjà profondément diminué. L'ordre cl le cahiic régnent pariout, les rouages de radniini.>iration se simplifient; la surveillance est plus facile et mieux faile; l'économie amenée par un examen sévère pénètre cl modifiera bientôt toutes les parties et tous les détails de Celte iEiporianle comptabilité. Pour se faire une idée du luxe et de la dissipation de la précédente administration, il suffira de savoir qu'elle avail pour le service seul de ses remises ei de ses écuries, cinq coupés, quatre cabriolets, quatre tilburys, une calèche, en tout quatorze voilures et trente-huit chevaux. La plupart de ces voitures sont en vente. Dix chevaux ont été retirés des écuries et onze sont encore à vendre. Le recensement qui sera terminé samedi paraît devoir amener pour l'Etat une écououiie de 25 à 30,000 francs par jour. •
Les rassemblements de la Porte Saint- Martin cl de la Porte Saint-Denis, non seulement continuent à grossir ch.tque soir, mais commencerii à prendre un a^peci menaçant : ce soir, ou dicuiait les litres des candi lais, et chacun, bien entendu, voulait faire prévaloir sa liste. Un citoyen, qui avait déclaré avoir voté pour Thiers e'
Yiclorlïugo.aélé entouré par des hommes I du peuple, qui l'oni injurié et voulu (orcer de crier avec eux : Five Barbes. Sur son refus obstiné, ils se sont portés sur lui à de grtives voies de fuit.
De onze heures à onze heures et demie, toutes les affiches qui ronvraienl les portes Saint-Denis et Saini-llartin ont été arrachées et brûlées sur le boulevard, aux applapdissenienis d'une poignée d'agitateurs qui se promenaient enire ces deux portes, en criant : Fine Buihès ! vice Blanquil
Vers minuit, dos patrouilles de la garde nationale sont arrivées et sont parvenues, non sans peine, à dis| crser les rassemblements qui étaient, depuis neuf heures du soir, un sujet de crainte pour les commerçants du quartier.
La coiumission des récompenses nationales a adressé son rapport au maire de Paiis. Lis recettes jusqu'au 26 mai s'élèvent à 1,100,267 francs, l'f3,866 frMics ont déjù été distribués. Il reste en conséquence 926, 421 francs.