MERCREDI, 7 JUIN
Pari». — M. Helhmont a consenll à ramasser le poriefi-uille de la justice, que M. Ciémieux a si pauvrement laissé tomber aux premiers coups que lui ont portée AL\I. Landrinet Poilalis.
Voilà déjà un des ministres qui n'occupera piiiui la résidence royale qu'il s'était promise.
Le château de Comjjiègne est vacant.
L'ordre du jour- de la chambre appelle aujourd'hui la décision sur la loi des atiroup(;ments.
Ainsi, après trois mois d'existence, voilà la République obligée de relever les armes que la monarchie a jeiécs dcrrifjre elle en fuyant, et à se servir de ces armes pour sa propre défense.
Lecture a éié faite de la loi ; elle est rigoureuse, plus rigoureuse que la loi du 10 avril 1831. L'.^s.-^cmblée en a aitenué quelques dispositions pénales qui étaient véritablenieni exorbitantes, surtout à l'égard de ces badauds iuofTensifs qui forment le fond (le tous les attroupements; mais l'esprit général de la loi a été maintenu avec fermeté contre tomes les tentatives qui oui été laites pour l'enianier.
Dabord s'est pi ésentée la question d'urgence.
L'urgence a été contestée piir trois orateurs. On s'eiieidait, sur celte question, à voir M. Rccuri monter à la iribuiic et s'expliquer neitcmenl; mais M. Recurl n'est pas même à son banc.
M. Recurl a- t-il repris son ancien état; M Returt est-il au chevet de quelque malade, plus malade qr.e ne l'est la France : c'est dilIÎL'ile!
M. de Mornay s'est fait l'interprète de l'étonnenKiit qu'éprouvait à celte singulière absence l'Assemblée tout entière.
M. Marie, membre de la commission executive, se trouvait dans la salle. Limpatience générale l'a, pour ainsi dire, poussé à la tribune, et, par un renversement de rôles a^scz singulier, il a dû faire l'office des ministres. Du reste, il ne s'en est pas mal acquitté. Il a su être net et décidé dans son langage. C'est la première fois que le gouverneuient paraissait avoir
une opinion arrèlée sur un sujet donne, ei la rareté dit fait a élé pour beaucoup dans le succès que M. Marie a obtenu.
Il n'esi pas sûr, par exemple, que ce langage ail été du goûl de tous ses collègues -et de tousses subordonnés. M. Flocon est sorti [jres(iue aussitôt, et n'a plus reparu, sans doute pour n'avoir pas à se prononcer «ntrerc poiteleuille rijuge qui est si étonné de se ti'ouver sous son bras, et cette politique dont il pnrte la livrée à ronlrc-cœur. Pi'ifi-èire aussi M. Flocon avait- il élé sensible à ce reproche qu'un des membres les plus chevelus de li Âiuniagiie venait d'adresser au gouvernement: « Malheureux!
lie v(.yez-vous pas qu'il s'agit de l'aile égorger lu llépuli!i(|ne par la niaiii de ses enfants (lâtés? ' Celle accnsaiion de parricide élaii bien faite pour émouvoir un des evfiniU les plus (lâlét de la révoluiion de 18i8.
Quant à l'immense majurilé de l'Assemblée, elle en a paru peu touchée. File a voté l'urgence, maigre toutes les raisons dilatoires qui lui avaient ct«5 exposf'es.
Dans le débat qui s'est ensuite engagé, elle a fait assez bon marché de toute la sollicitude dont certains orateurs se montraient animes à l'endroit des faiseurs d'at tronpi'nieiits. Si elle a diniitiné la rigueur ■€le(itielques-unes des peines édictées par le projet de décret, elle n'eu a pas moins arme le p'iuvoir d'une force considérable. Sous beaucoup de ra|)poiis, nous l'avons déjà dit, la loi nouvelle va |)Iiis loin (|ue que toutes celles qui l'ont |irécéd('e.
Aucune nouvelle imfioiianle ne nous «st parvenue aujourd'hui de l'étranger.
JEIDI 8 JLIN.
Aujourd'hui seulement on a connu le résuliai di'S élections du dépariem<nt de la Seine ; Ihs élus sont : M.\I. Caussidière, Moreau, Gouilehaux, Chauganiier^Tliiers, Pierie Leroux, Victor Ilugii, Louis Bjuaporie, Lagrauge, Buissel, Proud'hon.
Tous les part's sont, comme ou le voit, rcpréscniés dans celle éaange élection.
Les anciens lidéies de l'empire ont Louis Boiiapai te.
Les artistes oni Victor Hugo.
Les économistes ont Pierre Leroux.
Les bi'urgcois ont Thiers, Boissel, Moreaii et Goudchaux.
La république bleue a Changarnier.
La république rouge a Caussidière, Lagrange et Pioud'hon.
Le nom de Louis Bonaparte, auquel pcpsonntf ne songeait, s'esi p'-oduii tout à coup, non seulement à Paris et dans la banlieue; mais ♦■neore, assw»e-t on, dans I Yonne et dans laSarthe. La veille seulement de l'élection, des placards avaient été posés, qui proposaient le neveu de l'enipereur aux snlTragc-s de ses concitoyens. Le matin, une foule de (layaiis de la banlieue ont fait irruption dans les maiiics, en criant : P'ioe Louù Bonaparte ! A ce cri, les bulletins, déjà prcis à être mis dans la boîic du seruliii, ont été changés, et un représentani du peuple, auquel personne ne songeait la veille, a été du à une forlje majorité.
Même chose s'est passée, à ce que l'on assure dans l'Yonne. -Des marcliauds de parapluies ont parcouru les campagnes en répiiudant le nom de Louis Napoléon. Ce nom qui rappelait tant d'". vfeux souvenirs de gloire a fait fureur. Des villages tout entiers, le maire en tôle, sont venus voler au son du tambour pour l'ex prisonnier de liant.
Le résultat des élections, loin de faire cesseï' les ailr{)n|)ei«ients, les a rendus, ce soii', plus nombreux que jamais : tfla tient peut-être aussi à la loi qui a éié pronoucée ( outre eux hier. A l'heuic où nous écrivons ces ligtics, c'est-à-dire à dix lieuies du soir, plusicuis baiaillous de la gai\le natio!iale ei de la ligne, et plusieurs escadrons de cavalei ie occupent les boulevarls Saint-Martin et Saint-Denis.
Il est (ivident (|u'il y a un grand événement à venir, cache sous reutéieineul de la population. Aussi un jiiurnal, qui piobablemeni est de notre opinion, à ce sujet, do. lue cet avis à ses lecteurs :
« Nous croyons devoir donner un sérieux avertissement aux curieux qui se porteni, par partie de plaisir, sur les théâtres des rasseuiblenienls. — Voici le projet qu'où prêle à quelques anarchisliîs : Après avoir provoqué des atlrouiMiuients inolfeiisil's, ils se proposent, au premier nnjment, de tirer sur la irufipe plusieurs coups de pistolet. — Le procédé nest pas nouveau. Ou se place au troisième t/U au qu;itriéine rang de la foule, et ou lire. Oji es|iere (lue la iiotipe attaquée i iposlera par une fusillade. Alors on a des victimes, et ou porte Icuis cadavres en criant : Aux armes!
vengeanceî — D'où il suit que les curieux s'exposent à servir de ii'opliées sanglants aux fauleurs d'iosurreciions •
On parle d'une proposition qui aurait éié faite à l'un des derniers comités carlistes qui se serait tenu à Paris.
La \oici ;
Henri V, n'ayant point d'enfants, adopterait le conite de Paris. Ainsi, la ligne de la légitimité ne serait pas détruite, puisqu'en n'admeiiaut ni la révolution de 1830, ni celle de I8/18, le comte de Paris est l'héritier naturel de Henri V.
Les princes de la famille royale et l'arislocr-riiie intéressée à leur retour, rendraient le milliard donné en indemnité aux émigrés.
On assure que ce projet a été soumis à MM. de Nemours, de Joinville et d'Aumale, lesquels auraient refusé de s'y associer, disant qu'ils étaient bleus et qu'ils ne roulaient pas déteindre.
\J Assemblée nationale, ne voyant pas quelle cause avait pu amener la double démission de notre chansonnier-représentant, avait annoncé le mariage de M. de Béranger avec sa chambrière, mademoiselle Judith. Cette nouvelle nous a valu la lettre suivante :
« A monsieur le rédacteur en chef de V Assemblée tiadottale.
«■ Monsieur,
« Vous avez l'obligeance de m'envoyer ▼otre journal depuis le l" juin ; mais je dois au hasard de lire aujourd'hui votre numéro du 30 mai.
« Ou y assure que je viens de me marier, que j'ai épousé ma servante, et que tout Passy a été l'heureux témoin de la noce.
« Parmi toutes les nouvelles fausses qui enrichissent nos journaux, il n'en est pas qui ait pu me surprendre plus que celle-là. Si l'article n'intéressait que moi, je laisserais courir celte nouvelle, même à Passy qui ire se doute guère dn plaisir que lui a procuré ce prétendu maringe in extremis.
« Mais il faut que vous le sachiez, monsieur, la personne que votre collaborateur désigne comme ma servante, et dont il donne niétne le nom, ce qui ajoute à la convenance d'une telle fable, est une amie de ma première jeunesse, à qui je dois de la reconnaissance. Plus favorisée que moi far sa position de famille, il y a cinquante ans qu'elle rendait à ma pauvreté bien des petits services d'argent. Pour me rendre
service encore , lorsque tous deux nous touchions à la soixantaine, elle voulu; bien se cliarger de tenir mon premier ménage, que nie forçait de prendre une tante infirme dont je voulais soigner la vieillesse.
« Vieux amis qui ne nous étions jamais pei dus de vue , nous ne nous doutiuns guère que nos cent-seize ans réunis sous le même toit fourniraient matière aux médisances du feuilleton, et la vieille demoiselle était loin de penser, toute modeste qu'elle est, qu'en la voyant établir antour de moi une économie indispensable à tous deux, on la prendrait pour la servante du logis, ce qui, après tout, n'eijt blessé ni ses sentiments démocratiques ni les miens.
• Je ne croyais, quant à moi, son nom connu que de nos aiiiis communs et de quelques infJigents. Grâce à votre collaborateur, monsieur, ce nom est arrivé aux oreille.s du public; c'est pourquoi je suis contraint de faire connaître celle qui le porte.
<■ Vous jugerez donc, je l'espère, l'insertion de ma lettre juste et nécessaire, pour détruire l'effet d'un article que je regrette de n'avoir pas connu plus tôt. Je ne me plains pas de l'esprit qui l'a dicté en ce qui me touche ; mais je crois de mon devoir d'apprendre à vos lecteurs que ma vieille amie a toujours eu trop de bon sens pour avoir déiifé jamais d'être la femme d'un pauvre fou qui a mis son bonheur en chansons etlivré sa vie à la discrétion des journalistes.
« D'après différentes anecdotes inventées sur mon compte, et aussi vraisemblables que celle de mon- prétendu mariage, je conclus, monsieur, qu'il y a de ma faute dans tout cela.
« Malgré mon amour de la retraite, le désir d'obliger m'a fait recevoir trop de visiteurs. Jusqu'à ce que la délicatesse et le bon goût empêchent de franchir les murs dont la loi, dit-on, entoure la vie privée, il faut, je le vois, fermer bien notre porte. Désormais, je vais mettre un verrou à la mienne , et j'aurai l'obligation d'un peu plus de repos à votre spirituel feuilletoniste.
« Remercier -le donc de. ma part, monsieur, et recevez, je vous prie, l'assurance de ma considération distinguée.
« Votre très- humble serviteur.
« Passy, 5 juin 18i8.
« BÉH.tNGER. •