CORMENIN
M. Ducoux, préfet de police, adresse aux habitants de Paris la procldmalion suivante :
• llabiiants de Paris,
• En acceptant les fonctions de préfet de police, je'ne me suis pas dissimulé l'imporiance des devoirs que je contractais. Peut-être aurais je reculé devant le sentiment de mon insuffisance, si je n'avais pensé que, dans les circonstances graves et quelquefois périlleuses au milieu desquelles nous vivons, chaque citoyen se doit à son pays, daus la limite des forces et de l'aptitude que Dieu lui adonnées.
« En vous disant, citoyens, qui j'ai toujours été, ce sera vous appi'eudre qui je veux toujours être.
• J'ai toute ma vie désiré une République assise sur la triple et sainte base de la pairie, de la famille et de la pi opriélé. Un tel gouvernement est, en efle!, la plus large consécration de tous les dioiis, comme la plus sincère garantie de tous les intérêts. Cette République grande, noble et féconde, je la défendrai avec énergie et persévérance contre ceux qui voudraient la déshonorer par des excès et contre ceux (|ui chercheraient à l'étouffer dans des embrasscments pci fides.
• Aveclesuffrage universel pourprincipe, un gouvernement défie toutes les préten-
tions : l'insurrection devient un crime de lèse-nation ; c'est la révolte de la minorité contre la majorité du pays tout entier. Malheur et honte à ceux qui s'obstineraient à ne pas respecter ces vérités; ils ne seraient pas dignes d'être républicains, et ils trouveraient en moi un adversaire implacable.
• Citoyens, il est temps d'oublier nos stériles distinctions de républicains de la veille ou du lendemain, pour nous rappeler que nous devons êti e républicains du jour. Aujourd'hui, la République et la société sont unies par des litius d'une solidarité à jamais indissoluble; attaquer l'une, c'est vouloir renverser l'autre. Riches et pauvres, patrons et ouvriers, nous avons donc tous le même intérêt à maintenir l'ordre, sans lequel il n'y aurait ni confiance ni crédit, et par conséquent ni commerce ni travail.
« Habitants de Paris, vous qui avez été de tout temps les premiers à combattre pour la liberté et qui êtes encore les premiers à la défendre, permettez-moi d'espérer en votre bienveillante sympathie. Je vous promets, en échange, une vigilance incessante et une résolution qui ne sait point transiger avec la conscience. Ayons loi dans les destinées du pays ; notre union les rendra glorieuses et la liberté sera impérissable.
« P'ice la République !
• Paris, le 21 juillet 18ù8.
« Le représenlant du peuple, préfet de police,
« Ducoux. •
M. Lescouvc, chef de bataillon de la 6" légion, est mort des suites de ses blessures.
Les esjiérances du National et de totis ne se sont pas réalisées. M. Dornès est mort hier. M. Dornès est le quatiième représentant mort par suite de l'insuri eciiou de juin. Les autres sont les généraux Négrier et Duvivicr, et le colonel Charbonnel. Cinq représentant* o;;l été blessés : ce sont MM. le général Bedeau, Clément Thomas, Rixio, d'IIauieville et le général Lafontaine.
M. Ducoux, préfet de police, a été installé hier à l'hôtel de la préfecture. 11 paraît déciJé que M. O'Reilly va devenir le secrétaire-général de cette administration. On annonce que M. Elouin, chef de la police municipale, va prendre sa retraite et
qu'il sera remplacé par M. Vassal, ancien commissaire de police du quartier du Palais-Kaiional.
Le ministère des travaux publics publie dans le Monileur une situation, au 19 juillet, des ateliers ouverts pour l'emploi des ouvriers sans travail à Paris. Le nombre des ouvriers employés est de 10,730; l'augmentation du 18 au 19 a été de iOO ouvriers ; le chiffre des ouvriers à employer est de 5,707.
Il paraît décidé que la ville de Paris va racheter tous les pants à péage. Les compagnies ont reçu l'ordre de réunir leurs actionnaires afin de leur demander les pouvoirs nécessaires pour traiter définitivement.
Le commandant Constantin a été extrait hier de la Conciergerie et conduit sous bonne escorte au palais de l'Assemblée nationale, devant la commission d'enquête. Après l'inierrogaloire, le commandant a élé reconduit à la Conciergerie.
Un des décorés de la garde mobile, le jeune Georges, du 2° bataillon, s'est noyé, il y a deux jours, à Saint-Cloud. Ce brave jeune homme, dont la bonne conduite était citée dans le bataillon comme un exemple, est celui qui a tué l'insurgé dont la balle avait si malheureusement frappé le général Damcsme. En voyant tomber le général, Georges s'élança vivement sur la barricade (celle de la place de l'Estrapade), la franchit au milieu des balles, ajusta et tua à bout portant le misérable qui se vantait de son coup.
Georges était âgé de dix-huit ans. Le 2» bataillon tout entier a été vivement affligé de la mort si malheureuse de ce jeune homme, dont le nom figure aujourd'hui parmi les décorés dont le Monileur a publié la liste, et qui n'a même pas eu le bonheur de porter celle décoration qu'il avait si bien méritée.
Les obsèques ont eu lieu hier à Saiul- Cloud. Tout le bataillon avait voulu participer aux frais de sa sépulture, mais la 8° • compagnie dont il faisait partie, s'esl réservée ce dernier et triste privilège. Le commandant Clar>, qui assistait ainsi que toul le corps d'officiers aux funérailles du volontaire Georges, a prononcé quelques paroles pleines de cœur sur la belle conduite de ce jeune homme et sur sa fin pré-
maturée.— • Adieu, a-t-il dit en lerminanl,
• brave enfant de Paris, lu avais su par
• ton intrépidité et ton courage, l'attirer
• l'admiration de tous lescamarades; adieu,
• noble cœur, lu emportes^ avec les regrets « de tous, le regret plus amer pour moi de « n'avoir pas attaché sur la poitrine l'étoile
• de la Légion-d'honneur. »
On se préoccupe beaucoup de la loi que l'Assemblée doit rendre sur la liberté de la presse. Le cautionnement sera-l-il rétabli, ou se contenlera-i-on de poursuivre, en exigeant que tous les articles soient signés, ceux qui outrepasseraient les bornes de la publicité?
Que la Chambre y prenne garde. Pour un pays comme la France, la iiberté de discussion doil être inviolable.
M. d£ Girardin a publié un mémoire sur son incarcération qui a fait tant de bruit. Nous reproduisons et la lettre qu'il écrivit au général Cavaignac, au moment de son incarcération, et celle que le général lui a répondue :
« Général,
« J'ai été arrêté aujourd'hui à quatre heures aux bureaux de la Presse, et conduit à la Conciergerie.
« Pourquoi? Je l'ignore et ne puis l'imaginer. Mais, quel que soit le moi-if, je vous demande à être prisonnier sur parole. Ma parole vaut tous les verrous d'une prison. J'offre, d'ailleurs, conformément à la loi, de fournir toute caution qui me serait demandée.
• Jenepense pas que vous soyez lliomme des rigueurs inutiles.
« Salui et fraternité.
« E. DE GiBARDIîr. •
• Le soir même, dit M. de Girardin, je recevais la réponse suivante :
• Ciioyen,
• Les ordres qui vous ont alleînl aujourd'hui n'aiteigneni pas peut-être votre pensée; la justice seule en peut décider; mais elle a atteint certainement vos imprudetites publications; elles perdraient la République, la nation, la société européenne tout entière.
« La confiance de l'Assemblée m'a chargé d'une responsabilité que je veux justifier. A la hauteur où ces scènes cruelles m'ont
placé, où je ne désirais pas m élever, où je ne désire pas resier, les passions ne peuvent aileindre. Rassurez-vous donc, vous n'avez rien à craindre de moi. Je vous laisse apprécier ce que la justice du pays pourra vous devoir.
« Le chef du pouvoir exécutif.
• Général Cataignac. «
L'avenir jugera, car M. de Girardin n'est pas homme à abandonner ainsi la violation faite au droit cl à la propriété.
Outre la discussion sur la presse qui va s'ouvrir à l'Assemblée, il y aura encore celle sur les clubs. Voici ce que nous lisons dans le Moniteur du 14 mars 1834, page 579, tioisiéuie colonne. C'est l'opinion de M. de Lamartine sur les clubs. Elle ne sera pas sans intérèi en ce moment :
» La France a horreur des clubs; les nations ont une longue et implacable mémoire : la France st; souvient que c'est dans les clubs qu'est venue s'engloutir la révolution morale, généreuse, nationale de 89, et que c'est des clubs qu'a été vomie la révolution brutale, démagogique, sanguinaire de 93 ! Elle n'examine pas si les temps sont les mêmes, si l'esprit du siècle qrii soufflait alors à la destruction et à la mort ne souflle pas aujourd'hui à la réédification et à la vie. Ces hideux souvenirs s'élèvent tout sanglants devant elle ; ils préoccupent son jugement; ils lui font peur : cela doit nous suffire. Nous ne sommes pas les législateurs de la France telle qu'elle est. Nous devons avoir égard à ses préoccupations, nous devons tenir compte de ses terreurs ou de ses répugnances.
Cette image de l'anarchie qu'elle abhorre, ces saturnales du patriotisme, ces parodies de la turbulence républicaine, lépugneni profondément ù la masse de la France. Il faut comprendre ces terreurs et ces répugnances, dans des hommes dont les clubs ont dévoré les familles, dans des enfants qui ont le sang de leurs pères dans leur souvenir. Monarchie ou république, tout gouvernement qui laissera rouvrir les clubs sera pour longtemps impopulaire dans ce pays; et je ne crains pas de le dire, la libei lé même lui paraîtrait payée à un prix trop cher si ou la lui mettait au prix delà permanence des clubs politiques! •
Aujourd'hui, à l'Assemblée, M. Thiers a fait son rapport sur la proposition de
ri. Proudhon.
Le triomphe de notre grand orateur a été complet.
Quoique ce rapport soit très-Ion^, nous le reproduisons ici en^entier, car nous sommes convaincus qu'un jour l'histoire en aura besoin. Deux ennemis sont en présence, la liropriété et le socialisme, M. Thiers et M. Proudhon ; nous devons faire connaître les attaques de l'un el la défense de l'autre.