CHAPITRE IX
6 mai 1429. — Les Français, ayant attaqué la grande bastille des Augustins, s'enfuient, pris d'une terreur panique, au moment même où Jeanne plante son étendard au bord du fossé. Bientôt après, elle leur fait faire volte-face et communique à tous sa vaillance. La bastille est prise.
« Au combat! » dit Jeanne, voyant que les Anglais ne voulaient pas ouïr parler de paix ; et, toujours portée aux grands coups, elle requit qu'on marchât droit sur les grandes bastilles des Anglais. « Nous le ferons », dirent les capitaines. Mais ils trouvaient Jeanne imprudente. Leur pensée était bien pour une attaque contre les grandes bastilles;
mais pour une attaque feinte qui attirerait l'ennemi de ce côlé et qui leur permettrait de surprendre la petite bastille Saint-Jean -le- Blanc une fois dégarnie de ses défenseurs.
Jeanne devina qu'on lui cachait quelque chose. « Dites au vrai ce que vous avez conclu, s'écria-t-elle. Il n'est si grand secret que je ne sache garder. » Et elle allait et venait à grands pas. — « Ne vous courroucez point, lui dit Dunois; on ne peut tout dire d'un coup. » Il la mit au courant, et elle s'apaisa.
Mais force fut que tout s'exécutât comme elle l'avait conçu. En effet, les Anglais, comprenant la nécessité de se concentrer dans les
deux grandes bastilles des Augustins et des Tourelles, abandonnèrent d'eux-mêmes et livrèrent aux flammes le petit fort de Saint- Jean-le-Blanc. « Marchons donc contre les Augustins! )> cria Jeanne. « Nous ne sommes pas assez forts pour cela », lui dit-on. Et les capitaines songeaient à s'en retourner. Gaucourt et le sénéchal de Beaucaire avaient
charge de protéger la retraite. S'en retourner! Fi donc! Jeanne ne veut rien entendre. Elle marche quand même en avant et va planter son étendard au bord du fossé des Augustins.
Les hommes d'armes la suivent. Mais voici que les Anglais se précipitent en nombre. On les imagine encore plus nombreux qu'ils ne sont, et une terreur panique gagne tous les Français. Ils tournent le dos, et cette fois, entraînent Jeanne. Et les Anglais de courir sur eux, huant la Pucelle. Tout à coup, Jeanne fait volte-face. Lahire, le vaillant Lahire, est près d'elle. Avec quelques hommes, il suit la Pucelle qui va droit aux Anglais, bannière déployée. C'est au tour des Anglais de trembler et de fuir. « Ils reculent! Ils reculent! » Ce cri des compagnons de Jeanne donne du cœur aux Français en fuite^ C'est à qui marchera le plus hardiment à côté de la Pucelle. Au bout de quelques instants, Jeanne avait atteint le rebord du boulevard et y plantait à nouveau sa bannière.
Dès lors, Tattaquc fut poussée avec la plus grande vigueur. Les chevaliers s'escrimaient à Tenvi. Deux d'entre eux, s'étant pris de querelle, se firent un mutuel défi : « Aura eu raison de l'autre celui qui aura le mieux besogné. » Ils s'élancent pleins d'audace. Tous deux sont déjà au pied des palissades quand parait un Anglais terrible, espèce de géant, qui leur barre le passage. Heureusement, il y avait là maître Jean, le canonnier qui, par la sûreté avec laquelle il abattait toujours son homme, faisait le désespoir des ennemis.
D'Aulon, récuyer de Jeanne, fait signe à maître Jean de braquer sa couleuvrine sur le rude batailleur, et en un moment voilà ce grand corps par terre. Les deux chevaliers entrent dans la bastille ; tout un flot de Français les suit; on est les maîtres, et il est fait main basse sur tous les Anglais qui ne réus* sissent pas à se sauver dans l'autre bastille,, la bastille des Tourelles.
Dans la bastille prise, il y avait beau butin
et quantité de vivres. Déjà retentissait le cri : « Tout au pillage ! » Jeanne redouta le désordre qui allait suivre, et, sur son désir, la bastille des Augustins fut brûlée.
Il était trop tard pour pousser l'avantage et procéder à Tattaque des Tourelles. On se contenta de les investir. Jeanne aurait voulu ne pas rentrer à Orléans et que les capitaines n*y rentrassent point. « Nos gens vont passer la nuit ici, disait-elle. Les laisserons-nous? » Mais les capitaines voulurent rentrer, et, cédant aux instances qu'on lui fit, Jeanne rentra aussi.
Et maintenant, voici comment frère Jean Pasquerel, dans sa déposition, conte ce qui se passa à la fin de ce jour : « Jeanne, qui avait rhabitude de jeûner tous les vendredis, ne le put cette fois, parce qu'elle avait eu trop à faire. Ainsi elle soupa. Elle venait d'achever son repas lorsque vint à elle un noble et vaillant capitaine dont je ne me rappelle pas le nom. Il dit à Jeanne : « Les capi-
taines se sont rassemblés en conseil. Ils ont reconnu qu'on était bien peu de Français, eu égard au nombre des Anglais, et que c'était par grande grùce de Dieu qu'ils avaient obtenu quelques avantages. La ville étant pleine de vivres, nous pouvons parfaitement tenir, en attendant de nouveaux secours. Dès lors le conseil ne trouve pas expédient que les hommes d'armes fassent demain une attaque. » Jeanne répondit : « Vous avez été à votre conseil et j'ai été au mien. Or, croyez que le conseil de mon Seigneur s'accomplira et tiendra, et que le vôtre périra. » Ets'adressant à moi qui étais près d'elle : « Levez-vous demain de très grand matin, encore plus que vous ne Tavez fait aujourd'hui. Il faudra vous tenir toujours près de moi; car j'aurai fort à faire et plus ample besogne que je n'aie jamais eue. Et il sortira demain du sang de mon corps au-dessus du sein. » {El eanbit crastina die sanguis a corpore meo supra mammam.)