‹ Le mois de Jeanne d'ArcChapitre 16 sur 79 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

7 mai 1429. — Jeanne, malgré la résistance des capitaines et du sire de Gaucourt, sort d'Orléans et engage l'attaque de la grande bastille des Tourelles. Blessée dans un premier assaut, elle ranime ses compagnons découragés, préside à un combat furieux et force le triomphe. Les Anglais décident la levée du siège d'Orléans.

Le samedi 7 mai 1429, à la pointe du jour, Jeanne montait à cheval. « Il faut différer Tallaque, disaient les capitaines. — Non.

Serais-je seule, j'irai. — Restez, dit Jacques Bouchier, son hôte. Nous voulons vous faire goûter d'une excellente alose. — Gardez votre poisson jusqu'à ce soir, répondit-elle

gaiement. Je vous amènerai quelque Goddem qui en mangera sa part. » Elle partit. Tout un flot de gens la suivaient. Aux portes de la ville, elle trouva le sire de Gaucourt, gouverneur d*Orléans, qui s'opposait à sa sortie.

« Vous êtes un méchant homme , dit-elle.

Qu^il vous plaise ou non, les hommes d'armes passeront et gagneront comme ils ont gagné. » Gaucourt résistant, on voulut le mettre en pièces. Jeanne le protégea. Mais force fut d'ouvrir les portes devant la furie du peuple. Bientôt après, les capitaines récalcitrants et le sire de Gaucourt lui-même suivaient la Pucelle.

Vers huit heures du matin commença la lutte, lutte de géants. Les Anglais, hardis de maintien et froidement résolus, criblèrent les assaillants de boulets et de traits. Les Français, sous le feu des canons, à travers flèches et pierres lancées contre eux, arrachaient les palissades, comblaient les fossés, escaladaient les murs. Quelques-uns arrivaient au

sommet. Ils retombaient aussitôt, frappés par les haches, les piques, les maillets de plomb (le Tennemi. Mais rien ne décourageait les survivants. Ils recommençaient leurs assauts ; et les braves Anglais ne pouvaient s'empêcher de dire : « Ces Français se croient donc immortels? » Jeanne était partout, animant les courages : « Ayez bon cœur et bon espoir! s'écriait-elle. Tout viendra à bonne fin. »

Cependant, vers une heure, les assaillants lassés semblaient mollir. << Ne doutez point. La place est vôtre, dit Jeanne. Qui m'aime me suive! » Elle descendit dans le fossé, appliqua une échelle contre le rempart et se mit à monter. A peine avait-elle gravi quelques échelons elle tomba, atteinte d'un trait d'arbalète entre l'épaule et la gorge. On accourt, on l'emporte, on la désarme pour panser sa blessure. Elle était percée de part en pari.

Quand elle vit son sang couler, le cœur lui faillit et elle se prit à pleurer. Mais bientôl,

ayant prié, elle n'eut plus d'effroi. Elle-même

arracha le fer de sa plaie. Des hommes d'armes proposèrent de charmer la blessure par des paroles magiques, selon la superstition du temps. Jeanne refusa.

— J'aimerais mieux mourir que de pécher ainsi, dit-elle. Voyez s*il n'y a pas moyen de me guérir sans mal faire.

On lui mit une compresse d'huile d'olive avec du lard.

Cependant, la nouvelle que Jeanne était blessée avait jeté le découragement dans Tarmée. Les capitaines faisaient sonner la retraite. Jeanne, retrouvant ses forces, courut à eux.

— En nom Dieu, dit-elle à Dunois, ne partez pas. Faites seulement reposer vos gens, mangez et buvez; puis retournez à Tassant.

Sans nulle faute, les Anglais seront déconfits; et seront prises leurs tourelles et leurs boulevards.

On Técouta, et pendant que ses compagnons reprenaient haleine, Jeanne se mit en prières dans une vigne.

Bientôt lattaque recommence plus ardente que jamais. Au milieu des combattants, était d'Aulon, qui tenait Tétendard de la Pucelle.

Voyant au loin remuer son étendard, Jeanne ne put rester en place. Elle courut le ressaisir, malgré sa blessure. Les Anglais croyaient Jeanne mourante. Quand ils Taperçurent debout sur le bord du fossé, sa bannière à la main, ils furent tout stupéfaits. « Regardez si mon étendard touche le mur, dit Jeanne à un gentilhomme. — Il y touche. — Eh bien!

tout est à vous. Entrez! » s'écria-t-elle à voix très haute. Et les Anglais frissonnaient d'épouvante, et les Français se ruaient à Tassaut avec une impétuosité invincible. Aussi pressée est une bande d'oisillons allant percher sur un buisson, aussi serrée était cette nuée d'assaillants. Ils escaladaient le mur si lestement qu*on eût dit qu'ils montaient les degrés d'un escalier.

En même temps qu'avait lieu cet assaut, accouraient du boulevard de la Belle-Croix

toute une foule d'Orléanais bien résolus à pousser Tattaque par l'autre côté. Vainement trouvërent-ils rompues les arches du pont des Tourelles. Avec des échelles et de vieilles gouttières de bois jetées d'un pilier à l'autre, ils réussirent à se faire un passage.

Bientôt, sur le parapet, s'engagèrent des luttes furieuses où Anglais et Français ferraillaient corps à corps. Le capitaine anglais Glasdas faisait des prodiges de vaillance. On Teût pris pour le démon de la guerre, c Tenez ferme, criait-il à ses compagnons, la fleur des guerriers anglais. Nous vaincrons, nous entrerons dans Orléans, et nous n'v laisserons ni homme ni femme qui vive! » Mais devant l'élan des Français et à l'aspect de cette maudite Pucelle, les Anglais étaient pris de vertige. Ils croyaient voir, qui, des légions d'anges planant au-dessus des Français; qui, des colombes blanches voltigeant autour de Tétendard de Jeanne; qui, l'archange saint Michel menant Tassant. « Rends-toi, Glasdas,

criait de loin la Pucelle ; rends-toi au Roi des cieux! Ah! Glasdas, tu m'as vilainement injuriée; mais j*ai grande pitié de ton âme et de celle des tiens. »

Ne voulant pas se rendre, le fier capitaine entreprit de se réfugier du boulevard dans la bastille, par le pont de bois qui les unissait. Mais les Français venaient d'y mettre le feu. Le pont, attaqué par les flammes, céda. Glasdas et les siens furent précipités dans les flots.

A ce spectacle Jeanne, émue de compassion, pleura abondamment, tandis qu'avec des cris joyeux les assaillants, qui, par les deux côtés, avaient attaqué les Tourelles, se rejoignaient dans les murs du fort.

Le soir, les cloches d'Orléans sonnaient à toute volée; tout le peuple faisait cortège à Jeanne rentrant dans la ville, et des milliers de voix chantaient l'hymme d'actions de grâces : Te Deum laudamus. C'est au bruit de ce triomphe que se réunirent en conseil les chefs anglais qui occupaient la rive droite de

la Loire : leurs troupes étaient si découragées qu'ils n'avaient osé ni porter secours à Glasdale, ni attaquer la ville pendant le combat des Tourelles. La levée du siège fut décidée.

En mai 1456, à propos de ce grand événement, le duc d'Alençon dira dans sa déposition : « Je n'étais pas à Orléans. Mais ce que je sais bien, ayant vu plus tard les fortifications élevées par les Anglais , c'est qu'il est prodigieux qu'on ait pu prendre de vive force la bastille des Augustins et surtout la bastille des Tourelles. Si j'eusse été dans l'un ou l'autre de ces deux forts avec un petit nombre d'hommes, j'aurais bien osé défier pendant six ou sept jours de suite toute la puissance d'une armée. Au reste, j'ai entendu des capitaines qui avaient pris part aux opérations, notamment le sire Ambroise de Loré, naguère gouverneur de Paris, déclarer que ce qui s'était fait à Orléans tenait du miracle. »

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