‹ Le mois de Jeanne d'ArcChapitre 28 sur 79 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

18 mai 1430. — Jeanne, étant à Lagny, prie pour un petit enfant qu'on jugeait mort et qui finit par donner signe de vie pendant quelques instants. Quoiqu'elle se défende de faire des miracles, on lui attribue un miracle. Le peuple voit en elle une sainte et Tho- Dore comme telle.

Le 18 mai 1430, comme Jeanne était à Lagny, un enfant, qui était venu au monde depuis trois jours et ne donnait pas signe de vie, fut porté devant Timage de Notre-Dame de Lagny. Les filles de la ville priaient Notre- Dame pour Fenfant quand quelqu'un s'avisa de faire appel à Jeanne :

— Venez : vous ressusciterez cet enfant, lui dit-on.

— Je ne puis que prier pour lui, réponditelle.

Ety se mêlant aux autres jeunes filles, elle se mit à genoux devant la Yierge.

Finalement, la vie apparut chez cet enfant.

Il bâilla trois fois et on se hâta de le baptiser. Aussitôt baptisé, il mourut.

— Jeanne a ressuscité Tenfant de manière qu'il p&t recevoir Feati du baptême et être mis en terre sainte ; Jeanne a fait un miracle, dirent les gens de Lagny.

Plus tard, ce miracle qui lui était attribué fut un des griefs que ses juges alléguèrent contre Jeanne. Elle répondit aux juges par le simple récit des faits :

— Le corps de Tenfant était noir comme ma cotte; mais quand il bâilla, la couleur commença à lui revenir, et moi j'étais avec les jeunes filles à genoux devant Notre-Dame à faire des prières... De ce qu'on dit après, je ne m'en enquis point.

C'était bien Tidée commune que Jeanne

pouvait opérer des miracles. De l'aveu de ses juges qui lui en firent un crime, le peuple rhonorait comme une sainte. Les bonnes gens lui demandaient d'être marraine de leurs enfants pour assurer leur salut : c'est ainsi qu'elle eut force filleules qu'on la priait de nommer Jeanne, et force filleuls qu'elle nommait Charles en l'honneur du roi. On faisait dire des messes sous son invocation; on installait dans les chapelles des statues et des portraits d'elle — hélas! aujourd'hui perdus; — on portait des médailles de plomb ou d'argent à son effigie; on proclamait qu'elle était un ange plutôt qu'une femme; et ses dévots en venaient à dire qu'elle était la plus grande de toutes les saintes de Dieu après la Vierge Marie.

Bien plus, des oraisons de la Pucelle furent introduites dans les offices de la messe où elles précédaient TÉpître. En voici une qui nous est parvenue :

« Prions! Dieu, auteur de toute paix, qui.

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sans arc ni flèche, mets l'ennemi en pièces, sois de plus en plus notre secours en nos adversités; souviens-toi que tu as délivré ton peuple par la main d'une femme, et tiens levé le bras de la victoire (brachium victoriœ érige) pour Charles, notre roi, afin qu'il puisse présentement surmonter les ennemis qui, confiants en leur multitude, font gloire de leurs flèches et de leurs lances, et que finalement il lui soit donné, ainsi qu'au peuple dont il a la charge, d'aller en gloire près de toi qui es la voie, la vérité et la vie. »

D'autre part, les premiers écrivains du temps exaltaient Jeanne. A Fexemple de Gerson, Tarchevèque d'Embrun Jacques Gelu lui consacrait un docte traité; Christine de Pisan la louait, dans ses vers, de dépasser les héroïnes bibliques, les douze preuses, tous les preux des vieux âges; d'avoir rendu le printemps à la patrie, et d'être, par mandat de Dieu, la future pacificatrice de la chrétienté. Enfin, Alain Chartier, dans une longue lettre,

toute débordante d'enthousiasme, s'écriait :

« vierge extraordinaire, digne de toute louange, digne d'honneurs divins {dignam dwinis honoribus) ! é Thonneur du royaume, ô la lumière des lis, ô notre soleil, tu n*es pas seulement la gloire de la France, tu es la gloire de la chrétienté. Désormais, que Troie ne nous vante plus son Hector ; que la Grèce ne triomphe plus avec son Alexandre, ni TAfrique avec son Annibal; que Rome cesse de s'enorgueillir de son César et de tous ses grands capitaines ! Et toi, France, quoique tu ne manques pas de héros dans le passé, contente-toi de la Pucelle. C'est assez de son nom pour ta glorification. Avec elle tu peux te comparer à toutes les autres nations et même te mettre au-dessus d'elles. »

Parmi ces apothéoses, Jeanne restait humble, ne songeant pas à la gloire, même pour la mépriser, et toute tournée vers son idéal divin.

A des docteurs qui lui demandaient si tant

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d'hommages ne lui donnaient pas quelque mouvement d'orgueil, elle répondait :

— En vérité, je ne saurais m'en garder, si Dieu ne m'en gardait.

A de bonnes femmes qui lui présent€dent des objets de dévotion, en la priant de les toucher, elle répliquait :

— Touchez-les vous-mêmes, ils seront tout aussi bons.

A tous elle répétait :

— Mon fait n'est qu'un humble ministère.

Cependant, La Trémouille et l'archevêque de Reims continuaient leurs sourdes menées ; Anglais et Bourguignons guettaient leur proie; clercs de Rouen et clercs de Paris étaient prêts pour leur office de bourreaux : et c'étaient eux qui devaient le plus exalter Jeanne, en la faisant martyre.

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