LÀ RELAPSE FIDÈLE A SON HONNEUR
auraient bien voulu justifier leurs calomnieuses imputations. Ils en auraient eu besoin pour soutenir, avec plus d'apparence de vérité, qu'il y avait une influence diabolique dans les faits et gestes de Jeanne.
C'était, en efTet, une croyance universellement répandue que toute la force et toutes les ruses du démon ne peuvent rien contre le charme vainqueur que sa pureté donne à la vierge. L'imagination populaire avait symbolisé cette idée dans un récit souvent répété aux veillées de nos pères : Il existe, disait-on, un cheval-chèvre, blanc comme neige, armé au front d'une épée magique et courant cent fois plus vite que ne vole une hirondelle. C'est la licorne. Maints chasseurs, quand ils battaient les bois, ont vu passer la licorne; mais nul n'a pu l'atteindre. Rapide, elle apparaît et aussitôt est disparue. Se rencontre-t-il sur son chemin une jeune fille impure, elle la tue et répand à flots son sang souillé. Mais si, dans les entours, il se trouve une vierge
qui l'appelle, voici que la terrible licorne suspend sa course vertigineuse ; s'en vient, docile, aux pieds de l'enfant sans tache, et se laisse doucement enchaîner par ses mains débiles.
Jadis, à Chinon, la reine de Sicile avait vérifié la vertu de Jeanne. A Rouen, ce fut également une noble dame, la duchesse de Bedford, qui se chargea de ce soin délicat.
Mais décidément il n'y avait pas de prise contre la vertu de la Pucelle. On renonça à diriger les accusations de ce côté. On y renonça si bien que, dans la suite, on prétendit ne les avoir jamais produites. David Hume écrira sans sourciller : « Les Anglais n'ont jamais rien reproché à la pureté des mœurs de Jeanne d'Arc. »
Au xvin'' siècle, où on la connaissait mal et ou on était peu préparé à la comprendre. Voltaire put écrire le poème infâme qui est la honte de son génie. Mais, qui ne sent que, né de notre temps, il n'aurait pas eu un moment l'idée d'un pareil livre?
28 mai 1481. — Les juges de Jeanne, s'étant rendus dans sa prison, lui demandent pourquoi elle a repris Thabit d^homme et pourquoi elle donne créance à ses voix, après avoir abjuré. Elle rétracte avec force son abjuration; finit par dire qu'elle consentira à reprendre les vêtements de femme, mais déclare préférer la mort au reniement de ses voix. Les juges décident qu'il n'y a plus qu'à procéder comme de droit.
Le 28 mai 1431, Tévêque de Beauvais et le vice-inquisiteur se rendirent dans la prison de Jeanne, accompagnés de sept prêtres. Leur venue fut accueillie par ces cris joyeux :
— Elle est prise ! Elle est prise !
En même temps les gardes montraient Jeanne qui avait Thabit d'homme. Eplorée et meurtrie, les vêtements en désordre et les cheveux épars, la pauvre fille se tenait debout près de la grosse poutre où elle était attachée.
Il importe de connaître exactement Tinterrogatoire que subit Jeanne en cette circonstance décisive. Elle y laissa entendre, sans insister, le vrai motif de son changement d'habit et exprima le vœu d'avoir une femme près d elle. Mais ce vœu, consigné par le greffier Manchon, fut supprimé dans le procèsverbal définitif par Thomas de Courcelles.
Voilà une suppression qui en dit long !
Au surplus, il ressort des procès-verbaux que ce n'est pas, comme on le dit partout, la question de vêtement, mais la question de conscience qui fut principalement en jeu.
Jeanne, renonçant aux conditions qu'elle y avait mises, finit par déclarer qu'elle « accepterait de reprendre l'habit de femme ». Mais elle ne consentit à céder une seconde fois que pour cette question de l'habit. Au sujet de sa mission et de ses voix, elle se montra intraitable.
C'e$t cette obstination de la voyante, affirmant la sainteté de ses voix et opposant aux
consignes ecclésiastiques l'intime témoignage de son âme, qui restera Tunique grief dont puissent se prévaloir ses juges; et c'est uniquement sur elle que sera fondée la sentence.
l'évêqle
Jeanne, nous juges, nous nous sommes rendus ici pour connaître les dispositions de votre âme. Or, nous constatons que vous êtes vêtue d'un habit d'homme, quoique, sur notre commandement, vous eussiez consenti à reprendre des vêtements de femme. Dites-nous quand et pour quelle cause vous avez ainsi revêtu de nouveau Thabit d'homme.
JEANNE
C'est d'hier que j'ai repris l'habit d'homme et laissé l'habit de femme.
l'évêque
Mais pourquoi? Qui vous a fait prendre l'habit d'homme?
JEANNE
Je l'ai pris de mon plein gré, sans nulle contrainte. J'aime mieux Tbabit d'homme que l'habit de femme.
l'évêque
Pourtant, vous aviez promis et juré de ne pas reprendre Thabit d'honmie.
JEANNE
Je n'ai oncques entendu faire serment de ne pas reprendre l'habit d'homme.
l'évêque
Encore une fois, je vous invite à dire pour quelle cause vous avez revêtu l'habit d'homme I
JEANNE
Parce qu'il m'était plus licite et convenable (magis licitum vel conveniens) d'avoir habit d'homme, étant entre des hommes, que d'avoir habit de femme.
L*ÉVÊQUE
Ne savez-vous pas que vous ne deviez point reprendre l'habit d'homme?
JEANNE
Je l'ai repris pour cette raison qu'on ne m'avait pas tenu ce qu'on m'avait promis, à savoir que j'irais à la messe et recevrais mon Sauveur, et serais mise hors des fers.
l'évêque
Encore une fois, n'avez-vous pas, lors de votre abjuration, spécialement promis de ne pas reprendre l'habit d'homme?
JEANNE
J'aime mieux mourir que d'être dans les fers; si Ton veut me mettre en prison gracieuse et que faie une femme pour compagne j je serai bonne et ferai ce que l'Église voudra.
l'évêque Ce n'est pas tout. Il nous est revenu que
VOUS n'êtes point encore détachée des illusions de vos révélations prétendues (illtisio' nibus suarum revelationum prsetensarum) auxquelles cependant vous aviez renoncé. — Vous imaginez-vous avoir encore ouï vos voix?
JEANNE
Je les ai ouïes.
LÉVÊQUE
Que vous ont-elles dit?
JEANNE
Dieu m'a mandé par sainte Catherine et sainte Marguerite la grande pitié de cette grande trahison que j'ai consentie en abjurant pour sauver ma vie.
Réponse mortelle! {Responsio mortifera !) estil dit ici en marge du procès-verbal.
LÉVÊQUE
Pourquoi alors ne vous empêchèrent-elles pas d'abjurer?
JEANNE
Mes voix me dirent, quand j'étais sur l'échafaud devant le peuple, que je répondisse hardiment à ce prêcheur qui me prêchait.
l'évêque 11 vous disait pourtant la vérité.
JEANNE
Non, c'était un faux prêcheur.
l'évêque
Alors vous persistez à vous dire envoyée de Dieu!
JEANNE
Si je disais que Dieu ne m'a pas envoyée, je me damnerais. La vérité est que Dieu m'a envoyée.
L*ÉVÊQUE
Pourquoi revenir sur vos aveux?
JEANNE
Les voix m'ont dit depuis que j'avais fait
une grande mauvaiseté de confesser que je n'eusse pas bien fait ce que j'ai fait.
LÉVÊQUE
Ainsi vous rétractez votre abjuration?
'JEANNE
Oui. C'est seulement par peur du feu que j'ai dit ce que j'ai dit et que j'ai révoqué ce que j'ai révoqué. Mes apparitions sont de Dieu, et je n'ai jamais entendu m'en dédire.
Si j'ai semblé le faire c'est par peur du feu.
LÉVÊQUE
Eh ! ne craignez-vous plus le supplice du feu?
JEANNE
J'aime mieux faire ma pénitence en une fois, à savoir mourir, qu'endurer plus longuement peine en chartre.
l'évêque
Bref, selon vous, votre abjuration a été une chose contre Dieu?
JEANNE
Jamais je n'ai voulu faire chose contre Dieu ou la foi. Ce qui était en la cédule d'abjuration je ne l'entendais point ; et je n'ai eu la pensée de rien révoquer qu'autant que ce serait le plaisir de Dieu.
l'évêque
Finalement, voulez-vous ou non vous conformer à nos ordres?
JEANNE
Si c'est le vouloir de mes juges^ je reprendrai V habit de femme. Pour le reste ^ je n'en ferai autre chose,
l'évêque Eh bien, nous n'avons plus qu'à procéder comme de droit et de raison.
Jeanne était perdue.
En sortant de la prison, l'évêque rencontra Warwick et d'autres Anglais. Il leur dit, le sourire aux lèvres : « Soyez aises! soyez aises! Ça y est. »