‹ Le mois de Jeanne d'ArcChapitre 52 sur 79 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

29 mai 1481. — Les juges et quarante-deux assesseurs délibèrent sur le cas de Jeanne relapse. L'avis unanime est qu*il faut la livrer au bras séculier pour être brûlée.

Le 29 mai 1431, les juges de Jeanne et quarante-deux assesseurs se réunirent dans la chapelle du manoir archiépiscopal de Rouen.

Lecture fut faite du procès-verbal de l'interrogatoire qui avait eu lieu la veille dans la prison, et on délibéra.

Les assesseurs, consultés Fun après Tautro, furent tous d'avis qu'il fallait proclamer

Jeanne hérétique et relapse par sentence publique et livrer la condamnée à la justice séculière. On faisait remarquer d'ailleurs que la justice séculière serait, selon l'usage, priée d'agir en douceur (mite agere). Ces paroles bénignes signifiaient que les bourreaux devraient purement et simplement brûler la victime sans mutilation de membres ni effusion de sang préalable.

Un grand nombre d'opinants, parmi lesquels frère Isambart et frère Martin Ladvenu, ajoutèrent qu'au surplus il conviendrait de relire à Jeanne la cédule d'abjuration et de lui faire entendre la parole de Dieu, si bien qu'on lui expliquât qu'elle n'avait plus rien à espérer quant à sa vie temporelle et qu'on l'admonestât charitablement au sujet du salut do son âme.

Ordre immédiat fut donné au prètre-huissier, Jean Massieu, de citer Jeanne à comparaître place du Vieux-Marché :

« Pierre, par la miséricorde divine, évêque

de Beauvais, et Jean Lemaître, vicaire du très insigne Jean Gravèrent, délégué par le Saint- Siège apostolique comme inquisiteur de la foi et du mal hérétique au royaume de France, mandons et ordonnons à tous , prêtres et curés {ecclesiarum rectoribus), que la nommée Jeanne soit traduite devant nous demain, à huit heures du matin, à Rouen, au lieu dit le Vieux-Marché, pour se voir par nous déclarer relapse, excommuniée et hérétique.

« Donné dans la chapelle du manoir archiépiscopal de Rouen, le 29 mai, en Tan du Seigneur 1431, le surlendemain de la fête de la Trinité de Notre-Seigneur. »

Une pieuse chronique du xv® siècle compare Jeanne, condamnée par le tribunal de Rouen, à Jésus, condamné par le sanhédrin de Jérusalem.

De fait, nombreuses sont les affmités entre

la paysanne de Domremy en qui les patriotes

honorent le Messie de la France, et l'ouvrier

de Nazareth en qui les chrétiens adorent le Christ de Thumanité.

Aujourd'hui il en est de Jeanne comme de Jésus. Sa figure apparaît si pure que Tombre même d*un doute ne saurait Teffleurer.

Elle aussi fut à la fois infiniment chaste et infiniment tendre. Fermée aux émotions du sang, elle fut d'autant plus ouverte aux émotions du cœur; riche en trésors de vie, elle abonda en œuvres; et son patriotisme, pénétré du plus pur esprit évangélique, fut, non la revendication d'un égoïsme collectif, mais un large et divin cri de charité.

Jeanne reconnaît Baudricourt et Charles VU sans les avoir vus, comme Jésus reconnut Nathaniel et Pierre;

Elle est enjouée et souriante comme le convive des Noces de Cana;

Elle a une abondance de larmes comme le fils de Marie pleurant tour à tour sur Lazare, sur Jérusalem et sur l'humanité ;

Elle a sa cour d'humbles et de misérables

à qui elle donne support selon son pouvoir, de même que le prédicateur de la montagne à qui les pauvres gens font cortège avec amour;

Elle aime à être entourée de petits enfants comme celui qui disait : « Laissez les petits venir à moi; »

Elle a, au sacre de Reims, son apothéose mêlée de pressentiments mélancoliques, à l'exemple du prophète de Galilée, annonçant les attentats de la ville qui le reçoit en triomphateur ;

Elle dit, à Compiègne, comme Jésus au Cénacle : « Bientôt je serai livrée et trahie; »

Elle a sa loogue passion faite de stations douloureuses, Beaulieu, Beaurevoir, Le Crotoy, Rouen, le cachot de la tour des Anglais, la salle des interrogatoires, la chambre des tortures, le cimetière de Saint-Ouen, la place du Vieux-Marché;

Elle fera dire à son exécuteur : « Vraiment, c'était une sainte », comme Jésus fit dire au centurion : « Vraiment, c'était un Dieu; »

Elle a contre soi clercs et théologiens»

comme Jésus prêtres et pharisiens;

Elle est hypocritement flétrie du nom de blasphématrice, comme Jésus du nom de blasphémateur ;

Elle souffre dans le donjon de Rouen son agonie du Jardin des Olives, où elle se sent confortée par Farchange Michel comme Jésus par Tarchange Gabriel ;

Elle a son Judas dans Loiseleur, tour à tour perfide et repentant; son Caïphe dans Févèque de Beau vais, le juge-bourreau ; son Ponce- Pilate dans Winchester, se lavant les mains du crime qu'il patronne ;

Elle subit le reniement de Tarchevèque de Reims, comme Jésus le reniement de Pierre;

Elle crie son Eli lamma stdxicthani^ dans rappel désespéré qu'elle adresse à ses voix au pied du bûcher;

Elle meurt, donnant et demandant pardon à tous, requérant les prières de tous, même de ses bourreaux, à Timage de celui qui dit la

parole sublime : « Pardonne-leur, mon père, car ils ne savent ce qu'ils font; »

Enfin, comme Jésus remit son âme entre les mains de son Père, elle remet son âme entre les mains de Jésus ; et ce fut la force de la suppliciée de Rouen d'adorer dans le supplicié de Jérusalem son Dieu.

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