CHAPITRE XXIX
80 mai 1431 . — Jeanne est brûlée.
Le 30 mai 1431, à Taube, quand le réveilleur de nuit passa par la ville, criant : « Réveillez-vous, gens qui dormez; priez Dieu pour les trépassés », tout Rouen était déjà debout. Bourgeois et bourgeoises s'abordaient par ces mots : « Elle va mourir! »
Dès la première heure, frère Martin Ladvenu s'était rendu à la prison :
— C'est pour ce matin, dit-il à Jeanne; vous allez être brûlée.
A cette nouvelle d'une mort si proche et si cruelle, la pauvre fille se mit à s'arracher les
cheveux et à pousser des cris douloureux qui faisaient pitié.
— Hélas! me traite-t-on si horriblement que mon corps, qui est pur, soit aujourd'hui consumé et réduit en poudre? Ah! j'aimerais mieux être décapitée sept fois que d*étre ainsi brûlée. J'en appelle à Dieu, le grand juge, des torts et maux qu'on me fait!
Tandis qu'elle se lamentait, Cauchon survint, accompagné du vice-inquisiteur et de six assesseurs. A sa vue, Jeanne s'écria :
— Evêque, je meurs par vous! J'en appelle de vous à Dieu !
Les juges et les assesseurs voulaient arracher à la Pucelle une suprême rétractation.
On ne pouvait faire nier à Jeanne l'existence de ses voix. Mais il semblait possible d'obtenir qu'elle se déclarât déçue par elles.
— Jeanne, lui dit-on, vous avez toujours prétendu que vos voix vous annonçaient votre délivrance. Vous voyez bien qu'elles vous ont trompée?
— Je le vois, répondit-elle.
— Crovez-vous encore à ces voix?
— Je crois en Dieu seul ! dit la pauvre fille, un moment ébranlée.
Et, se tournant vers un des assesseurs :
— Maître Morice, dit-elle, où serai-je ce soir?
— N'avez-vous pas bonne espérance? répondit le prêtre.
— Oui, reprit-elle; Dieu aidant, j'espère aller en paradis.
C'est frère Martin Ladvenu qui reçut la dernière confession de Jeanne. Lui, comme les autres, Tavait condamnée. Mais, en l'écoutant répandre son âme, il pensa, ainsi qu'en fait foi sa déposition, que cette fille était une sainte.
La confession finie, Jeanne fut admise à communier : ce qui était une grande grâce, et aussi un habile calcul de Tévêque pour persuader que la relapse était repentante.
L'hostie fut apportée sur une patène, sans lumière, ni surplis, ni étole. Gela déplut à
LK MOIS DC JCA.NNE d'aRC. -«.S
frère Martin. Il envoya quérir une étole et des cierges.
Jeanne , humblement agenouillée , reçut l'eucharistie avec une si forte dévotion, que tous les assistants furent émus. Ils entrecoupaient de leurs sanglots les litanies des agonisants : « Seigneur, ayez pitié!... Sainte Marie, intercédez pour elle ! . . . Anges du ciel, priez pour elle!... Saints et saintes, priez pour elle!... » Au dehors, il y avait une longue file de gens qui, à genoux sur le pavé, les mains jointes, criaient eux aussi : « Priez pour elle ! »
Sur les huit heures, on passa à Jeanne la chemise longue des suppliciés, et elle monta dans la charrette du bourreau. Huit cents Anglais, portant haches et piques, faisaient cortège.
Tout à coup, un prêtre perça la foule et se précipita vers Jeanne. C'était Loiseleur, le misérable qui avait capté la confiance de Jeanne pour vendre ses secrets et s'était fait son confesseur pour être mieux son espion.
Pris de remords, il venait demander pardon.
Mais les Anglais Técartèrent avec des menaces de mort, tandis que Jeanne faisait signe qu'elle lui pardonnait.
A la place du Vieux-Marché, quatre estrades étaient dressées. Sur l'une se tenaient le cardinal de Winchester et des prélats français.
Sur la deuxième, siégeaient les juges et les assesseurs du tribunal ecclésiastique. Sur la troisième était le représentant de la justice séculière, Raoul Bouteiller, avec ses assesseurs et ses sergents. Jeanne devait prendre place sur la quatrième, où se détachait un écriteau portant en grosses lettres les griefs accumulés contre elle.
Derrière apparaissait le bûcher avec ses larges couches de bois sec superposées et enduites d'huile mêlée de soufre.
Quand elle l'aperçut, Jeanne frémit et cria à plusieurs reprises :
— Rouen! Rouen! seras-tu donc ma dernière demeure?
On la fit tenir debout sur l'estrade des cri-
minels el on Tinvita à écouter le sermon de maître Nicolas Midi, qui se résumait en ces mots : « Pour préserver les autres membres, force nous est de couper le membre pourri.
Jeanne, TEglise, voulant éviter Tinfection, te retranche de son corps. Elle ne peut plus te défendre. Va en paix! » {Vade in pace!)
Jeanne était tombée à genoux et sanglotait.
Il y avait en elle tant de jeunesse, de vie et d*espérance! Il lui semblait qu'elle pouvait encore ne pas mourir. Ses chères saintes ne lui avaient-elles pas parlé d'une victorieuse délivrance? Que ce fut le plaisir de Dieu, et Dieu la sauverait. Et saint Michel, son doux frère du paradis, lui sa première apparition, son fidèle conseil, ne pouvait-il pas obtenir (le Dieu un miracle pour la ravir au supplice? Les yeux et les mains au ciel, elle se mit à crier : « Dieu, délivrez-moi! Délivrezmoi à grande victoire ! Saint Michel, priez Dieu pour moi! saint Michel, secourez-moi! saint Michel! saint Michel! »
JEANiNE AU BUCHER 295
Telles étaient ses lamentations et supplications que les cœurs les plus durs furent attendris. Les assesseurs eux-mêmes, Winchester lui-même, Cauchon lui-même, tout le monde pleurait.
Mais la pitié fut courte chez les juges.
S'étant raffermi, Tévêque de Beauvais lut la sentence :
« Considérant que, selon les décisions des Saints Pères, les hérétiques endurcis doivent être traités par l'Église comme des vipères venimeuses qu'elle ne saurait réchauffer dans son sein maternel qu'au grand péril du reste des fidèles;
(c Attendu que, semblable au chien qui a coutume de retourner à ce qu'il a vomi, toi, Jeanne, tu es retournée, ô douleur! aux erreurs et aux crimes que tu avais abjurés;
« Nous juges, au nom du Seigneur, te décré-
tons hérétique relapse; te rejetons de TEglise,
et te livrons à la puissance séculière. »
Cauchon ajouta, selon Tusage : « Nous
prions ladite puissance séculière de procéder avec modération... » Et à deux pas se dressait le bûcher dont les fagots étaient toul prêts pour brûler la pauvre fille!
Jeanne redoubla ses lamentations.
— Il me faut donc mourir! criait-elle.
Pourtant, je ne suis pas une pécheresse.
Bonnes simples gens, je suis innocente! Soyezmoi témoins que je meurs innocente. Je vous supplie, hommes, femmes, petits enfants, que vous vous souveniez de moi dans vos dévotes oraisons et requériez mon salut.
Prêtres, failes-moi chacun laumône dune messe. Quels que soient ceux qui ont voulu me nuire et quelque mal qu'ils m'aient fait, je leur donne pardon à tous. Si j'ai offensé tels ou tels, qu'ils me donnent pardon!
Elle pria qu'on lui procurât une croix.
Un Anglais en fît une avec un bâton. Jeanne la prit, l'embrassa et la mit entre sa chair et ses vêtements.
Mais il ne lui suffisait pas de sentir cette
JEANNE AL BUCHEU 297
croix sur sa poitrine, elle eu voulait devant les yeux une antre où fiit Tiniage du Crucifié. Frère Isambart lui apporta le Christ de la paroisse.
Jeanne le serra étroitement et longuement contre son cœur.
— Ah! disait-elle, que je baise ces pieds qui si cruellement furent percés, et ce pauvre corps pendu pour nos péchés! Sainte Vierge, douce dame du Paradis , en souvenir des souffrances de votre cher fils, ayez pitié de moi! Saints et Saintes, pitié!
Massieu, Ladvenu et Isambart l'exhortaient à avoir bon courage.
Mais tout cela semblait bien long aux soudards anglais dont plusieurs ricanaient. Divers cris s'entre-croisèrent :
— Ces prêtres nous feront-ils diner ici?...
Donnez-la-nous et ce sera bientôt fait... Bourreau, à ton office!...
— Menez! menez! {Ducatis! ducatis!) dit le bailli, sans s'assujettir à la formalité de la
sentence. Et deux sergents poussèrent Jeanne avec furie, et le bourreau la saisit.
Au-dessus du bûcher se dressait un échafaudage qu'on avait fait très haut pour que la victime fût aperçue de tous et lentement brûlée. Il était surmonté d'un poteau auquel Jeanne fut attachée.
Le bourreau approcha la torche. A la vue du feu qui s'allumait, Jeanne poussa un grand cri. Puis, comme Isambart restait à ses côtés, elle eut peur pour lui et le fit descendre, priant que d'en bas il tînt toujours la croix haute devant ses yeux.
A cette heure dernière, l'évêquc de Beauvais s'approcha avec l'espoir d'arracher à la pauvre fille quelques paroles où elle s'accuserait :
— Jeanne, dit-il, je viens vous adresser mes bénignes exhortations.
— Evêque, je meurs par vous, lui répondit Jeanne avec un ton de doux reproche.
— Non, toute la faute est à votre roi.
— Ne parlez pas de mon roi, reprit Jeanne
avec force. Que j'aie bien ou mal fait, mon roi n'y est pour rien. Il est innocent de tout.
L'évèque baissa la tête et partit.
Pour lors, Jeanne se prit à regarder le cercle d'hommes d'armes portant piques et haches qui l'environnait, puis, derrière eux, les milliers de gens rassemblés. Voyant toute cette foule qui la laissait mourir, elle s'attrista sur elle :
— Ah! Rouen! Rouen! j'ai bien peur que tu n'aies à souffrir de ma mort !
Cependant, des couches inférieures du bûcher le feu serpentait de plus en plus haut.
Jeanne s'en aperçut, et, toute saisie, elle cria : « De l'eau! De l'eau bénite! »
Mais bientôt voici que la prière fait en elle le calme, et son visage s'illumine d'une beauté sereine. La mort ne va-t-elle pas lui ouvrir le Paradis? N'est-ce pas elle la libératrice an noncée par ses voix quand elles lui disaient :
— Tu seras délivrée à grande victoire !
Oui, oui, cette flamme qui monte, c'est la
délivrance qui vient. Et, fortifiée dans sa foi, Jeanne s'écria :
— Mes voix étaient de Dieu... Mes voix ne m'ont pas trompée... Jésus!... Jésus!
Ce fut son dernier cri. Les tourbillons de fumée la suffoquaient. Elle baissa la tète et rendit Tàme.
Ainsi périt la fenune unique en qui avait pris corps cette nation unique qui est la France.
Les cendres du bûcher furent jetées dans la Seine parce qu'on voulait soustraire les restes de Jeanne à tout hommage. Mais qu'importe que la poussière de son corps soit allée se perdre dans l'Océan? Sa mémoire ne se perdra point. Elle peut encore opérer des miracles.
3 mai 1452. — Frère Isambart et frère Lad venu, qui assistèrent Jeanne lors de son supplice, déposent de ce qu'ils savent d'elle.
Le 3 mai 1452, furent interrogés à Rouen, pour la deuxième fois, frère Isambart de la Pierre et frère Ladvenu, les deux religieux dominicains qui, par délégation spéciale de révoque de Beauvais et du vice-inquisiteur {quos administravimus ut eàm continue instruerent), assistèrent Jeanne lors de son supplice. Quoique touchés du sort de la pauvre fille, ils l'avaient crue hérétique et s'étaient prononcés, eux aussi, pour sa condamnation. Or, voici comment Isambart parle de sa mort dans ses dépositions :
Frère Martin Ladvenu et moi nous suivîmes Jeanne et restâmes près d'elle jusqu'à la dernière heure. Sa fin fut chose admirable.
Elle disait des paroles si piteuses, que tous ceux qui rouirent pleuraient à chaudes larmes. Le cardinal d'Angleterre et plusieurs autres Anglais furent contraints d'avoir compassion. Lui-même Tévêque de Beauvais versa des pleurs.
Comme j'étais près d'elle, la pauvre fille me supplia humblement d'aller à l'égUse prochaine et de lui apporter la croix pour la tenir élevée devant ses yeux jusques au pas de la mort. « Je veux, disait-elle, que la croix où Dieu pendit reste devant mes yeux tant que je serai vivante. » C'était bien une vraie et bonne chrétienne. Au milieu des flammes elle ne cessa de confesser à haute voix le nom de Jésus, en implorant l'aide des saints et saintes du paradis. En même temps elle disait qu'elle n'était ni hérétique, ni schismatique, comme le lui imputait l'écriteau, et que ses voix ne l'avaient pas trompée. Une fois le feu allumé, elle m'avait prié de descendre avec la croix et de la lui montrer
toujours. C'est ce que je fis. A sa fin, inclinant la tête et rendant Tesprit, Jeanne prononça encore avec force le nom de Jésus.
Ainsi signifiait-elle que, comme les martyrs, elle demeurait fervente en la foi de Dieu. Los assistants pleuraient.
Un soldat anglais qui la haïssait mortellement avait juré qu'il mettrait une fascine au bûcher de Jeanne. Mais à ce moment, qui était celui où. elle expirait, il Tentendit crier le nom de Jésus. Il demeura saisi et comme foudroyé. Ses camarades remmenèrent dans une taverne près du Vieux-Marché pour lui rendre des forces en le faisant boire. L'aprèsmidi, cet Anglais confessa en ma présence à un frère prêcheur, son compatriote, qu'il se repentait bien, car, au moment où Jeanne rendait Tesprit sur le bûcher, il lui avait semblé en voir sortir une colombe blanche volant du côté de la France {exeuntem de Francia),
Le même jour, le bourreau vint à notre
couvent trouver firère Ladvenu et moi. Il était tout frappé et ému d'une merveilleuse repentance et terrible contrition. Dans son désespoir, il craignait de ne jamais obtenir de Dieu indulgence et pardon pour ce qu'il avait fait. « Je suis damné, disait-il, car j'ai brûlé une sainte. »
Frère Isambart finit en confirmant le témoignage de Thuissier Massieu, qui assure que, au rapport du bourreau, le reste du corps étant consumé et réduit en poudre, le cœur de Jeanne était demeuré intact et plein de sang.
Touchante tradition! Oui, dans ce grand cœur, il y avait une vitalité inextinguible, quelque chose d'immortel !