‹ Le mois de Jeanne d'ArcChapitre 8 sur 79 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

13 mai 1428. — Jeanne, en compagnie de Durand Lazart, va trouver une première fois Baudricourt. Le capitaine répond qu'il n'y a qu*à ramener cette nile au logis de son père. Jeanne rentre à Domremy, mais avec la ferme intention de retourner à Vaucouleurs et de s*y établir jusqu'au plein succès de ses démarches, dont déposent Durand Lazart, son oncle; les époux Le Royer, ses hôtes à Vaucouleurs; Bertrand de Poulengy et Jean de Metz, ses guides de Vaucouleurs à Ghinon.

Le 13 mai 1428, époque de T Ascension, le sire de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, fut bien étonné de voir se présenter devant lui, accompagnée d'un paysan d'âge mùr, une fille de seize ans qui le reconnut au milieu

de sa suite, quoiqu'elle ne Teût jamais vu, et lui dit :

— Messire, je viens vers vous de la part de mon Seigneur, pour que vous mandiez au dauphin de bien se tenir. En dépit de ses ennemis, le dauphin sera fait roi, et c'est moi qui le mènerai au sacre. Mon Seigneur veut que j'aille trouver le dauphin. Faites moi conduire à lui.

— Que prétends-tu? dit le capitaine. Qui est celui que tu appelles ton seigneur?

— Le Roi du ciel.

Baudricourt se mit à rire et pensa que la fillette était folle. Les gens de son entourage rirent aussi. Mais il y en avait un, l'écuyer Bertrand de Poulengy, qui resta pensif et murmura :

— Qui sait?

— Cette fille extravague, dit Baudricourt à Durand Laxart en lui donnant congé. Souffletez-la et la ramenez à son père.

Le bon paysan était découragé. Jeanne dit :

— Ce sera donc pour une autre fois.

Et elle rentra à Domremy.

Cependant, les voix lui parlaient toujours.

Elles lui parlèrent encore plus fort quand vint rhiver et qu*on reçut la nouvelle que les Anglais venaient de mettre le siège devant Orléans. Les bords de la Loire étaient le dernier asile du dauphin. « Si Orléans cède, c*en est fait! » disait-on. Et Tangoisse était grande. « Jeanne, que tardes-tu? » criaient les voix. La pauvre enfant ne pouvait plus ni manger ni dormir. Ayant le cœur plein, elle prononça quelques paroles qui donnèrent l'éveil :

— Voyez-vous cette bergerette qui songe à aller en guerre ! s'écria le père d'Arc. Plutôt que de la laisser partir avec des hommes d armes, je la noierais de mes propres mains.

Elle partit cependant, mais à Tinsu de son père et de sa mère. Tandis qu'ils la croyaient à Burey-le-Petit, Jeanne, conduite par le fidèle Laxart, revint à Vaucouleurs et dit à Baudricourt : « Mes voix me disent que Je me fasse

mener au dauphin et que je lèverai le siège mis devant Orléans. » Le capitaine la repoussa encore. Il persistait à voir en elle une visionnaire comme il y en avait beaucoup en ce temps-là, et ajoutait que Jeanne valait tout au plus pour que ses gens s'amusassent d'elle. Mais la candeur et la pureté de Jeanne inspiraient respect à tous.

Laxart se demanda un moment s'il ne fallait pas tout abandonner; puis, cédant aux prières de Jeanne, il la laissa rester à Yaucou* leurs, chez la femme du charron Le Boyer^ pour qu'elle pût continuer ses démarches.

Baudricourt était étonné d'une telle persévérance. « N'y aurait-il pas là quelque diablerie? » pensa-t-il. Et, sur sa prière, le curé de Yaucouleurs entreprit d'exorciser Jeanne.

Bevêtu de son étole, le prêtre adjura solennellement la jeune fille :

— Au nom de la sainte Trinité, si tu es chose mauvaise, éloigne-toi; si tu es chose bonne, approche.

Jeanne se prosterna, et, les mains jointes, alla sur ses genoux jusqu'aux pieds du prêtre. Le capitaine ne savait plus qu'imaginer.

Pourtant la présence de Jeanne n*était pas sans faire quelque bruit à Yaucouleurs. On se racontait ses visions. On parlait de l'emploi de ses journées, qu'elle passait ou à filer avec son hôtesse, ou à supplier Baudricourt, ou à prier. On était touché du grand cœur de cette fille, qui avait un si fort désir de sauver la France et à qui le temps pesait comme à une femme qui attend Theure d'être mère.

(Erat sibi tempus grave ac si esset mulier prsegnans.)

L'écuyer Bertrand de Poulengy lui était déjà conquis. Un autre homme d'armes, Jean de Metz, s'en vint la trouver, peu de temps après son arrivée, en février 1429, au logis où elle avait pris domicile. Voici le récit qu'il fait de l'entrevue : « Jeanne portait une robe pauvre et usée, de couleur rouge. Je lui dis :

« Ma mie, que faites- vous ici? Faut-il que le roi soit chassé du royaume et que nous soyons Anglais? » La jeune Bile me répondit : « Je suis venue, en cette ville royale, parler au sire de Baudricourt, afin qu'il veuille me conduire ou me faire conduire au roi. Mais il n'a souci de moi ni de mes paroles. Pourtant, avant qu'arrive la mi-carème, il faut que je sois devers le roi, dussé-je laisser mes jambes sur les chemins; car nul au monde, ni rois, ni ducs, ni fille du roi d'Ecosse (alors fiancée au fils de Charles YII), ni d'autres ne peuvent recouvrer le royaume de France; et il n'y a secours que de moi, quoique j'aimerais mieux filer près de ma pauvre mère, vu que ce n'est pas là mon état. Mais il faut que je le fasse. » Je lui demandai quel était son seigneur. Elle me répondit : « C'est Dieu. » Alors je donnai à Jeanne ma foi en lui touchant la main, et je lui promis que.

Dieu aidant, je la mènerais au roi. En même temps, je lui demandai quand elle voulait

partir. « Maintenant plutôt que demain; demain plutôt qu'après », me dit-elle.

On racontait qu'à Orléans des femmes, du haut des remparts, versaient de l'eau bouillante sur les assaillants, et que quelques-unes s'étaient armées de lances pour les rejeter dans les fossés.

Voilà ce que d'autres font, pensait Jeanne, tandis que je ne fais rien ! Et elle disait à son hôte Henri Le Royer :

— Fallût-il me traîner sur les genoux, j'irai trouver le roi.

Sur ces entrefaites, le duc de Lorraine, ayant entendu parler de Jeanne, l'envoya quérir et lui dit : « Puisque vous êtes inspirée de Dieu, faites moi savoir comment je pourrai recouvrer la santé. »

Le duc ne pensait qu'à soi. Jeanne ne pensait qu'à la France.

— Sur votre santé, je n'ai rien à vous

dire, répondit-elle. Mais je vous devrais

grand merci si vous envoyiez votre fils

avec force soldats au secours du roi Charles.

Le duc se contenta de lui donner quatre francs. Et elle rentra à Yaucouleurs pour continuer ses sollicitations auprès du sire de Baudricourt.

Voyant que Jeanne s'obstinait et que le peuple croyait en elle, Baudricourt fut ébranlé. 11 écrivit à la cour.

Tout allait au plus mal. On était au lendemain de la journée des Harengs. Le dauphin et ses conseillers se dirent :

— Puisque les hommes d'armes n'ont rien pu, essayons de cette fille. Miracle ou folie, sa foi au succès changera peut-être la face des choses.

Ordre fut donné d'envoyer Jeanne.

Jeanne, à celte nouvelle, eut grande joie; mais ensuite elle s'attrista de la peine qu'auraient ses parents. Elle leur fit écrire une lettre où elle s'excusait et requérait son pardon.

Certains s'étonnaient que, si jeune (elle

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n*avait que dix-sept ans depuis le 5 janvier), elle pût renoncer ainsi à vivre avec les siens. Elle répondit :

— J'eusse mieux aimé être tirée à quatre chevaux que de partir, si Dieu ne l'eût voulu. Mais les voix m'ont dit : « Va ! »

Interrogée par Jean de Metz si elle voulait faire chemin avec ses vêtements de femme, Jeanne répondit :

— Puisque je vais avec les gens de guerre, je m'habillerai comme eux.

Aussitôt, le menu peuple se cotisa pour son équipement, grand gilet dit justaucorps, longues chausses liées au justaucorps par des aiguillettes, tunique allant aux genoux, chaperon, guêtres, éperons, lance et haubert.

Durand Laxart, avec l'aide d'un homme de Vaucouleurs nommé Alain, lui acheta un chevat douze francs.

Quand Jeanne quitta Vaucouleurs, la foule s'empressa à lui faire cortège. Le sire de Baudricourt était présent. Ce soudard raillait

la Pucelle. Mais les plaisanteries trouvaient Jeanne gaillarde et de belle humeur. « Jeanne, lui dit-il, on raconte sur toi bien des choses. Il parait qu'une fois les Anglais exterminés, tu dois avoir trois fils, dont le premier sera pape, le second empereur et le troisième roi. A ce compte, je voudrais qu'il y en eût un de ma façon. — Nenni, nenni, gentil Robert, répliqua Jeanne. Le Saint-Esprit y pourvoira. »

Baudricourt dit aux cavaliers qui accompagnaient Jeanne : « Faites-lui bonne et sûre conduite. » — Et, donnant à Jeanne une épée : « Va, dit-il, advienne que pourra. »

Songeant aux rudes labeurs que Jeanne allait affronter, nombre de gens s'apitoyaient sur elle. Jeanne leur disait de ne pas la plaindre. — « Mais il y aura de tous côtés des gens de guerre sur votre chemin ! — Dieu mon seigneur y est aussi. Il saura bien me frayer la route jusqu*à messire le dauphin. Je vais faire ce pour quoi je suis née. » {Et quod erai nata ad hoc faciendum.)

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Gomment se fit le voyage? Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, dans leurs dépositions, en parlent ainsi :

« Le premier dimanche de carême, que nous appelons le dimanche des bures (13 février 1429), avec nos deux servants, Julien et Jean de Honecourt, l'envoyé du roi Colet, et Tarcher Richard, nous emmenâmes Jeanne pour la conduire au roi, alors à Chinon. Le voyage se fit à nos frais. Il nous arriva de voyager la nuit, par crainte des Anglais et des Bourguignons qui étaient maîtres des chemins. Nous restâmes en route Tespace de onze jours, toujours chevauchant. Parmi nos angoisses, Jeanne nous donnait courage. Nous lui demandions :

— Ferez- vous bien ce que vous dites?

Et elle nous répétait :

— N'ayez crainte : j'agis par commandement. Mes frères du paradis me dictent ce que j'ai à faire. Vous verrez comme à Chinon le

gentil dauphin nous fera bon visage.

Pendant le trajet, Jeanne aurait été contenté d'entendre chaque jour la messe. « Si nous pouvions entendre la messe nous ferions bien » disait-elle. Mais, par crainte d'être reconnus, nous ne Tentendîmes que deux fois.

Quand nous prenions du repos, Jeanne couchait à nos côtés, tout habillée, gardant ses chausses liées à son justaucorps. Elle inspirait une telle révérence que, quoique très jeunes alors, nous n'eûmes jamais aucune pensée mauvaise. Notre foi en cette fille était entière. Elle nous enflammait par ses paroles et par l'amour divin dont son âme était pleine. »

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