‹ Le mois de Jeanne d'ArcChapitre 9 sur 79 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

4 mai 1455. — Frère Jean Pasquerel, rancien chapelain de Jeanne, dépose de tout ce qu'il sait deUe.

Le 4 mai 1455, Jean Pasquerel qui, en 1429, avait quitté Tours où il était lecteur au couvent des frères ermites pour devenir Taumônier de Jeanne, fut appelé à déposer sur son ancienne pénitente. Voici ce qu'il dit du séjour de Jeanne à Chinon :

A Chinon, après bien des difficultés, Jeanne fut admise à parler au roi.

Au moment où elle entrait au château, un homme monté à cheval se mit à dire :

« N'est-ce pas là la Pucelle? Jarnidieu! si

je Tavais, je ne la rendrais pas telle que je Taurais prise. » — « Ah! loi dit Jeanne, tu renies Dieu, et to es si près de la mort! »

Moins d'une heure après, cet homme tomba dans l'eau et se noya.

C'est le seigneur comte de Vendôme qui fut rintroducteur de Jeanne. Elle entra dans Tappartemcnt du roi, et le roi, Tapercevant, lui demanda son nom. Elle répondit : « Gentil dauphin, j ai nom Jeanne la Pucelle; et vous mande le Roi des cieux par moi que tous serez le lieutenant du Roi des cieux qui est roi de France » (Quod vos eritis hcum tenens Régis cœlorum qui est rex Francise),

Là-dessus, le roi lui fit force questions. Et elle reprit : « Je te dis de la part de Messire que tu es vrai héritier de France et fils du roi; et il m'envoie à toi pour te conduire à Reims afin que tu y reçoives ton couronnement et ton sacre, si tu en as la volonté. »

A la suite de cet entretien, le roi dit aux assistants que Jeanne lui avait parlé de cer-

taines choses secrètes que nul ne savait ni ne pouvait savoir, hormis Dieu, et qu'ainsi il avait bien confiance en elle.

Tout ce que je viens de dire, je le tiens de Jeanne; car je ne fus témoin de rien.

Une fois adoptée (20 avril), Jeanne se fit faire à Tours un étendard où était représentée i*image de notre Sauveur assis en juge sur les nuées du ciel, et où figurait iin ange tenant en ses mains une fleur de lis que Dieu bénissait.

Peu après, la Pucelle partit avec les hommes d'armes pour lever le siège d'Orléans. Je partis à sa suite et ne la quittai plus jusqu'au jour où elle fut prise devant Compiègne. Je la servais comme chapelain, Tentendant à confesse et lui chantant la messe.

Avant qu'on lui donnât créance, Jeanne avait été conduite à Poitiers où des clercs lui firent subir de longs examens. Elle me disait : « Je suis lasse de tant d'interrogatoires. Mon œuvre m'appelle. 11 faut que j'agisse. C'est l'heure. »

14 mai 1456. — Frère Seguin, un des examinateurs (le Jeanne à Poitiers, dépose de ce qu'il sait d'elle.

Frère Seguin, de Tordre des frères prêcheurs, était « un bien aigre homme », dit la Chronique de la Pucelle. C'était aussi un bien brave homme, moins ménager de son amourpropre que respectueux de la vérité. On le verra en lisant une partie de la déposition qu*il fit le 14 mai 1456, à Tàge de soixantedouze ans, étant doyen de la Faculté de théologie de Poitiers.

Jeanne, qui disait : « Je ne sais ni a ni 6 », disait aussi : « Messire Dieu a un livre où nul clerc n'a jamais lu, aussi bon clerc soit-il! » ou bien encore : « Mes maîtres, il ,y a plus aux livres de Notre Seigneur qu'aux vôtres. » Par ces paroles, l'humble croyante, égale aux

JEANNE A CHINON ET A POITIERS 6i

plus sublimes entre les poètes et les penseurs^ devançait Shakespeare mettant ces mots dans la boubhc d'HamIet : « Le ciel et la terre recèlent plus de mystères que n'en rêve votre philosophie », et Pascal écrivant : (( Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. »

Ce sera Téternel honneur de frère Seguin d'avoir fait taire sa dialectique et humilié sa science devant l'inspiration de la fille aux grands instincts qui, comme Socrate, et plus justement que Socrate, pouvait dire : « Je ne sais qu'une chose, l'amour. »

Écoutons frère Seguin :

J*ai vu Jeanne pour la première fois à Poitiers. On m'avait fait venir, ainsi que maître Jean Lombart, professeur de théologie sacrée à l'Université de Paris, et plusieurs autres théologiens, pour l'interroger, avec charge de rapporter au conseil du roi ce qu'il nous semblerait d'elle.

Entre autres questions, maître Lombart demanda à Jeanne :

— Pourquoi ètes-vous venue? Le roi veut savoir quel mobile vous a poussée à aller le trouver.

Elle répondit de grande manière : « Comme je gardais les animaux, une voix m'apparut [Qumdam vox sibi apparut fj. Cette voix me dit : ce Dieu a grande pitié du peuple de France. Il faut que toi, Jeanne, tu te rendes en France. » Ayant ouï ces paroles je me mis à pleurer. Alors la voix me dit : « Va à Yaucouleurs. Tu trouveras là un capitaine qui te conduira sûrement en France et près du roi.

Sois sans crainte ! » J'ai fait ce qui m'était dit. Et je suis arrivée au roi sans empêchement quelconque. »

Là-dessus, maître Guillaume Aimery, professeur de théologie sacrée, la prit ainsi à parti :

— D'après vos dires, la voix vous a dit que Dieu veut délivrer le peuple de France de la calamité où il est. Mais, si Dieu veut délivrer le peuple de France, il n'est pas nécessaire

d'avoir des gens d'armes.

— En nom Dieu, répondit Jeanne, les gens d*armes batailleront et Dieu donnera la victoire.

Cette réponse plut, et maître Guillaume en fut content.

Moi qui parle je demandai à Jeanne quel idiome parlaient ses voix :

— Un meilleur que le vôtre, me réponditelle.

Et, en effet, je parle limousin. L'interrogeant derechef, je lui dis :

— Croyez-vous en Dieu?

— Oui, mieux que vous, répliqua-t-elle.

— Mais enfin, lui dis-je. Dieu ne veut pas qu^on vous croie, s'il n'apparaît quelque signe montrant qu'il faut vous croire. Nous ne saurions conseiller au roi, sur une simple assertion, de vous confier et de mettre en péril des hommes d'armes. N'avez-vous donc rien autre à dire?

Elle répondit :

— En nom Dieu, je ne suis pas venue à Poitiers pour faire' des signes. Mais menez-

moi à Orléans; et je vous donnerai des signes montrant pourquoi je suis envoyée. Qu'on me donne seulement des hommes d'armes!

En même temps, elle nous dit quatre choses alors à venir, qui sont arrivées depuis : premièrement , que les Anglais seraient détruits, le siège d'Orléans levé et la ville affranchie de ses ennemis, après sommations préalables faites par elle ; deuxièmement, que le roi serait sacré à Reims; troisièmement, que la ville de Paris serait remise en l'obéissance du roi; quatrièmement, que le duc d'Orléans reviendrait d'Angleterre. Or, moi qui parle, j'ai vu ces quatre choses s'accomplir.

Nous rapportâmes tout cela au conseil du roi, et nous fûmes d'avis que, vu l'extrême nécessité et le péril où était Orléans, le roi pouvait s'aider d'elle et l'envoyer eil cette ville. Ce qu'il fit, à la fin d'avril.

Ma ferme persuasion est que Jeanne a été envoyée par Dieu; car, quand elle parut, le roi et ses sujets n'avaient plus d'espérance.

Tous croyaient qu'il n'y avait qu'à vider le pays.

J'ajouterai que j'ai souvenir qu'on demanda un jour à Jeanne pourquoi elle portait une bannière. Elle répondit : « Je ne veux pas me servir de mon épée ; je ne veux tuer personne. »

Page 1