‹ Le moment du bonheur F. HackländerChapitre 11 sur 19 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Quand le major de Fernow eut quitté la maison de son ami de Wenden, il trouva que la soirée était délicieuse. Il faisait bien un peu frais, mais il n’y prit pas seulement garde, échauffé qu’il était par les douces images que sa rêverie faisait voltiger autour de lui et dont le point central était toujours Elle. Comme il se sentait heureux d’avoir avec cette idole de son coeur un secret commun, un secret si charmant! Sans doute, il ne l’avait vue que bien rarement depuis cette mémorable soirée, il n’avait eu avec elle, à vrai dire, aucun entretien, à moins qu’on ne donne ce nom à ces quelques mots échangés au sortir de table , quand il lui demandait par exemple : « Irez-vous ce soir à l’Opéra? » et qu’elle lui répondait : « Je compte y aller en effet. » Mais en revanche il s’était établi entre eux deux un système si complet de signes télégraphiques qu’ils échangeaient ensemble et comprenaient avec la plus grande facilité les plus longues dépêches. L’amour est, en ceci, doué d’une force terrible d’invention, terrible pour les maris, les pères, les mères, les tuteurs, en un mot, pour tous les mentors, quels qu’ils soieut et de quelque nom qu’on les nomme. Entre deux jeunes gens qui s’aiment et se comprennent, tout a un sens, une signification précise. Prend-elle son éventail de la main droite ou de la main gauche, se gratte-t-elie le front, passe-t-elle la main sur ses cheveux, s’appuiet-elle la tête sur l’un ou l’autre bras, sourit-elle à sa voisine ou cause-t-elle sérieusement avec elle, ce sont 1k autant de signes à l’adresse de l’amant et que l’ amant comprend. Il en va de même pour lui. Qu’il tire vivement

son mouchoir de poche à deux ou trois reprises, qu'il s’accoude un instant, comme plongé dans une réflexion profonde, qu’il tressaille ensuite tout à coup, qu’il regarde l’heure, qu’il ôte un gant ou qu’il les ôte tous deux, rien de tout cela n’échappe à la sagacité de celle qu’il aime. Et celle langue, comment s’apprend-elle? A l’insu de ï’un et de l’autre, et nous pourrions dire par instinct.

Pour revenir à M. deFernow, il n’avait point encore, à vrai dire, songé aux suites possibles de sa liaison avec Mlle de Ripperda. C’était sous de certains rapports, un de ces heureux caractères à qui les douces joies du présent suffisent, et qui se résigne à ignorer complètement ce que leur réserve l’avenir. Que lui eût-il servi d’ailleurs de se creuser la tête à ce sujet? Dans l'état actuel des choses, il n’y avait qu’un événement inespéré qui pût lui aplanir le chemin, qu’un miracle qui pût le conduire au bonheur. Eh bien! ce miracle, il l’espérait au rlom de son amour.

• Il arriva bientôt devant le château ducal et entra dans les jardins qui y attenaient d’un côté. Du haut de ces jardins on avait sur toute la ville et les campagnes d’alentour une vue vraiment ravissante. Le terrain, en cet endroit, était un ancien bastion qui avait appartenu jadis aux fortifications du château et que l’on avait conservé précisément à cause de la perspective admirable dont on y jouissait.

Bien que le soleil fût déjà couché depuis longtemps, le ciel était encore si clair que l’on pouvait distinguer fort nettement une bonne partie des campagnes environnantes. Le mince croissant de la lune, qui était alors à son premier quartier, planait à l’ouest sur un noir massif de pins élancés....

Le major se crut d’abord seul, du moins il ne remarqua personne. Ce ne fut que lorsqu’il s’approcha tout près du parapet qu’il aperçut à deux pas de lui un homme assis qui lui avait été caché jusque-là par le tronc d’un gros arbre Qu’il se rencontrât quelqu’un là, la chose n’était nullement extraordinaire, aussi

M. de Fernow ne s’en inquiéta-t-il pas autrement, et s’appuyant contre un des arbres voisins, il s’amusa à contempler les massifs d’arbustes qui étaient à ses pieds. Son voisin sembla suivre d’abord avec un véritable intérêt le disque d’argent qui s’élevait à l’horizon. Cependant, s’arrachant bientôt à cette contemplation pour regarder le nouveau venu, il le salua d’un coup de chapeau et d’un bonsoir amical.

M. de Fernow le remercia et jeta les yeux sur lui. C’était un homme décemment vêtu, jeune, de mine avenante, avec de jolis traits. Il avait le bras droit passé autour d’une des tiges de la grille de fer qui surmontait le parapet; et, comme il le regardait de son côté, leurs yeux se rencontrèrent, d’où le jeune homme prit occasion de dire tout naturellement :

« Voilà une belle soirée, une vraie soirée de printemps.

— Une soirée fort agréable, en effet, repartit le major, et la conversation en fût sans doute restée là, si l’étranger n’eût remarqué que l’officier, regardant son cigare éteint, était sur le point de le jeter par-dessus le parapet.

— Désirez-vous du feu? lui demanda-t-il.

— Volontiers, » dit le major, non sans quelque surprise de l’offre amicale du jeune inconnu.

Celui-ci, tirant alors de sa poche un petit étui, frotta vivement une allumette dont la flamme pétillante parut à peine vaciller, tant l’air était calme. M. de Fernow jeta l’allumette après s’en être servi; mais elle brûlait encore, et le jeune homme se pencha en dehors de la grille pour la voir brûler.

« Yoyez comme elle brille encore là-bas, dit-il; on dirait un ver luisant, et j’ai une passion pour les vers luisants. »

Cette remarque fit sourire le major. Elle lui rappelait certain soir de mai, où l’on était allé se promener, au sortir de table, dans les jardins d’Eschenburg. Il se trouvait par hasard à côté de Mlle de Ripperda. Us aperçurent ensemble un petit ver luisant dans le gazon, et tous deux ils voulurent le prendre en même temps, d’où

il s’ensuivit que les cheveux d’Hélène, humides de rosée, effleurèrent sa joue qui brûlait. Or il n’y a pas de contact au monde plus dangereux que celui-là. Pour lui, ce fut comme si une étincelle électrique lui fût tombée sur le cœur, et il se sentit si doucement atteint, que maintes fois depuis il avait essayé, mais toujours en vain, de se procurer l’occasion d’une émotion semblable. Par malheur il ne trouva pas de vers luisants de sitôt, ou quand il en vit un plus tard, il était seul; la belle demoiselle n’était pas en ce moment à ses côtés.

Fut-ce l’effet de cette remarque du jeune inconnu sur les vers luisants, fut-ce pour le remercier de l’empressement qu’il avait mis à lui donner du feu, toujours est-il que le major n’eut rien de plus pressé que de lui offrir un cigare, et que celui-ci l’accepta aprèç un peu d’hésitation, en se levant de sa place et ôtant son chapeau avec une respectueuse politesse.

Un instant après, les deux cigares brûlaient et M. de Fernow, qui n’était point fâché de se distraire un peu des mille préoccupations qui assiégeaient son esprit et de causer de choses indifférentes, s’assit sur le parapet à côté de son nouvel ami.

La conversation n’est pas facile à lier avec une personne qui nous est tout à fait étrangère. Ce fut donc par manière d’essai que M. de Fernow dit au jeune inconnu :

«Ainsi vous vous intéressez aux vers luisants? Vous aimez sans doute tout ce petit monde, et vous êtes peutêtre ce que l’on appelle un collectionneur d’insectes?

— Non, cela me répugne, répondit l’étranger. Je ne pourrais pour rien au monde me décider jamais à embrocher avec une épingle ces innocentes créatures. Et d’ailleurs un ver luisant ainsi embroché ne signifie plus rien. Une fois mort, il a perdu sa lueur charmante, et n’a plus rien que de fort triste.

— Oui, fort triste assurément, fit le major pour ne pas laisser mourir l’entretien. A quoi tient donc, ajouta-t-il pour le même motif, votre passion pour ces coléoptères?

J’espère bien que ma question ne vous paraîtra pas indiscrète? »

Un sourire mélancolique se dessina sur la figure du jeune étranger, et il garda le silence quelques instants avant de répondre.

« Si je vous conte la chose, dit-il, vous rirez; et pourtant c’est un cas qui s’est peut-être déjà présenté plus d’une fois.

— Contez, je ne rirai point. Mais, en supposant que votre explication fût plaisante et vînt à me faire rire malgré moi, vous voudrez bien ne pas m’en trop vouloir.

— Assurément non. Connaissez- vou3 le jardin du roi?

— Certainement.

— Mais vous ne vous y êtes peut-être jamais trouvé, le soir, lorsqu’il est brillamment illuminé et que l’on y fait de la musique, en un mot, par une nuit italienne? Ce sont des soirées ennuyeuses pour les gens du grand monde.

— Je ne suis point de ces gens-là.

— Soit. Votre cigare est excellent. Eh bien ! donc, j’allais autrefois très-souvent dans le jardin du roi. J’avais mes raisons pour cela,

— Ah 1 je comprends.

— Naturellement. On est jeune, on cherche, on trouve. Suffit que j’avais donc trouvé, moi aussi, ce que je cherchais, une jeune fille très-belle et tout à fait adorable. Même chose arrive souvent dans le monde, vous est arrivée sans doute aussi à vous-même, et si je vous en parle, c’est uniquement parce que cela se lie aux vers luisants. Donc nous nous étions rencontrés, elle et moi, comme on se rencontre, vous savez, c’est-à-dire, sans but et sans dessein. Elle avait plaisir à me regarder, elle dansait avec moi plus volontiers qu’avec tout autre; j’en faisais autant de mon côté avec elle. Mais rien de plus. Or, un soir que nous nous promenions, après avoir dîné chacun chez nous, comme je la menais dans les allées sombres du jardin, tout à coup, entre des toulfes

de gazon, brille à nos yeux un ver luisant. Nous nous baissons en même temps pour le ramasser, et je sens alors le frais contact de ses cheveux humides sur mes joues brûlantes. C’était la première fois que nous nous étions trouvés si près l’un de l’autre et j’en reçus une impression que je ne saurais dire. Depuis ce moment j’ai été longtemps bien heureux. Voilà, continua-t-il après une pause, voilà toute mon histoire des vers luisants. Si vous y trouvez matière à rire, je ne vous en voudrai pas le moins du monde, vous pouvez rire tout à votre aise. »

Mais le major ne trouva point cette histoire risible, nous n’avons pas besoin de le dire au lecteur. Tout au contraire, elle l’avait si extraordinairement surpris qu’il sentit croître d’autant son intérêt pour l’inconnu. Chose étrange de rencontrer ainsi quelqu’un qui avait eu une aventure si semblable à la sienne propre, et qui en avait éprouvé les mêmes sensations! Mais maintenant il aurait bien voulu -savoir aussi les suites de cet amour , né , comme lier sien, de la rencontre d’un ver luisant dans l’herbe, et, pour continuer la conversation sur ce thème, il dit :

* Je comprends parfaitement à cette heure votre passion pour les vers luisants, et je conçois également sans peine que ce soit pour vous une sensation délicieuse, chaque fois que vous voyez luire dans l’herbe un de ces brillants coléoptères.

— En effet, ça été longtemps pour moi une satisfaction indicible, continua l’étranger en baissant la voix, mais maintenant.... Au fait, en quoi cela peut-il vous intéresser?

— Entre deux étrangers, comme nous le sommes l’un à l’autre, ce thème de conversation est en effet étrange, dit M. Fernow; mais ne croyez pas, continua-t-il du ton le plus amical, que je veuille faire une enquête indiscrète sur vos relations ou que je vous demande des confidences, sans vous payer de retour. »

Il y avait dans toutes les manières de l’inconnu, dans le ton de sa voix aussi bien que dans sa façon de ra*

conter, quelque chose qui attirait irrésistiblement le major.

« Comme je vous l’ai fait déjà' remarquer, reprit-il, ce n’est point par une oiseuse curiosité que je vous fais cette question; car il m’est arrivé, à moi aussi, une aventure tout à fait semblable. Comme vous et de la même manière, j’ai lié connaissance avec une jeune fille adorable.

— Mais votre liaison et ses conséquences ont été assurément tout autres, j’imagine. Vous, monsieur, vous êtes du nombre des privilégiés de cette terre. Rien ne s’opposait à votre amour. Votre rang, votre fortune aplanissaient devant vous toutes les difficultés, et si maintenant vous n’êtes pas encore arrivé au but charmant que vous vous proposiez, vous ne tarderez pas du moins à l’atteindre.

— Oh! puissiez-vous prophétiser vrai! dit M. de Fernow. Croyez que cette heure où nous nous somtnes rencontrés ne sortirait jamais de ma mémoire et que je garderais une éternelle reconnaissance au prophète de mon bonheur. »

Il dit cela à voix basse et comme en se parlant à luimême. Quant à l’étranger, il ne parut pas avoir entendu ces paroles, ou du moins les avoir comprises ; car il continua ainsi :

« Vraiment, votre lot est heureux; mais moi, après avoir joui quelque temps de ma douce fortune, je me vois renversé de mes rêves par je ne sais quel génie acharné à ma perte. Oui, richesse et rang, je n’ai jamais songé jusqu’ici à les envier à personne; mais maintenant je ne vois que trop combien leur aide est puissante pour arriver à ce que, nous autres mortels, nous nommons le bonheur et la félicité. »

Il avait, à ces mots, appuyé son bras sur la grille du parapet, et, la tête sur sa main, il regardait le disque argenté de la lune, qui lentement s’abaissait derrière le sombre massif des pins. Il n’eut pas plutôt fini de parler, qu’il poussa un soupir profond et douloureux.

En bas de la terrasse, dans le parc, un rossignol pré-

ludait à son chant d’amour, et quand il eut senti que tout, arbres et buissons, ruisseaux et fleurs, faisait silence pour l’écouter, il s’enhardit peu à peu. Les notes se pressèrent vibrantes, rapides, pénétrantes hors de son gosier harmonieux ; et après un crescendo d’éblouissantes mélodies il termina par un coup de maître ce chant qui, sans paroles et mieux que toute parole humaine, exprime les peines et les joies du cœur, les souffrances et les extases de l’amour.

Un tel chant pénètre le cœur, et, lorsqu’on l’entend dans une nuit silencieuse, on serait tenté de pousser sa plainte et de faire éclater sa joie jusqu’aux étoiles du ciel, jusqu’au disque brillant de l’astre des nuits, de la dire à la fleur odorante, mais plus encore de l’épancher dans le cœur, dans l’âme d’un ami.

Tout ému de cette musique sans pareille, M. de Fernow ne put s’empêcher de reprendre, en lui donnant un tour plus intime encore, sa conversation avec l’inconnu.

« Ce que vous dites du rang et de la fortune, comme moyens d’arriver au bonheur et à la félicité, est tout aussi peu fondé que l’opinion que vous pourriez avoir que je m’en suis servi moi-même dans l’intérêt de mon amour.... Sachez donc, si cela peut vous consoler, que c’est à peine s’il m’a été donné, pendant un assez long temps, d’approcher de celle que j’aime, et que maintenant elle est la fiancée d’un autre.

— Oh! s’écria le jeune homme avec un mouvement de douloureuse surprise, vous êtes donc malheureux, vous aussi? Voilà une singulière coïncidence.

— Singulière en effet, » reprit M. de Fernow qui ne put s'empêcher de sourire. Il y eut là une petite pause. Le jeune homme, appuyé sur le parapet, regardait en bas au-dessous de lui ; mais on ne voyait déjà plus que de noires ombres entre lesquelles miroitait légèrement le reflet blanc d’une pièce d’eau.

« Combien je me félicite, dit-il enfin, de m’être trouvé ici en même temps que vous, monsieur ! Mon cœur était si plein, oh 1 si plein, que c’est un bonheur pour moi d’a-

voir quelqu’un à qui parler, quelqu’un qui me comprend. J’ai bien des parents, des amis, mais ils ne comprennent pas ce que j’éprouve, que dis-je? ils seraient peut-être tentés de rire de ce qui me déchire le cœur. Mais vous, vous devez me comprendre; car, j’en suis convaincu, vous connaissez le monde. Vous êtes jeune, riche, distingué; vous pouvez me consoler et me conseiller, n’est-il pas vrai? »

Il avait, en parlant ainsi, croisé ses mains l’une sur l’autre et s’était rapproché de M. de Fernow. Le son de sa voix était doucement suppliant.

« D’après les idées reçues, répondit M. de Fernow, les avantages que vous venez de nommer ne me sont point étrangers, je l’avoue, et s’ils me mettent à même de vous donner un conseil, je suis prêt à m’exécuter de bon cœur. Parlez, je vous écoute.

— De tous ces avantages, dit l’inconnu après une nouvelle pause, moi, je n’en possède qu’un seul. Je suis jeune. Mais j’avais de la force et du courage pour me faire une carrière. Je suis artiste; je fus d’abord sculpteur sur bois, habile et recherché, je puis le dire d’autant mieux que je ne le suis plus. Un malheureux accident m’ayant estropié les doigts de la main droite, je dus songer à me créer une autre occupation et je choisis la photographie. Tout commencement est difficile, et bien que je n’eusse pas beaucoup à faire, cependant on louait mes portraits et je pouvais espérer de me faire peu à peu connaître. Mais c'est là proprement un détail secondaire, continua-t-il après un silence d’un instant; un détail secondaire, dis-je, dans l’affaire pour laquelle je vous demande conseil. Et pourtant ce détail tout secondaire a son importance, car, avec mes travaux photographiques, je ne faisais pas seulement vivre ma mère, mais j’espérais aussi....

— Ah! je comprends, dit M. de Fernow qui redoubla d’attention. La jeune tille que vous aimez appelait de tous ses vœux l'accroissement de votre clientèle.

— Je le crois, reprit le photographe en faisant sur lui—

même un effort douloureux, jusqu’à — eh bien! oui, s’écria-t-il d’un ton animé, jusqu’à ce qu’elle se prit à penser à un autre, et à se dire sans doute qu’elle était trop bonne et trop belle pour devenir la femme d’un pauvre photographe!

— A-t-elle donc fait une autre liaison?

— Oui, répondit le jeune homme après une pause pendant laquelle il semblait lutter avec lui-même, incertain s’il devait en dire davantage; oui, ou du moins elle est sur le point d’en faire une, et je voudrais bien l'en empêcher, si s’était en mon pouvoir. »

M. de Fernow se voyait dans une position singulière Il avait affaire à un amoureux, à un jaloux, et il n’ignorait pas combien il est difficile, dans de telles conditions, d’avoir une vue exacte et nette des choses. Que le jeune homme souffrit infiniment, qu’il trouvât une consolation à épancher ses douleurs dans le sein d’un ami, les confidences qu’il venait d’entendre le démontraient assez. Mais l’inconnu n’avait parlé jusqu’ici qu’en hésitant de la trahison qui se tramait contre son amour. Il l’engagea donc avec les plus douces instances à compléter sur ce point une confession qui ne pouvait que le soulager, et à ne lui rien cacher. Le photographe n’y tint plus. Forcé dans ses derniers retranchements, il conta de point en point au major toute l’histoire de ses joies et de ses peines d’amour, jusqu’au moment où son collaborateur, M. Krimpf, avait tout à coup éveillé son attention sur certaines haltes de la jeune fille à la fenêtre, et où il avait dû se convaincre par ses propres yeux que M. Krimpf avait raison.

« Et quel est au juste ce M. Krimpf? » demanda le major.

Le photographe répondit à celte question par un portrait si détaillé et si frappant de son collaborateur, que M. de Fernow crut le voir, et que, malgré toutes les peines que se donna le jeune homme pour rendre justice aux bonnes qualités de M. Krimpf, il ne put se défendre des conjectures les plus défavorables.

« Et savez-Yous, demanda-t-il encore, quel est le monsieur qui télégraphie ainsi de la fenêtre en face?

— Un chambellan de Son Altesse le régent, un M. le baron de Wenden.

— Mille diables! s’écria le major en tressaillant de tout son corps avec la plus vive surprise.

— Vous le connaissez? demanda le photographe d’un air inquiet. Ah! vous le connaissez sans doute parfaitement, et j’ai eu tort de vous en parler.

— Quand il serait mon frère, répondit sérieusement M. de Fernow, je me rangerais de votrç côté, après le secret que vous m’avez confié. Mais soyez sans inquiétude, je connais bien M. de Wenden, fort bien même, et je n'en suis que plus à même de vous donner un conseil. Seulement, je dois vous prier en ce cas de me parler sans réticence et de me mettre au courant des plus petites circonstances des faits qui se sont passés dans ces derniers jours. »

C’est ce que fit le photographe, mais tout son récit tournait toujours autour d’un même point central, à savoir que Rose se tenait souvent à sa fenêtre et regardait en face, que son voisin faisait de même de son côté et échangeait des signes avec elle. Quand il en vint au portrait si bien réussi qu’il avait fait de la jeune fille, et qu’il en prit occasion de parler des deux clients qui s’étaient présentés chez lui avec tant de mystère, l’attention du major, suffisamment excitée jusque-là par l’intérêt qu’il portait au jeune homme, redoubla tout à coup pour un tout autre motif. Il regarda tout autour de lui avec précaution et se pencha vers l’étranger pour ne rien perdre du crayon qu’il lui traça à voix basse de ces deux visiteurs mystérieux. Dans le petit monsieur aux allures juvéniles, à la démarche sautillante, aux gestes saccadés, à l’éternel sourire, il eut bientôt reconnu le baron Rigoll en personne. La suite du récit du photographe, c’est-àdire l’entrevue de ces deux mêmes personnages avec le baron de Wenden, dans la chambre de ce dernier, acheva de le confirmer dans sa découverte. Mais ouel nouvait

être le second de ces deux personnages? A la façon respectueuse dont il était traité par le baron Rigoll, il pensa tout d’abord au régent. Mais non , c’était impossible. Qu’avait besoin le régent de se faire photographier en cachette? Cela n’avait pas le sens commun. Qui donc >ouvait-ce êire? Le parti le plus simple était d’accompagner le photographe jusque chez lui, et de Se faire montrer une copie des deux portraits. Il se réserva donc de faire plus tard cette proposition à son jeune ami; cependant, soit h cause de l’intérêt bien réel qu’il lui portait, soit aussi pour ne pas laisser voir l’intérêt non moins grand qu’il attachait à ces deux personnages mystérieux, il réfléchit un instant sur la conduite qu’il avait à tenir. Le baron de Wenden était assurément un homme dangereux; mais en toute chose il manquait de décision et d’énergie, et au lieu de marcher droit à son but, il aimait à louvoyer, à ourdir lentement des intrigues, se traînant ou tombant à plat, dès qu’il fallait faire un pas hardi en avant. M. de Fernow fonda son plan sur ces données.

t C’est une affaire délicate, dit-il après avoir longtemps réfléchi, et où il est difficile de donner un conseil. Êtesvous ou étiez-vous du moins sûr de l’amour de la jeune fille pour vous?

— Si j’en étais sûr? répondit le jeune homme. Elle était tout pour moi comme j’étais tout pour elle. Elle n’avait d’autre pensée que moi et son bonheur.

— Et vit-elle chez sa mère ?

— Hélas! hélas!

— Cet hélas! me confirme dans mes conjectures. La jeune fille est belle, la mère vaine; celle-ci est flattée de voir qu’un monsieur, un homme distingué, comme vous dites, fasse la cour à sa fille.

— C’est cela, dit le photographe.

— La mère favorise sans doute tout ce manège des fenêtres, oui, la chose n’est pas sans signification.

— Oh ! elle est surtout fort triste. Quant à moi, je n’y puis tenir et j’en mourrai.

— Patience, réoondit M. de Fernow, on ne meurt pas

comme cela, quand on porte la tête haut et que l’on tient ses yeux bien ouverts. Nous aviserons au moyen de parer le coup qu’on veut vous porter.

— Ah! puisse-t-il m’être propice, ce moment où je vous ai rencontré! dit le jeune homme d’une voix émue.

— Il le sera peut-être pour nous deux, reprit le major avec un sourire en pensant aux photographies mystérieuses. — Pauvre Wenden ! se dit-il à lui-même ; je crains fort de venir me mettre encore une fois en travers de ta route; tu as été vraiment bien imprévoyant de m’exposer tes théories avec tant de soin.... Mais venons au fait. — Et se tournant de nouveau vers son voisin : Avant tout, il faut que je sache au juste, lui dit-il, quel est le caractère de la jeune fille. Pardonnez-moi une question pénible. La tenez-vous, au fait, pour capable de s’engager dans une liaison qui, selon le temps et les circonstances, pourrait devenir dangereuse?

— Si je vous disais oui, répondit le jeune homme, ce serait vous dire qu’elle ne m’aime plus, et c’est ce que je ne puis ni ne veux penser. Sa faute — si tant est qu elle soit coupable — je veux et je dois l’attribuer en grande partie aux influences de sa mère. Ce que peut un commerce de tous les jours et de toutes les heures, vous le savez fort bien vous-même. La vanité d’être considérée par un jeune homme distingué peut bien aussi y avoir contribué pour sa part. Rose, dans son innocence, n’a pas calculé la portée que peut avoir, en de telles affaires, un simple coup d’œil, un signe quelconque. Mais peutêtre a-t-elle déjà reconnu l’abîme creusé sous ses pieds, et s’en est-elle éloignée avec effroi.

— C’est possible, dit M. de Fernow d’un ton calme, et alors il ne serait pas nécessaire en définitive de vous donner un conseil.

— Cependant je crains encore qu’un conseil ne me soit trop nécessaire, s’écria le photographe. Je suis toute la journée à agiter dans ma tête le pour et le contre.

— Une autre question. Mlle Rose a-t-elle un caractère

résolu, énergique? Est-ee une âme faible et prompte à céder, ou bien lière et hardie à repousser une attaque?

— Ohl oui, fière et rétive, et c’est là le charme qu’elle a exercé sur moi.

— Elle est encore très-jeune?

— Vingt-deux ans.

— Ainsi elle est enjouée, ouverte, vive, ce n’est pas une de ces natures calmes, qui, craignant l’éclat avant tout, baissent les yeux constamment, dès qu’elles se savent remarquées, et qui en revanche ont le regard ferme et hardi, sitôt qu’elles croient qu’on ne les voit pas?

C’est l’enjouement, la franchise et la loyauté même,

mais un vrai lion, si on l’irrite, et un rien suffit pour l’irriter.

— Bien, Soyez donc prudent et ne faites pas attentioa pour le moment à ce qui peut se passer k une fenêtre ou à l’autre. Ne vous inquiétez pas des démarches du voisin d’en face. Je me charge de les surveiller.

— Oh! je vous remercie.

— Point de remercîment, jusqu’à ce que nous ayons mené l’affaire à bonne fin. Comme je vous l’ai dit, tenezvous tout à fait tranquille. Si vous couriez quelque danger, je saurais vous en prévenir. — Ainsi votre atelier est vis-à-vis l’appartement du baron de Wenden?

— Henri Boehler, rue du Faubourg, n° 4, au quatrième étage.

— J’en prendrai note, et j’irai peut-être demain vous faire visite. Si j’allais me tromper d’étage, entrer d’abord au troisième — vous me comprenez — que cela ne vous étonne pas. J’ai peut-être mes raisons pour cela. A propos, ajouta-t-il après une courte pause, quand je vous irai voir, vous pourriez me faire un plaisir. Il me serait intéressant de voir les portraits de ces deux mystérieux personnages, qui se sont fait photographier chez vous il y a quelques jours, comme vous me l’avez raconté.

— Pour ce qui est de cela, dit le photographe d’un air presque effrayé, je suis véritablement désolé de ne pouvoir vous servir. Vous conviendrez que je dois mettre

tous mes soins à me conformer aux désirs de mes clients. Or, j’ai dû promettre à ces deux messieurs, non-seulement de ne tirer aucune copie supplémentaire de leurs portraits, mais même d’en détruire les plaques après la première épreuve réussie. Je suis réellement malheureux de ne pouvoir vous rendre ce petit service. Mais du moment que j’ai donné ma parole, je dois la tenir. »

Le major fit un geste de vive contrariété et frappa du pied légèrement, mais le jeune homme, grâce à l’obscurité qui était devenue complète, ne s’en aperçut point. Cependant M. de Fernow se contint assez pour lui dire d’un ton parfaitement calme :

« Certainement, on doit tenir sa parole. Du reste, cela ne change rien à la situation. Vous m’avez donné votre confiance, je n’en abuserai point. Maintenant prenez ma carte, afin de savoir, dans tous les cas, à qui vous avez eu affaire. »

Le photographe tendit la main, et ayant effleuré, en prenant la carte, le bout des doigts du major, il lui saisit la main dans les deux siennes et la pressa sur son cœur avec émotion.

« Combien je vous suis reconnaissant, lui dit-il avec effusion, de l’amitié que vous m’avez témoignée! Je ne sais comment cela s’est fait, mais un inexplicable instinct m’a poussé à m’ouvrir à vous, dès que je vous ai vu venir sur la terrasse. Vous avez subitement éveillé ma confiance, et une voix intérieure m’a dit : Voici un homme qui peut te conseiller et te venir en aide. Vraiment, continua-t-il avec chaleur, si notre entretien n’avait pas pris de lui-même le tour qu’il a pris d’une façon si surprenante, je vous aurais spontanément ouvert mon cœur.

— Je vous -remercie de votre bonne opinion, répliqua le major, et je crois pouvoir vous assurer que vous n’avez pas mal placé votre confiance. Mais partons, voici la nuit. »

Il disait vrai. Le rossignol se taisait depuis longtemps, la lune avait disparu derrière les ombres noires des pins,

le ciel, qui n’était plus éclairé du pâle reflet du soleil couchant, avait pris une teinte d’azur foncé où l’on voyait poindre de seconde en seconde des myriades de brillantes étoiles, en un mot, la nuit tombait sur la terre et avec elle un silence profond et solennel, qui n’était interrompu que par les pas de nos deux amis attardés.

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