‹ Le moment du bonheur F. HackländerChapitre 12 sur 19 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Arrivés à la grille principale, qui séparait le parc de la rue, nos deux amis se quittèrent. Le photographe prit à gauche en remerciant de nouveau le protecteur inattendu que lui avait suscité son bon génie, tandis que le major, se dirigeant vers le château, y rentra par une petite porte ouverte bien connue de lui. Il pouvait être huit heures. Les corridors et les escaliers étaient brillamment éclairés, les sentinelles h leurs postes, et M. de Fernow ne rencontra personne de connaissance. Les seules rencontres qu’il fit furent celles de quelques serviteurs, glissant çk et lk comme des ombres et portant à diverses dames de la cour le thé ou le souper.

Au sortir de la grande porte, il gagna la terrasse des orangers, d’où l’on avait vue sur toute la ville, et d’où l’on apercevait encore, en regardant devant soi, les appartements de la princesse Élise, et un peu plus loin, dans la même direction, les fenêtres de l’habitation de Mlle de Ripperda. Ces dernières étaient faiblement éclairées, les premières resplendissaient de lumière M. de Fernow tourna Un long et mélancolique regard vers les croisées d’Hélène, et poussant un profond soupir : Ah! que n’ai-je, pensa-t-il, un prétexte pour m’introduire, ne fût-ce qu’un moment, dans ce nid charmant, oui, ne

fût-ce qu’un moment, le temps seulement de la voir, de la voir comme elle est à cette heure, reposant sur un fauteuil peut-être, la tête appuyée sur sa main, pensant à ceci et à cela!... Oh! à ceci et à cela! Quel est le mortel assez heureux pour être l’objet de ses pensées dans ces heures de solitude et de recueillement?... Puis, un instant après, sentant son cœur battre plus vite et plus fort, il s’enhardit jusqu’à s’avouer à lui-même qu’il pourrait bien être ce mortel heureux qui occupait la pensée d’Hélène, et qu’une jeune fille comme elle, après lui avoir une fois confessé qu’elle l’aimait un peu, ne pouvait moins faire que de penser à lui avec une tendre émotion. Oui, et il se sentait heureux; car combien ne devait-il pas être aimé celui à qui cette fière et énergique jeune fille avait pressé la main une foisl Or ce bonheur, si fugitif qu’il eût été, il l’avait reçu d’elle. Oui, ce soir-là et la veille encore, lorsqu’il l’avait aidée à monter en voiture.... A ce souvenir, Fernow regarda sa main, sa propre main, comme un objet consacré; il la considéra longtemps, le cœur pour ainsi dire dans ses yeux, et il baisa la place où ses doigts l’avaient touchée. Puis, sa main ainsi baisée avec amour, il la leva en l’air et l’agita jusqu’à trois fois comme un signal dans la direction des fenêtres d’Hélène. Le devin a-t-elle? Nous serions presque tenté de le croire, car nous croyons à la toute-puissance de l’amour et aux rapports mystérieux des âmes de deux personnes qui s’aiment.

Il était tout occupé de ces pensées et d’autres semblables, lorsque, derrière une rangée d’orangers magnifiques, il descendit, non sans adresser encore plus d’une œillade aux fenêtres d’Hélène, la large rampe qui conduisait dans la rue. Tout à coup il s'arrêta, en entendant marcher avec précaution et parler à voix basse. Il s’arrêta sans savoir pourquoi, et il n’avait nullement l’intention d’épier ce que ce pouvait être, seulement il se prit à penser qu’il valait mieux qu’on ne le vît pas sous ses fenêtres. Cependant les personnes dont il avait deviné l’approche parurent à l’extrémité de la terrasse : c’étaient

un grand gaillard en livrée, et un petit homme dont la mise n’avait rien que d’ordinaire.

« La chose est peut-être sans importance, dit l’homme à la livrée d’une voix sourde, mais, grâce au silence de la nuit, l’oreille du major ne perdit pas un seul mot; toutefois je vous suis reconnaissant de votre attention. La livrée du domestique n’était-elle pas une livrée de la cour?

— Non, dit l’autre; elle était vert et or.

— Hum ! hum ! vert et or, répéta le premier personnage. Et ces deux messieurs faisaient mystère de leur démarche?

— Grand mystère, certes; autrement elle ne nous aurait pas surpris le moins du monde. Quand on n’a pas quelque dessein secret, on n’insiste pas, comme ils l’ont fait, on ne donne pas un ordre aussi positif de ne tirer qu’une épreuve d’une photographie et de détruire les plaques qui ont servi à la tirer.

— Qu’est-ce que cela signifie? pensa le major, qui prêta dès lors toute son attention à l’entretien des deux inconnus.

— L’un de ces messieurs, continua le petit homme, je l’ai vu déjà bien des fois; il appartient à la cour. Quant à l’autre, ce doit être un étranger, je ne le connais pas.

— Mais pourquoi me faites-vous ce rapport aujourd’hui seulement?

— Parce que c’est hier seulement que j’ai trouvé le moment favorable pour tirer une copie des deux portraits. M. Boehler avait même déjà effacé l’empreinte sur les plaques. Mais si vous croyez, ajouta-t-il d’un ton indifférent, que la chose soit sans importance, nous en resterons là.

— J’ai peine à croire, en effet, qu’elle nous soit d’une grande utilité, car je soupçonne ce que ce peut être. Vous le savez, cher ami, nous autres gens d’antichambre, nous en voyons plus qu’on ne se l’imagine et je crois pouvoir vous assurer que le valet de chambre de la princesse Élise avait, ce matin même, entre les mains les premières épreuves des deux portraits que vous avez là.

— N’y avait-il que deux portraits? demanda le petit homme avec une intention marquée.

— Non, il y en avait encore un troisième, celui d’une belle jeune fille.

— C’est, cela même! s’écria l’autre avec quelque dépit Eh bien! j’ai fait mon devoir.

— Certainement, cher ami, répliqua le laquais d’un ton protecteur, et M. le valet de chambre vous en sera reconnaissant. Il est indispensable que nous connaissions tout ce qui se passe dans la ville relativement à la cour. Maintenant je cours annoncer ce que vous m’avez dit; vous, restez ici jusqu’à ce que je revienne.

— Mais ne me faites pas attendre trop longtemps.

— Soyez sans inquiétude; si je ne pouvais revenir moi-même tout de suite, je vous enverrais quelqu’un à qui vous pourriez conter tout sans façon. »

Sur ce, le laquais s’éloigna et le petit homme resta immobile comme un terme à l’extrémité de la rampe.

Cet individu, pensa le major, ne peut être que le collaborateur de Boehler, M. Krampf ou Krompf, — il ne se rappelait pas le nom précisément. — Mais comme il avait de bons yeux, il en profita pour observer le plus attentivement possible sa silhouette qui se détachait d’une manière assez nette au bord de la terrasse. Plus de doute, celte petite personne rabougrie, ce misérable avorton était bien réellement l’homme que lui avait dépeint le photographe.

Déjà l’on n’entendait plus le bruit des pas précipités du laquais. Il était temps pour Fernow de prendre une résolution. Serait-ce bien de ma part, se demanda-t-il, d’essayer de m’emparer de ces photographies?... Oui, cela dépend de la manière dont je m’y prendrais pour les avoir. Userai-jede ruseou recourrai-je à la force?... Mais si je me présentais comme étant celui qui est chargé de les venir quérir?... Eli! quoi? jouer le rôle d’un valet? Diable! ce serait bien vulgaire. Puis ce serait une ruse déloyale. — Pourtant non, on pourrait peut-être envisager la chose autrement. En dépossédant cet homme de ces photogra-

phies, je suis, après tout, dans mon droit, car c’est contre tout droit que ce Krampf ou Krimpf — peu importe — les a en sa possession, selon son propre aveu. D’ailleurs, à la guerre, tous les moyens sont bons..., oui, mais non pas les moyens vulgaires. Cependant il faut faire quelque chose. Que se passe-t-il? Qu’est-ce que trament dans l’ombre ce laquais et le valet de chambre de la princesse?... Ces personnes-là, pour moi c’est l’ennemi, et mon devoir est de tenir haut et ferme le drapeau du régent. Peutêtre suis-je en passe de faire une importante découverte, peut-être touché-je encore une fois à un moment du bonheur.

A peine avait-il terminé ce monologue, qu’il entendit de nouveau distinctement un bruit de pas. C’était le laquais qui revenait. Le moment était décisif. De deux choses l’une, ou M. Krimpf remettrait au laquais les photographies, et alors il devrait suivre le laquais jusqu’au château et les lui prendre de gré ou de force. C’était Jà pourtant une entreprise désagréable, la chose n’en valait peut-être pas la peine, et il pouvait par là engager un conflit fâcheux avec la princesse.

Mais attention ! le laquais atteignait déjà l’extrémité de ia rampe. ,

« Eh bien! qu’y a-t-il? lui demanda M. Krimpf en allant à sa rencontre.

— C’est tout à fait comme j'avais pensé, répondit le laquais ; ces photographies sont les mêmes que nous connaissons déjà. L’affaire est sans importance ; mais comme il ne faut pas qu’elle s’ébruite, ce qu’il y a de mieux à faire est de les anéantir.

— Ainsi j’ai pris une peine inutile, répondit M. Krimp! d’un air bourru.

— Inutile, non, fit l’autre, on ne travaille jamais inutilement pour la cour. J’irai vous trouver demain, et alors nous arrangerons la chose de manière à ce que vous soyez satisfait.

— Demain donc, dit le petit homme d’un ton qui, cette fois, trahissait une agréable espérance.

— Certainement, reprit le laquais ; et en ce qui concerne ces photographies....

— Oh ! je les anéantirai, vous pouvez y compter.

— Ne serait-il pas préférable de le faire sur-le-champ ? hasarda le laquais.

— Pour qu’on en trouvât les morceaux demain matin de bonne heure! répliqua Krimpf. Non, non, je m’y prendrai autrement. Seulement, ne m’oubliez pas demain.

— Assurément non. »

Et ils se souhaitèrent une bonne nuit.

Le laquais regagna le château, et M. de Fernow dut attendre qu’il eût disparu sous le portail principal, malgré tout le désir qu’il avait de hâter le pas à la suite de M. Krimpf. Il lui fallut encore attendre assez de temps, à son grand déplaisir, car ce damné laquais semblait être un grand amateur de fleurs d’oranger. Il en cueillit deux ou trois des plus jolies qu’il trouva, et cela juste sur l’arbre derrière lequel se tenait le major. Celui-ci eut, il est vrai, l’avantage, étant ainsi posté, de voir en plein la figure du laquais, ce qui pouvait le mettre à même de le reconnaître plus tard au besoin. Or, c’était une large figure, stupide et joufflue, et, à voir cette énorme tête fourrée entre les fleurs odorantes de l’oranger avec son long nez et ses longues oreilles, on eût dit un âne broutant des roses.

Le susdit laquais se trouva ainsi pendant quelques secondes, sans s’en douter, à portée des doigts du major. Nous dirons à ce propos, en passant, qu’il est vraiment consolant pour l’homme de ne savoir jamais ce qui est sur le point de lui arriver, en bien comme en mal.

Enfin le laquais avait disparu dans le château, et M. de Fernow courut au bord de la terrasse. La rampe qui conduisait sur la place du château était assez longue, cette place ne l’était guère moins. Dans tout cet espace, pas une âme. De la grande place partaient quatre rues. De son regard perçant et exercé, le major eut bientôt embrassé tous ces débouchés. Or, l’entrée de trois de ces

rues était vide ,et, dans la quatrième, juste sous la lumière du gaz, cheminait une ombre, une petite figure, oui, c'était bien lui, M. Krimpf.

. En quelques enjambées, M. de Fernow eut atteint le bas de la rampe. Qui l’eût vu franchir la place au pas de course, n’eût pas manqué de penser que quelque grand malheur venait d’arriver au château. Le voilà enfin dans la rue par où avait disparu celui qu’il supposait devoir être M. Krimpf. Un regard jeté dans cette rue la lui montra vide dans toute sa longueur. Non pourtant, quelque chose se balançait sur le trottoir. M. de Fernow était par moments tenté de sourire des efforts extraordinaires qu’il faisait pour hâter le pas à la poursuite de cette ombre, et pourtant il avait encore des précautions à prendre pour éviter d’être vu par les gens qui goûtaient l’air frais du soir par leurs fenêtres ouvertes.

Oui, c’était bien cette petite figure chétive qu’il avait vue tout à l’heure sur la terrasse, c’était décidément M. Krimpf, qui, par bonheur, n’avait plus sur lui d’autre avance que quelques longueurs de maisons.

M. de Fernow ne le perdit pas de vue un seul instant. Il tremblait à chaque geste du bonhomme, craignant à chaque instant de le voir fourrer la main à sa poche pour en tirer les photographies et les déchirer. Mais, dans ce cas, le major était résolu à se précipiter sur lui comme la foudre et à lui arracher les précieuses feuilles, sauf à les lui payer royalement.

Cependant M. Krimpf ne mit point une seule fois la main à sa poche. Il faisait, il est vrai, tournoyer ses bras comme deux ailes de moulin, les levant de fois à autre d’un mouvement brusque et saccadé jusqu’à la hauteur de son visage, mais il en restait toujours là. Il continua de marcher assez longtemps encore, tantôt s’arrêtant quelques secondes devant une boutique, tantôt se retournant à moitié, comme pour prendre un autr.e chemin. Enfin il tourna à droite dans une rue latérale, et l’officier hâta le pas sur ses traces, de peur qu’il ne lui échappât en se glissant dans quelque maison.

Or, cette crainte du major était bien peu fondée. M. Krimpf ne paraissait ni avoir l’intention de faire une visite quelconque, ni même être fort pressé. En effet, à peine arrivé dans cette rue étroite, il ralentit le pas comme quelqu’un qui voulait tuer le temps n’importe comment. Il s’arrêtait brusquement de distance en distance, et il fit même une si longue pause devant une boutique brillamment éclairée, que le major dut mettre tous ses soins à ne se pas faire remarquer en s’arrêtant lui-même derrière lui. Mais M. de Fernow finit par juger qu’il était temps de prendre un dernier parti. M. Krimpf pouvait vouloir se promener encore pendant une heure peut-être, et cela n’aurait pas laissé d’être par trop ennuyeux.

Le major avait déjà fait subir depuis quelques instants une légère modification à sa toilette, c’est-à-dire qu’il avait boutonné le plus négligemment possible le paletot d’étoffe légère qu’il portait par-dessus son frac, qu’il avait ôté ses gants et passé rudement la main dans son élégante frisure, de façon à la mettre dans un désordre complet.

M. Krimpf était en ce moment planté devant une boutique de comestibles, et paraissait en extase devant un monde de jambons appétissants, de saucisses de toute forme, de toute grandeur et de toute couleur, notamment devant une tête de cochon magnifique sur laquelle on avait dessiné, avec de la graisse, une délicieuse scène domestique. M. de Fernow pensa que c’était le moment, ou jamais, de mettre son plan à exécution. Il s’avança donc et effleura de si près M. Krimpf que celui-ci dut nécessairement se retourner; ce que voyant, le major souleva son chapeau et dit d’un ton poli :

« Pardonnez-moi, monsieur, une question. N’y auraitil pas ici, par hasard, attenant à cette boutique, un restaurant où l’on puisse trouver à souper convenablement? »

M. Krimpf regarda celui qui l’interrogeait ainsi d’un air quelque peu bourru, puis il lui montra de la main le transparent placé au-dessus de la boutique, sur lequel le mot Restaurant était parfaitement lisible.

« Veuillez m’excuser, je ne l’avais pas vu, dit l’officier; autrement, je ne vous aurais pas dérangé par une question inutile.

— Oh ! vous ne m’avez pas dérangé du tout, répondit le petit homme. Mes occupations ne sont pas grandes à cette heure, et je flâne pour mon plaisir.

— J’en suis vraiment fort aise, fit le major, et je vais essayer ce que valent la cuisine et le cellier de ce restaurant. »

M. Krimpf fit la figure d’un homme qui trouverait grand plaisir à un essai de ce genre.

« Je veux pourtant voir d’abord quelle heure il est, dit le major en déboutonnant son paletot et en tirant sa montre. Huit heures! continua-t-il, ce n’est pas tard encore. »

Comme il s’était servi des deux mains pour déboutonner son paletot et tirer sa montre, il avait eu l’air de faire une chose toute naturelle en déposant sa canne, un petit jonc fort élégant, sur la tablette extérieure de la devanture de la boutique. S’il oublia de l’y reprendre, après avoir remis sa montre dans son gousset, il n’y avait à cela nog plus rien de bien surprenant, et chacun eût pu en faire autant.

« Encore une fois, mille remercîments, » dit-il alors, et il entra précipitamment dans la boutique.

Nous ne dissimulerons pas au lecteur que M. Krimpf, en ce moment, porta la main à sa poche avec un soupir et jeta des yeux de convoitise manifeste sur les magnificences culinaires qui étaient exposées devant lui. Le fait est qu’il n’avait pas le gousset garni. 11 avait compté sur le laquais, et son intention avait été, avec ce qu’il aurait reçu de lui, de faire un bon souper dans ce restaurant, qu’il connaissait fort bien depuis longtemps.

* Que le diable emporte toutes ces commissions ! grommela-t-il entre ses dents. Si j’avais pu me douter qu’on ne voulût pas rétribuer mes soins d’une manière convenable, je serais allé trouver la mère Boeliler, qui m’aurait oflert à souper, quoique modestement. Le pruverbe a ^our-

tant raison : « Mieux vaut un morceau dans la main, qu’un pigeon sur le toit. »

Tout en se parlant ainsi à lui-même, il agitait ses mains devant son visage d’un air mécontent, et l’on eût dit, à le voir de loin gesticuler ainsi, qu’il s'exerçait à manier le couteau et la fourchette à la vue des morceaux appétissants exposés en montre dans la boutique. Il allait enfin s’éloigner, déjà même il avait tourné le dos à moitié, lorsqu’il remarqua quelque chose qui brillait sur la tablette de la devanture. Il s’approche ; c’était la petite canne que l’étranger y avait oubliée.

M. Krimpf était, sous de certains rapports, une honnête créature; aussi s’empressa-t-il de reporter la susdite canne à son légitime propriétaire. Celui-ci parut ne s’être aperçu de sa perte qu’à l’instant même; mais, soit dit entre nous, il avait guetté tous les mouvements de M. Krimpf, à travers la porte vitrée de la boutique, et il vint à sa rencontre jusque sur le seuil.

« Vous avez oublié quelque chose, dit M. Krimpf.

— Mille remercîments de votre bonne attention. Il m’aurait été véritablement pénible de perdre cette canne, non pour sa valeur, mais parce que je la tiens d’une main qui m’est chère; vous me comprenez bien, c’est ce qui la rend pour moi d’un prix inestimable.

— Ce n’est pas la peine de me remercier pour si peu, dit M. Krimpf ; seulement, je suis heureux que cette canne n’ait pas été prise par le premier passant venu. »

Le major sembla considérer sa canne avec un véritable transport.

« J’attache un tel prix à ce jonc, dit-il, que je ne sais comment vous témoigner ma reconnaissance. Oui, il faut que vous me permettiez de reconnaître un si inappréciable service. »

M. Krimpf fit le mouvement d’un homme prêt à repousser un présent.

« Oh! ne vous méprenez pas, je vous prie, sur mes intentions, dit le major du ton le plus affectueux. Toute ma reconnaissance consistait à vous prier de vouloir

bien accepter un verre de vin. Un verre de vin se boit mal, quand on est seul, et je dois vous avouer, pour ma part, que je n’y trouve du plaisir qu’en compagnie. »

A une invitation si courtoise, il n’y avait rien k objecter. M. Krimpf montra, il est vrai, pour la forme, un peu d’hésitation, mais en définitive il se laissa, sans trop de résistance, prendre par le bras, et suivit son obligeant amphitryon dans un petit cabinet situé derrière la salle commune et qui paraissait fait tout exprès pour qu’on y pût savourer un bon verre de vin dans le plus parfait recueillement. Nos deux amis improvisés prirent place, et le major tendit la carte du restaurant à M. Krimpf, le priant, comme d’une faveur toute particulière, de se faire servir à souper tout à fait à son goût.

Ce petit cabinet était resplendissant de la lumière du gaz ; aussi nos deux convives, si inopinément mis en face l’un de l’autre, purent-ils tout h loisir s’observer réciproquement. Tandis que M. Krimpf étudiait la carte, M. de Fernow le considérait attentivement, en se renversant sur sa chaise avec une certaine satisfaction. N’avait-il pas, en effet, atteint le but qu’il poursuivait ? Son vis-à-vis, c’est-à-dire sa victime, dont la poche recélail ces photographies peut-être si précieuses, ne pouvait plus lui échapper; et, dans le sentiment de son triomphe, il souriait à part lui en se rappelant sa chasse acharnée sur la rampe de la terrasse, sur la place du château et à travers les rues.

Quand nous disons que M. Krimpf étudiait la carte du restaurant, nous devons pourtant rendre justice à son caractère circonspect et quelque peu méfiant, en ajoutant qu’il ne l’étudiait que d’un œil, et que, de l’autre, grâce à son attitude penchée, il jetait de temps en temps sur son vis-à-vis un de ces louches regards de bas en haut que nous lui connaissons déjà. La première fois qu’il regarda ainsi le major à la dérobée, ses deux yeux furent éblouis de la vive clarté du gaz, et l’unique main qu’il avait de libre se porta d’un brusque mouvement, et comme d’elle-même, à Ja hauteur de son visage. Si la nature

avait fait de M. Krimpf, au physique, une pauvre créature désarmée, elle lui avait donné, en revanche, un esprit extraordinairement pénétrant et vif, qui, joint à un regard perçant et sûr, le mettait à même de garder fidèlement les impressions une fois reçues. En sa qualité de peintre, il avait une mémoire singulière en fait de figures et de physionomies; aussi ne le trompa-t-elle point en ce moment en lui rappelant qu’il avait déjà vu, bien que sous un autre costume et dans un autre milieu, l’homme qui était assis devant lui. Ainsi pensait tout bas M. Krimpf, tout en lisant avec une apparente bonhomie sur la carte du restaurant, les mots soupe, biftecks, côtelettes, et autres semblables. Il n’était pas encore arrivé à l’article dessert, que déjà il était sûr d’avoir affaire à un officier, à un officier de haut grade qu’il avait vu naguère près du régent à une grande revue.

M. Krimpf aimait à penser; il pensait avec finesse, avec sens, et comme ses pensées étaient constamment mêlées de méfiance envers le prochain, il se prit alors à se demander, à part lui, si la présente rencontre avec son vis-à-vis était tout à fait fortuite, si la question que celui-ci lui avait adressée tout d’abord relativement à un restaurant, lorsque ce mot se montrait si visible sur l’enseigne transparente de la maison, n’était point uniquement un prétexte pour entrer en conversation ; enfin, cette canne oubliée sur la tablette extérieure de la devanture pouvait bien, selon lui, ne l’avoir été qu’à dessein. Aussi, lorsqu’il rassembla toutes ces circonstances, lorsqu’il réfléchit que cet officier était certainement en rapport avec la cour, et que lui-même, lui Krimpf, venait d’y remplir une mission secrète, il ne lui parut pas impossible qu’il eût été attiré dans ce restaurant pour un dessein prémédité qui lui était encore inconnu. Et alors il se sourit à lui-même en silence avec une intime satisfaction. Il se savait de la prudence, de l’esprit, une bonne langue, toutes armes à l’aide desquelles il croyait pouvoir se mesurer avec n’importe qui.

M. de Fernow ne s’était pas fait faute, de son côté,

d’étudier la physionomie du petit homme, et il trouvait le portrait que lui en avait tracé M. Boehler parfaitement ressemblant. Il était difficile de rien voir au total de plus disgracieux et de plus repoussant. Ce louche regard d’espion, ce sourire railleur et presque haineux ne lui échappèrent pas davantage. Évidemment il avait affaire à un habile jouteur.

La carte dûment étudiée, M. Krimpf fit preuve d’une extrême modestie dans ses choix, et le major se garda bien de le trop presser sur ce point. Mais comme ils buvaient naturellement ensemble, M. de Fernow fit venir, non sans dessein, d’excellents bordeaux, du Larose première qualité, comptant tout à fait sur ce puisssant auxiliaire pour délier la langue de son hôte.

M. Krimpf buvait très-volontiers, surtout du bon vin, et bien qu’il se contentât au commencement de toucher k son verre du bout des lèvres et de lui faire les yeux doux, cependant l’arome de ce Larose exerça sur lui une telle puissance, qu’il n’y put longtemps résister et qu’il en eut bientôt vidé deux verres coup sur coup. Mais, tout en buvant, il réfléchissait et se disait k lui-même : Si le monsieur que voici a réellement quelque chose k démêler avec moi, il voudra nécessairement savoir qui je suis, ce que je fais, et si ce repas n’est qu’un prélude k ses desseins, raison de plus pour moi de me tenir sur mes gardes.

<c C’est singulier, dit le major après une pause, dont il profita pour se renverser de nouveau sur sa chaise et suivre attentivement les effets de la lumière du gaz sur la table, c’est singulier comme deux personnes entièrement étrangères l’une à l’autre peuvent être rapprochées par le hasard k un moment donné. Et pourtant vous ne m’êtes point tout à fait étranger. Je me souviens de vous avoir déjk vu quelque part. Peut-être éprouvez-vous le même sentiment k mon sujet.

— Je ne puis vraiment me souvenir de vous avoir jamais vu, repartit M. Krimpf avec une parfaite ingénuité. Non, je ne crois pas réellement avoir jamais eu le bon-

heur de rencontrer monsieur..., pardonnez-moi, mais je n’ai pas l’honneur de connaître votre nom.

— Gela ne fait rien à l’affaire. Cependant je m’appelle Müller, le marchand Müller. Je voyage pour mon commerce, et je suis passablement étranger dans cette ville. »

C’est cela, pensa le petit homme, il veut me tendre un piège dans un dessein que j’ignore.

« Puis-je savoir, de mon côté, avec qui j’ai le plaisir de souper? demanda M. de Fernow après une nouvelle pause.

— Ce n’est vraiment pas la peine, monsieur Müller; mais, si vous me le permettez, je m’appelle François- Joseph Mayer, et je suis, de mon état, un pauvre lithographe insignifiant. »

Le major se mordit les lèvres. Krimpf cache son nom, se dit-il à lui-même.

« Je n’ai presque aucune connaissance ici, continua M. Krimpf ; je sors fort peu. Mais si j’avais eu le bonheur de voir une seule fois monsieur Müller, une tête si intéressante, excusez ma franchise, ne serait jamais sortie de ma mémoire d’artiste. »

M. de Fernow aurait dû, à vrai dire, pour ne pas sortir de son rôle, relever un tel compliment par quelques mots polis, et c'est ce qu’il allait faire en effet ; mais M. Krimpf avait accompagné ses dernières paroles d’un sourire si étrange et d’un coup d’œil si perfide que le major ne put douter que ce petit bossu ne le connût parfaitement.

Par bonheur on apporta le souper. M. Krimpf ne se fit pas prier, mangea d’un excellent appétit et but aussi beaucoup plus qu’il ne se l’était d’abord proposé. Le souper fini, M. de Fernow lui offrit un cigare, que le prétendu François-Joseph Mayer accepta avec une extrême reconnaissance. M. Krimpf avait un faible pour les bons cigares, et nous sommes forcé d’avouer qu’il laissait s’évanouir en fumée une notable partie de son mince revenu. Circonspect comme il l’était, il observa attentive-

ment ce que le major tirait de son étui à cigares, la manière dont il s’y prenait, le fin et élégant étui, puis le cigare lui-même avant de l’allumer. A peine l’avait-il porté à ses lèvres et en avait-il rejeté la première fumée, lentement savourée, qu’il se mit à dire :

« Monsieur Mülter fume un excellent tabac. »

Mais sa pensée secrète était : Je ne me suis point trompé; l’homme qui est devant moi n’est ni M. Müller, ni un marchand en voyage ; c’est bel et bien cet officier que j’ai déjà vu dans la suite du régent.

Le major remplit de nouveau son verre et celui de son vis-à-vis.

« Ainsi vous êtes lithographe? dit-il après un silence d’un instant. Vous faites aussi des portraits sans doute? Cela se rencontre à merveille. J’ai une petite commission de ce genre, et si vous voulez me donner votre adresse, je me permettrai de passer demain chez vous.

— Je ne possède point de carte de visite, dit en souriant M. Krimpf, mais je puis écrire mon adresse sur le premier petit bout de papier venu. La carte du restaurant est grande de reste, j’ai un crayon sous la main, voilà l’affaire. »

Et déchirant une petite bande de papier, il écrivit dessus quelques mots, qu’il remit ensuite à son hôte. M. de Fernow lut : « Mayer, lithographe, rue des Roses, n° 86'. »

« Avez-vous beaucoup d’occupation? demanda Fernow après une courte pause.

— Oh! oui, repartit Krimpf; c’est selon, tantôt plus, tantôt moins. On lutte et l’on vit au jour le jour le mieux que l’on peut.

— Avez-vous du goût pour votre état ? L’avez-vous embrassé spontanément?

— Tel que vous me voyez, dit Krimpf, et une ombre courut sur ses traits, je devais nécessairement embrasser un état qui pût s’accommoder de ce pauvre corps contrefait. Oh! j’aurais choisi volontiers une autre carrière. J’aurais préféré de beaucoup certes être bien habillé,

comme vous, monsieur.... monsieur Millier, aller dans le monde, en un mot être un homme riche et distingué. » Cela dit, il vida son verre d’un trait et ses yeux élin- ' celèrent.

« Vous n’avez pas tort, répondit l’officier; sous plus d’un rapport ma vie peut être agréable ; cependant je vous assure que ce n’est point du tout un méchant lot, à mes yeux, d’être artiste, de peindre de belles dames, de les regarder dans les yeux tout en travaillant, et après.... ajouta-t-il avec un sourire.

— Et après, répéta M. Krimpf en portant brusquement ses mains blanches contre sa figure, selon ce tic nerveux qui lui était habituel, et après, quand on leur présente le portrait terminé, de lire dans leurs yeux ces mots : C’est singulier qu’un avorton d’homme pareil soit capable de faire de si belles choses! — Oui, monsieur Muller, continua-t-il avec exaltation, si j’étais, comme vous, beau, bien fait, de taille élancée, aimé des femmes, oh ! alors, pour moi aussi, ce serait un plaisir d’être artiste. Alors j'aimerais m’asseoir devant les dames, regarder dans leurs yeux brillants, alors aussi peut-être pourrais-je dire d’un ton triomphant : Et après.... »

A ces mots, il leva sa main droite en l’air, passa ses doigts crispés dans ses rares cheveux tout hérissés, le feu de ses yeux s’éteignit, et, en se mordant les lèvres, il se plongea dans une profonde rêverie.

Le major, qui ne perdait pas un seul de ces détails, leva son verre et dit :

« Pardonnez-moi, si je vous ai fait de la peine, sans le vouloir. La vie sourit à chacun de nous ici-bas, d’une manière ou d’une autre. Tous tant que nous sommes, nous avons un moment où le bonheur voltige autour de nous, et où il ne s’agit pour nous que de le saisir. Les dons de la fortune sont, à vrai dire, fort divers, mais ce qu’il y a de certain, c’est que pour vous aussi sonnera une heure propice. Sur ce, buvons un coup! »

Et ils vidèrent leurs verres. Un feu sombre brûlait dans les petits yeux de M. Krimpf; ses joues, d’ordinaire si

pâles, s’étaient couvertes comme d’une teinte de pourpre ardente.

« Je vous remercie, dit-il, monsieur Millier, de vos consolantes paroles, mais qu’est-ce que des dons de la i fortune! Des biens qui nous rendent heureux. Crovezmoi, l’argent et la richesse m’importent infiniment peu. Il n’y a qu’un bien auquel j’aspire, ajouta-t-il d’une voix atone, un seul, et je ne l’obtiendrai jamais. »

Ces mots furent comme un trait de vive lumière pour M. de Fernow. Ce que ce méchant petit homme tenait pour le suprême bonheur de la vie n’était pas difficile à deviner. C’était évidemment la faveur de quelque jeune fille ravissante, dont il n’essuyait que des refus. Mais quelle était cette jeune fille! M. de Fernow commençait à voir de plus en plus clair. Le photographe ne lui avait-il pas dit d’où était partie l’accusation contre Rose? Il n’y avait pas à s’y tromper. M. Krimpf lui-même aimait Rose, et c’était la rage de la jalousie qui le poussait à l’accuser, peut-être à la perdre, — oui, cela devait être.

M. Krimpf s’était laissé entraîner un instant par la violence de sa passion. Le major était sur la voie de la vérité : Krimpf aimait Ros z. Aimait n’est pas le mot juste; il pensait à elle avec une passion cuisante et sauvage : il eût, pour obtenir ses faveurs, donné tout; pour lui, c’eût été une bénédiction, le comble de la félicité, de trouver la mort, que dis-je? même la damnation éternelle; au sortir de ses bras. C’est pour cela seulement qu’il s’était attaché h M. Boehler, pour cela qu’il avait promis tous ses services au valet de chambre de la princesse. Si insignifiants que fussent ces services, il croyait pourtant qu’ils suffiraient pour le hisser d’un jour à l’autre k la cour, espérant qù’un heureux hasard, un miracle, s’il faut dire le mot, lui donnerait accès dans une autre carrière, et qu’alors il pourrait se présenter devant cette belle dédaigneuse, toujours il est vrai sous cette forme disgracieuse qu’il tenait, hélas 1 de la nature, mais du moins comme un homme qui a su se faire jour par la puissance de son esprit et qui mérite qu’on le regarde.

Quand, réveillé de ces rêves d’une imagination échauffée, il fut revenu à la froide raison, ses regards tombèrent de nouveau sur son hôte, qui, son verre à la main, fumait tranquillement en regardant le plafond et semblait ne se soucier de rien au monde. On entendait distinctement le battement cadencé de la pendule du cabinet, et M. Krimpf pensa qu’il s’était trompé dans ses conjectures, et que cette rencontre, après tout, pouvait bien être due uniquement au hasard. Puis il lui revint à l’idée qu’il y avait à la cour deux partis, celui du régent et celui de la princesse Élise. Or, c’est ce dernier parti qu’il servait, et son hôte appartenait peut-être au premier. Sa visite au château ne pouvait-elle pas avoir été remarquée? Et, à cette occasion, les deux portraits lui revenant k la mémoire, il porta vivement la main à la poche de côté de son habit, mouvement qui n’échappa point au major.

Celui-ci eut, de son côté, tout le temps de réfléchir. Bien qu’il ne lui parût pas facile de triompher de sou adversaire, il résolut pourtant, fût-ce par une attaque simulée, de le forcer dans ses derniers retranchements. Il caressa de la main ses longues moustaches noires et regarda le petit peintre d’un air si engageant et si amical, que celuici ne put s’empêcher de lui répondre par un regard presque affectueux. Alors le major se mit à rire et lui dit avec la plus franche gaieté :

« Nous jouons lk tous deux une plaisante comédie. Allons, choquons nos verres et buvons k la franchise et k la vérité, mon cher monsieur.... Krimpf. »

Le petit peintre tressaillit d’effroi, comme si quelque chose l’eût piqué. De fait, il était fort interdit. Il s’était cru jusque-lk parfaitement protégé par l’ombre dont il enveloppait son humble personne, tandis que la lumière tombait en plein sur son vis-k-vis, et c’était précisément le contraire qui arrivait.

« N’ayons donc plus de secret l’un pour l’autre, continua M. de Fernow du ton le plus amical.Vous êtes le collaborateur du photographe Henri Boehler le peintre

Krimpf; mais si je vous demande de la franchise, je dois vous en montrer aussi pour ma part. Donc je m’appelle aussi peu Müller que vous vous appelez vous-même Mayer. Je suis le major Fernow, adjudant du régent. Restez en place et ne me faites point de compliments. Pour aujourd’hui seulement je suis M. Müller, dont vous avez trouvé la canne.

— Trouvé! bien par hasard, comme par hasard aussi vous l’aviez oubliée sur la tablette de la devanture, dit M. Krimpf, dont les traits prirent une expression d’extraordinaire finesse.

— Et c’est à ce hasard que je dois le bonheur de votre aimable compagnie. Allons, là-dessus, vidons un nouveau verre. »

Ce qui eut lieu, et comme M. Krimpf posait son verre sur la table, on put lire sur sa figure rayonnante tout le plaisir qu’il éprouvait de connaître enfin l’homme à qui il avait affaire. Mais derrière cette joie apparente se devinait aussi une attente inquiète de ce qui allait se passer, et ses lèvres contractées, l’air de satisiaction qui brillait dans ses yeux, montraient un homme plus que jamais résolu à ne se laisser prendre d’aucune façon.

« Puis donc que j’ai l’honneur d’être connu de vous, mon honorable monsieur, dit-il après une pause, je vous priede me faire savoir en quoi je puis vous servir; je m’y emploierai de toutes mes forces.

— Vous êtes un homme intelligent, monsieur Krimpf, répondit le major, et comme vous paraissez tenir à cette idée que j’ai oublié ma canne h dessein, eh bien! je vous avoue que mon unique dessein, en le faisant, était de jouir de votre compagnie. J’irai plus loin en vous déclarant que je désirerais causer avec vous d’une affaire dans laquelle vous pouvez m’être d’un grand secours. »

Enfin, pensa M. Krimpf.

« Mais à cela je dois ajouter, continua le major, que cette affaire ne me concerne point, que j’agis au nom d’un tiers, et que j’ai plein pouvoir, quoi qu’il advienne, pour récompenser brillamment votre concours. »

M. Krimpf inclina la tête très-bas en signe qu’il avait parfaitement compris; mais ayant en même temps porté de nouveau la main à sa poche de côté et y ayant senti les précieuses photographies, il promena tout autour de la chambre des yeux presque inquiets, à l’idée de se trouver tout à fait seul en face du major.

« Ainsi, continua M. de Fernow, après avoir laissé au petit peintre tout le temps de réfléchir, ainsi vous travaillezruedu Faubourg, n° 4, dans une maison à quatre étages?

— Chez mon ami Henri Boehler, qui a un atelier photographique.

— Quant à la profession de ce dernier, reprit le major avec une grande indifférence, elle m’importe fort peu ; le service que je vous demande n’a pas le moindre rapport avec votre art. Vous habitez une maison où se trouvent encore beaucoup d’autres personnes?

— Oh! oui, plusieurs ménages, répondit M. Krimpf, qui commença à s’égarer de nouveau en voyant son adversaire s’engager en apparence dans une tout autre voie que celle qu’il avait supposée.

— Eh bien! donc, dit le major, il s’agit d’une affaire pour laquelle je veux et je dois me fier entièrement à votre discrétion ; mais je ne crois pas mal placer ma confiance.Vous habitez, m’avez-vous dit, au quatrième étage; au-dessous de vous, au troisième, se trouve l’appartement d’une veuve, qui a une fille unique et très-belle.

— Ah ! laissa échapper le petit peintre, et cette fois son étonnement fut si vrai et si peu joué que le major en fut frappé malgré lui.

— Vous êtes surpris que je sache cela, continua Fernow, mais il n’y a rien de plus simple. La rue où est située votre maison, est bordée du côté opposé par un grand bâtiment.

— Au premier étage duquel, interrompit Krimpf avec une grande agitation, au premier étage duquel demeure un de vos amis, M. le baron de Wenden.

— J’entends, vous connaissez son nom, d’où je conclus que vous êtes aussi au courant de l’affaire.

— Oh! oui, je crois la bien connaître, répliqua le petit peintre en tirant péniblement sa respiration, je crois la bien connaître, en être parfaitement instruit. »

Et il grinçait des dents.

« La question est de savoir si nous pouvons, c’est-àdire si mon ami peut compter sur vous. Je veux dire par là, si vous êtes disposé à nous servir dans cette occurrence. Vous me paraissez avoir du caractère, de la capacité. Mais si vous n’êtes pas d’humeur à venir en aide à mon pauvre ami, vous regarderez, je l’espère, cet entretien comme non avenu. De grâce, réfléchissez mûrement à ma proposition. »

Sur ce, le major toucha à son verre du bout des lèvres, tandis que M. Krimpfvida le sien jusqu’à la dernière goutte et parut se livrer ensuite à une longue réflexion. Cette proposition était fort de son goût. Il était prêt à faire tout ce qu’on réclamerait de lui; il ne demandait pas mieux que de compromettre la jeune fille, de la perdre même; car plus elle tomberait bas, plus elle se rapprocherait de lui, de la fange où il vivait. A vrai dire, il serrait les poings sous la table avec rage, pour les relever tout aussitôt avec un tremblement convulsif jusqu’à sa bouche, à la seule pensée qu’un autre, un étranger, un grand seigneur dût approcher de cette merveille de beauté et en faire son jouet. Son sang parut alors bouillonner, son regard s’assombrit, sa respiration devint haletante.... Cependant, si pour sa passion il y avait encore quelque chose à espérer, ce ne pouvait être que de ce côtélà. Que lui importait, après tout, qu’un autre possédât celle qu’il aimait, s’il devait un jour lui être permis de poser ses mains frémissantes autour de sa taille svelte 1 Le vin l’avait complètement échauffé. On en était déjà à la troisième bouteille, et M. de Fernow n’avait bu qu’avec une extrême réserve.

« Quel est votre avis, M. Krimpf? Je suis bien aise de vous voir réfléchir si minutieusement, car ne l’oubliez pas, si je puis vous promettre une brillante récompense pour vos bons services , vous seriez aussi cruelle*

ment puni, dans le cas où vous essayeriez de nous trahir.

— Ce que je promets, je le tiens, » dit le peintre d’une voix sourde, et après avoir durant quelques secondes couvert ses yeux de sa main droite, il continua d’un ton résolu : « Commandez, je vous appartiens; que faut-il que je fasse?

— Pour le moment, pas grand’chose. Il vous sera facile de trouver, en demandant, ma demeure sur la place du château; vous m’y viendrez voir demain vers midi. Vous recevrez une lettre que vous remettrez entre les mains de la jeune fille. La chose ne saurait être difficile, puisque vous avez, j’imagine, accès chez elle. »

M. Krirnpf inclina la tête d’un air sombre, en signe d’assentiment.

< Il va sans dire que la jeune fille ne doit pas savoir que la lettre lui est arrivée par vos mains. C’est à vous de faire en sorte qu’elle la trouve sans se douter qui la lui a apportée. Quant à la réponse, vous aurez ensuite à me la faire parvenir avec la même adresse.

— Et vous croyez qu’elle répondra? demanda M. Krirnpf à voix fort basse.

— Nous l’espérons. Elle ordonnera de remettre cette réponse en un endroit désigné, on vous dira lequel, et vous n’aurez plus alors autre chose à faire qu’à prendre la réponse et à me la faire parvenir.

— Non, ce n’est pas grand’chose, en effet, » répondit M. Krirnpf, avec un rire affreux.

De quoi s’agissait-il, après tout? De la simple remise d’une lettre. Mais du contenu de cette lettre dépendaien le bonheur d’une pauvre innocente jeune fille, le bonheur de toute sa vie, et aussi le repos ou le désespoir d’un ami, à la table duquel il s’asseyait tous les jours, qui partageait son pain avec lui.

« Êtes-vous prêt à faire cela pour nous, sans arrièrepensée? demanda le major.

— Oui, » répondit M. Krirnpf, et il tendit par-dessus a table sa main tremblante au major, qui la saisit non sans répugnance.

La petite main du peintre était froide et pourtant humide de sueur....

« Ainsi, voilà une affaire conclue, dit alors le major avec un abandon affecté, car il avait horreur de cet homme qui semblait si facilement se résoudre à trahir un camarade et un ami. Vidons un dernier verre et pre» nons encore un cigare. »

M. Krimpf fit les deux choses. Ce dernier verre de bordeaux parut avoir achevé de noyer sa mémoire, Ses yeux perdirent leur sombre expression et il promena tout autour de lui un regard presque joyeux ; ses doigts crispés saisirent le verre que lui avait de nouveau rempli son hôte ; enfin , sa bonne humeur sembla si bien revenue qu’il se mit à chantonner tout bas un refrain qu’il avait souvent entendu répéter dans ces derniers jours par M. Henri Boehler; ce refrain était : « Chantons, buvons, traleralera. »

Quant au major, il s’était renversé sur sa chaise et soufflait devant lui la fumée de son cigare, qui montait dans l’air en petits nuages bleuâtres. Il paraissait tout heureux, mais un observateur attentif eût pu remarquer que ses yeux se tournaient de temps à autre avec anxiété vers la pendule du cabinet, dont l’aiguille marchait bien lentement à son gré. Tout à coup il s’allongea en bâillant et dit :

« Ainsi, vous êtes lithographe, et vous devez exécuter de très-beaux travaux. Je tiens cela d’un ami dont vous avez fait le portrait il y a quelque jours.

— D'un de vos amis, honorable monsieur? » demanda le peintre d’un air soupçonneux; mais il se remit tout aussitôt et dit :

« Ah! vous voulez parler de deux étrangers!

— Oui, c’étaient deux de mes amis. Ils avaient une surprise en vue et elle a parfaitement réussi. Ç’a été une grande joïe pour nous ; — au fait, c’était une gageure, — et c’est pour cela même qu’ils ont recommandé à M. Boebler un silence absolu et la destruction immédiate des plaques.

— C’est aussi ce qu’on a fait, répliqua M. Krimpf, dont le regard était devenu presque fixe et qui porta de nouveau la main à sa poche.

— J’en suis fâché, dit le major après avoir bu et avoir essuyé avec soin ses longues moustaches ; j’aurais désiré avoir une copie, notamment de l’un des portraits, de celui de mon meilleur ami, le grand veneur, baron Rigoll, qui était admirablement réussi. Oui, admirablement réussi.

— Oui, l’un de ces messieurs était Son Excellence, dit M. Krimpf en déboutonnant lentement sa redingote. Mais l’autre? ajouta-t-il du ton d’un homme qui attend une réponse.

— L’autre était un cousin du sus- nommé baron de Wenden, qui demeure en face de chez vous. Gomme je vous l’ai déjà dit, je suis fâché que les plaques aient été détruites, j’aurais payé cher une copie. Mais puisque cela ne se peut plus, nous attendrons forcément une autre occasion. »

Bien que ces paroles fussent dites avec une indifférence parfaite, M. Krimpf n’eût certainement pas manqué de voir en toute autre circonstance que cette indifférence était toute factice. Mais, sous l’influence de l’excellent bordeaux dont la troisième bouteille était presque à sec, le malicieux petit peintre en était venu à sourire fréquemment sans motif. Il s’extasiait sur la merveilleuse soirée qu’il venait de passer et il ne pouvait assez exprimer toute sa reconnaissance, que dis-je? toute son estime pour son hôte. Mais il suffit d’un seul regard du major, d’un seul regard de ses yeux étincelants d’un feu sombre, pour arrêter tout à coup l’hymne joyeux prêt à s’exhaler des lèvres de M. Krimpf.

« Voilà un très-aimable homme, murmura-t-il à demivoix, et je pourrais bien, en fin de compte, lui jeter à la tête ces misérables photographies. Le valet de chambre est un grigou et le laquais me vole ce que le valet de chambre paye. A quoi bon vraiment se compromettre avec la canaille, quand les maîtres viennent d’eux-mêmes

à vous et vous traitent en amis? Et les maîtres ont raison.... Un artiste n’est pas un chien.... Quelqu’un a dit une fois : « L’artiste va de pair avec le roi!... » Pourquoi n’irait-il pas de pair aussi avec un misérable adjudant du régent?... Mais celui-là est un gaillard qui n’a pas son pareil! Et si cela lui plaît, il aura les deux têtes d’âne.... Oui, les deux têtes d’âne, avec le laquais et le valet de chambre par-dessus le marché.... demain, pas plus tard que demain. Chantons, buvons, traleralera. »

Et il se mit à répéter très-haut et sans lin ce gai refrain.

Le major avait trop bien compris ce monologue sans suite et entrecoupé de hoquets fréquents, pour vouloir troubler M. Krimpf dans l’explosion de sa joie. Aussi, choquant son verre avec le sien, se força-t-il à répéter avec lui le joyeux refrain.

■ Oui, monsieur l’officier, vous êtes si aimable que je veux vous rendre un petit service, un misérable petit service. Si cela vous fait plaisir d’avoir les têtes de vos deux amis, eh bien! je puis vous y aider. Krimpf n’est pas aussi sot qu’il en a l’air. Voici encore deux damnées copies. »

Il avait, en disant ces mots, tiré le paquet de sa poche, et comme il ne put venir à bout avec ses mains tremblantes d’en enlever correctement le cachet, il déchirait l’enveloppe en plusieurs morceaux et avec tant de vivacité que les photographies s’éparpillèrent sur le plancher.

« Les voilà, les têtes d’âue! dit-il en regardant les feuilles. Laissons-les par terre, monsieur le général. Sur l’honneur, elles ne valent pas la peine qu’on les ramasse. Hsp ! hsp !

— Oui, vous avez raison, reprit M. de Fernow ; elles n en valent pas la peine ; laissons-les où elles sont.

— Bien dit, hsp! hsp! où elles sont, hsp! Elles peuvent dormir là tout à l’aise et cuver leur ivresse. Hsp! Que le diable les emporte ! Hsp 1 hsp I

— Pour ce qui est de dormir et de cuver son ivresse, mon cher monsieur Krimpf, dit le major en attachant uu

ferme regard sur lui, m’es lavis que, pour nous aussi, il serait grand temps d’aller retrouver nos lits.

— Non pas, pourtant, je pense, pour cuver notre ivresse, hsp! répliqua M. Krimpf, dont la langue devenait de plus en plus épaisse. Nous n’en sommes pas encore là, hsp!

— Vous peut-être, mais moi, le vin me porte h la tête et je tombe de sommeil. »

M. Krimpf se leva péniblement de sa chaise, non sans jeter, lui si malingre et si chétif, un regard de méprisante pitié sur la haute taille et la puissante encolure du major.

« Eh bien 1 oui, dit-il, après une pause, si votre avis est.... hsp!... que nous avons assez bu.... partons, hsp!... Cependant.... j’ai encore.... une prière.... à vous adresser. »

A ces mots, il leva en l’air l’index de sa main droite, tandis qu’il appuyait sa main gauche sur la table pour se soutenir.

« Si vous oubliez encore.... des cannes, dit-il alors, soyez assez bon pour me le faire savoir; je serai toujours.... votre très-humble serviteur.... pour vous les rapporter, hsp ! *

Sur ce, il se dirigea d’un pas assez ferme vers la table voisine où était posé son chapeau, et M. de Fernow n’avait qu’une crainte, c’était qu’il ne marchât sur les photographies, toujours gisantes sur le plancher. Cependant, A1. Krimpf réussit à les éviter dans sa marche en zigzag, et après avoir fait à son hôte un dernier compliment, il sortit comme un trait.

Le major, peu rassuré, voulut voir comment il se comporterait dans la rue et il le suivit jusqu’à la porte de la maison. M. Krimpf avait pris sa course par la droite. Bien qu’il usurpât à lui seul toute la largeur du trottoir, il détalait pourtant encore assez vite. Quant à son humeur, elle était évidemment des plus gaies, car on l’entendait chanter à tue-tête tout en descendant la rue son refrain favori : « Chantons, buvons, traleralera ! »

M. de Fernow rentra dans le cabinet, ramassa les

photographies et les considéra avec une profonde attention. L’une représentait en effet le baron Rigoll. Mais l’autre? Où avait-il déjà vu cette figure?... Une figure tout à fait distinguée!... Ah! l’y voilà! Ce portrait est celui de ce haut personnage qui vint l’autre soir chez le baron de Wetiden.... qui lui fut présenté sous le non de comte de Hohenberg.... que le baron Rigoll traitait avec une si respectueuse politesse. Ces respects de Rigoll l’avaient déjà surpris à ce moment. Il y avait là-dessoms quelque mystère. Oui, ce portrait qu’il tenait là, dans ses mains, devait avoir son importance, et il n’avait certes pas perdu sa peine en consacrant une couple d’heures à la conquête de ces feuilles, a Je ne sais, ajoutat-il en se parlant à lui-même, mais un vague pressentiment me dit que mes efforts n’ont point été inutiles. Il est dix heures, allons causer un peu avec M. Kindermann. Si le proverbe dit vrai, qu’il faut battre le fer quand il est chaud, il ne faut pas non plus rien négliger pour saisir le bonheur au vol. »

Il paya le restaurateur, qui palpa son argent avec un béat sourire. Puis, gagnant la rue, il appela un fiacre qui passait d’un air endormi, et se jeta dedans en donnant au cocher pour mot d’ordre : « Au château ! »

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