CHAPITRE XIII
Ce même soir, Un des laquais de service de la princesse Élise était descendu chez un des laquais de service du régent et lui avait présenté debout cette humble requête : « M. le valet de chambre de Sa Grâce la princesse offre ses compliments respectueux à M. le valet de chambre du régent, et, attendu que leurs augustes maîtres doivent
passer la soirée chez la duchesse, veuve du prince défunt,
M. le valet de chambre de la princesse m’envoie demander à M. le valet de chambre du régent, s’il aurait pour agréable de recevoir son collègue pendant une petite heure, lia mis en réserve une petite jatte de fraises et il désirerait être autorisé à l’apporter avec lui dans la visite qu’il sollicite de M. le valet de chambre de Son Altesse. »
M. Kindermann ayant gracieusement accueilli une demande si poliment faite, nous introduirons le lecteur, sans plus de préambule, dans le cabinet que nous connaissons déjà et où nous trouverons assis devant la cheminée nos deux respectables serviteurs.
M. Steppler (c’était le nom du valet de chambre de la princesse) était à peu près du même âge que M. Kindermann, mais une gravité sombre régnait constamment sur sa figure, au lieu de cet aimable sourire perpétuellement épanoui sur les lèvres de son compagnon. Avec cela, il marchait à moitié courbé, toussait presque à chaque mot, le plus souvent par mauvaise habitude et aussi parce qu’il avait remarqué en mainte circonstance qu’il lui , pouvait être avantageux d’affecter une maladie de poitrine.
C’était, à vrai dire, un des vieux meubles de la cour, et il avait déjà servi chez la mère du prince défunt, laquelle était une dame accomplie et sur le compte de laquelle ces deux vétérans de la domesticité du château s’entretenaient tout juste en ce moment.
« Oui, disait M. Steppler, ce sont des choses qui n’arrivent plus aujourd’hui. Ce n’est plus aujourd’hui que l’on réserverait une chambre à coucher particulière pour le bichon de la princesse, avec une bonne pour le soigner, et que le valet de chambre de Son Altesse, comme qui dirait moi , serait chargé tous les soirs d’allumer la lampe de nuit auprès du vieux roquet. Il faut dire du reste que la pauvre petite bête avait de l’esprit, tout comme un homme; car, si la lampe n’était pas allumée ou qu’elle vînt à s’éteindre, elle se mettait à pousser des hurlements plaintifs jusqu’à ce que quelqu’un arrivât.
— C’est tout à fait étonnant répliqua M. Kinder-
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mann avec son doux sourire; et pourtant si vous voulez bien me le permettre, mon très-cher ami, ces temps-lk étaient meilleurs de beaucoup que les nôtres pour le prince régnant. Vous souvenez-vous encore de la tante du prince défunt, qui jamais ne se mêlait d’aucune affaire d’État, et qui était bien la dame la plus exempte de soucis qui fût au monde, vivant en paix et laissant vivre en paix tout un chacun ?
— Oui, oui certes, et qui était heureuse, quand elle pouvait se promener quatre heures par jour, ses chevaux au pas, au pas le plus lent, comme des chevaux de corbillard, et qui, chaque jour, pour son divertissement, se faisait apporter dans sa chambre une petite corbeille de verges d’osier, qu’elle avait la patience de briser l’une après l’autre sur sa table.
— N’est-il pas vrai, mon vieil ami, dit M. Kindermann en levant son verre et en regardant son collègue à travers la transparente liqueur avec un fin sourire, n’estil pas vrai que c’était là de tout autres temps que ceux où nous vivons? Je voudrais bien voir maintenant si la princesse Élise, au cas où nous lui apporterions dans sa chambre une petite corbeille de verges d’osier, si, dis-je, elle s’amuserait à les briser une à une sur sa table.
— Dieu nous en préserve! Autant voudrait tracer le portrait du diable sur la muraille.
— Oui, la princesse est une étrange personne, » dit M. Kindermann, tout en avalant une bonne gorgée de l’agréable liqueur. Après quoi, s’élaut léché les lèvres, il se renversa sur sa chaise molle et attacha son regard le plus fin sur M. Steppler, qui d’un air profondément pensif observait fixement une énorme cerise nageant dans son verre. « Cher ami, reprit-il après une petite pause, il y a une remarque que je vous ai déjà faite et que je dois vous répéter ici. C’est le propre d’un bon dîner d’agir sur les dispositions des maîtres de la façon la plus heureuse. Et c’est ce qui arrive en effet, pour peu qu’on soit habile ; en d’autres termes, on peut façonner ses maîtres si bien que c’est une bénédiction.
— Oui, il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites, grommela M. Steppler. Mais ma maîtresse est comme une anguille, comme une toupie, si vous aimez mieux; elle fait dix tours, avant que je sache seulement si c’est à droite ou à gauche qu’elle tourne.
— J’accorde qu’il est malaisé de vivre avec l’auguste princesse, mais soit dit entre nous, vous avez trop de condescendance, il y a une foule de cas où vous devriez lui refuser votre concours; oui, mainte affaire que vous eussiez dû faire échouer. Que diable aussi! continua M. Kindermann après une courte pause, qu’il mit à profit pour contempler dans la glace sa figure paterne, il faut savoir de temps en temps empêcher quelque chose. Sachez-le bien, je vous parle en ami, mon cher Steppler, mais vous faites là-haut des choses par trop étranges. Comment se peut-il, par exemple, que l’on patronne un mariage comme celui du vieux baron Rigoll avec la jeune et belle demoiselle de Ripperda?
— Comment l’empêcher? je vous le demande.
— Il y a pour cela bien des moyens, mon cher Steppler. On laisse tomber un mot par-ci par-là, on annonce trop tard ou l’on annonce pas du tout , on exprime le regret que la princesse soit dans l’impossibilité de recevoir,... que sais-je encore? Mais il faut pour cela un courage plus qu’ordinaire. Je vous le dis, mon cher, c’est là une méchante intrigue, à laquelle vous n’eussiez pas dû vous prêter. »
Bien que M. Steppler fût assis, courbé de manière à ne pouvoir regarder son collègue en face, on put le voir pourtant lever les yeux, sans remuer la tête, elle guigner obliquement.
« Avez-vous, de votre côté, rien fait pour l’empêcher? demanda-t-il alors.
— Oh! repartit M. Kindermann d’un air de grande suffisance, quand une chose est si mal lancée, le meilleur cocher ne saurait parvenir à la remettre sur la bonne voie. Et pourtant, — mais comme je vous l’ai dit, repritil en s’interrompant lui-même, ce n’était qu’une idée à moi
et de fait, il est imprudent de causer plus longtemps de ces sortes de choses, car je ne sais que trop que vous n’avez pas en moi la moindre confiance, mon cher Steppler. »
L’autre le regarda encore obliquement à la dérobée sans rien répondre.
« Je vous assure, continua M. Kindermann après une pause, c’est dommage que nous ne nous entendions pas mieux. Nous pourrions, je vous le dis, conduire le gouvernail, que ce serait une bénédiction, moi avec ma vivacité, si vous me permettez de faire mon éloge, vous avec votre calme inappréciable. Allons, mon vieux. Steppler, manœuvrons de concert. Que diable, il faut pourtant bien que cela finisse, et que l’on ne voie plus nos augustes maîtres vivre ensemble, sauf le respect qui leur est dû, comme chien et chat. Vous faites-vous une idée des méchantes petites intrigues que la princesse est capable d’ourdir contre nous, contre un prince tel que le régent? Dieu le garde cent ans encore, ce prince chevaleresque, ce noble maître, que ses qualités font aimer et estimer de tout le monde! Mais c’est précisément la personne dont l’estime lui est le plus à cœur — oui, Steppler, regardezmoi seulement — dont l’estime lui est particulièrement à cœur, c’est elle précisément qui lui cause par ses caprices tous les chagrins possibles. Il n’y a pourtant à cela ni sens ni raison.
— Mais c’est tout le contraire, Kindermann, tout le contraire.
— Non, votre conduite est mauvaise. Il faut qu’il y ait encore là-haut quelque machine en jeu. Je puis vous l'assurer, Steppler, le prince est, depuis ces derniers jours, tout à fait mal disposé, et je crois qu’il y a lieu d’y prendre garde. Il est, à cette heure, bien décidément le maître, et si le ciel nous accorde un héritier, ce qui se décidera d’ici à peu de jours, nous aurons dix-huit ans de régence, — temps assez long pour que, ni vops ni moi, nous n’en voyions la fin.
— Que voulez-vous dire par là, Kindermann? demanda l’autre, après avoir réfléchi quelques instants.
— Eh bien! ce que je veux dire, c’est que le prince mon maître a pour longtemps encore le pouvoir de faire du bien à ses amis et du mal à ses ennemis.
— Mais vous nous faites injure, dit M. Steppler, qui pour la première fois égaya ses traits d’un sourire, si vous croyez que, là-haut, nous haïssons le prince : c’est tout le contraire, je puis vous l’assurer. On s’efforce bien un peu de temps à autre de déranger ses plans, d’aller contre ses vues, mais, — moi aussi, Kindermann, j’ai une vieille expérience, — jamais cela ne se fait d’après un froid calcul, dans un esprit de système, non, c’est le caprice d’un moment, comme une frasque d’enfant, — pardonnez-moi le mot, — une démangeaison fiévreuse de dire non, quand le prince dit oui. *
M. Kindermann regarda dans son verre et ne répondit rien.
« D’inimitié réelle, continua Steppler, il ne saurait en être question, de haine encore bien moins. Quand on hait quelqu’un, vous m’entendez bien, quand on hait quelqu’un décidément, on ne prononce pas son nom à tout propos, on ne le regarde pas, on est heureux de n’avoir ni à l’entendre ni à le voir ; en un mot, quand on hait réellement quelqu’un, on concentre sa haine en soi et on ne la montre pas à tout le monde.
— Vous avez raison sous quelque rapport, dit avec réflexion M. Kindermann; ce serait vraiment fâcheux que deux augustes personnes, telles que le régent et la princesse, usassent leur vie ainsi. N’avez-vous jamais pensé, Steppler, ajouta-t-il après une pause assez longue qu’il avait employée à remuer d’un air pensif le reste de la liqueur avec la grande cuiller d’or, vous est-il jamais venu à l’idée qu’ils feraient à eux deux un couple magnifique?
— Qui n’y aurait déjà pensé? répliqua l’autre; et c’est, au fait, une excellente idée. La paix régnerait enfin au château. On pourrait y passer ses journées dans un paisible recueillement, si toutes ces désagréables histoires venaient une bonne fois à cesser. Mais comment celte idée vous vient-elle tout à coup ï
— C’est vous qui m’y avez amené, repartit M. Kindermann avec une grande solennité. Certes, la conduite de la princesse m’a déjà souvent donné à réfléchir, et ce que vous venez de me dire de la pétulance fiévreuse avec laquëlle elle s’oppose parfois à mon maître, ne fait que me confirmer dans mon opinion ; comme aussi ce que vous ajoutez qu’elle parle de lui souvent, le regarde en toute occasion, s’occupe de lui sans cesse.
— Je n’ai pourtant pas dit cela, dit M. Steppler d’un air effrayé.
— Oui, Steppler, vous avez dit cela, et c’est votre bon esprit qui pariait par votre bouche. Voyez-vous, c’est une idée magnifique, que j’ai longtemps nourrie et qui se réalisera nécessairement, si deux hommes comme nous la prennent en main. Vous devez comprendre votre position, tout comme je comprends la mienne. Annoncer les gens, s’occuper du service de la table et de la garde-robe, c’est ce que tout le monde peut faire; mais intervenir puissamment dans la vie des maîtres, voilà ce qui demande des mains sûres, et cela ne nous manque pas, j’imagine, n’est-il pas vrai?
— Oui, je le crois aussi, répondit M. Steppler. » Cependant il ne pouvait se vanter d’avoir les mains fermes que dans le sens figuré, car, en réalité, son verre trembla dans sa main droite, quand il le porta à ses lèvres. « A vrai dire, continua-t-il, cette idée m’effraye, Kindermann, mais lorsque je m’y habitue, je finis par n’y rien trouver de bien extraordinaire. Mais Son Altesse le régent?
— C'est mon affaire, répliqua M. Kindermann. Croyezmoi, il s’intéresse plus à la princesse qu’on ne se l’imagine.
— Vraiment? fit l’autre d’un ton presque enjoué.
— Certainement, je le remarque en mainte occasion. Bien qu’il lui arrive souvent d’être éloigné de la princesse, et de paraître tout occupé de causer sérieusement avec d’autres, il trouve toujours assez de temps pour jeter les yeux sur elle à chaque instant, pour observer ses moindres mouvements
— Au fait, je l’ai souvent remarqué moi-même, répondit M. Steppler en secouant la tête de haut en bas, comme quelqu’un qui s’abandonne k une agréable pensée.
— Tout n’irait-il pas au mieux pour nous, sous tous les rapports, si nous pouvions réussir à mener cette affaire à bonne fin? reprit M. Kindermann. Je suppose que nous ne nous trompions pas dans nos conjectures. Avec quelle reconnaissance nos deux augustes maîtres n’accueilleraient-ils pas nos efforts ! Mais pour cela il importe, avant tout, que Ton ne cherche pas à grossir les petites difficultés qui peuvent surgir de côté et d’autre, ou même h en créer de nouvelles, et sur ce point, maître Steppler, nous avons certainement quelque chose k faire.
— Bon Dieu du ciell mais je n’agis jamais que sur des ordres positifs, je puis vous l’assurer, répliqua M. Steppler. Sur mon honneur, je ne me hasarde jamais à avoir une opinion en propre, encore moins k l’exprimer. Je ne suis pas, moi, un M. Kindermann, » ajouta-t-il avec un sourire qui visait k la finesse.
Le valet de chambre du régent, évidemment flatté des dernières paroles de Steppler, allongea les lèvres et se regarda dans la glace k la dérobée.
« Sans doute on ne fait que son devoir, dit-il alors, et quand le hasard veut que Ton réussisse dans quelque affaire, Dieu sait la puissance que le monde vous attribue. »
En ce moment, le laquais de service de la princesse • entra sans trop de cérémonie. Il devait pour cela avoir ses raisons, et il les avait en effet. Se tenant k une distance respectueuse, il annonça d’une voix de fausset que la princesse en compagnie du régent venait de quitter Mme la duchesse, et qu’ils allaient vraisemblablement rentrer dans leurs appartements. M. Steppler se leva vivement de sa chaise, vida son verre en toute hâte et répondit par un geste de refus k M. Kinderman, qui s’apprêtait k le lui remplir une dernière fois. Puis nos deux respectables camarades, se tendant la main, échan-
gèrent un regard plein d’expression qui voulait dire qu’ils n’oublieraient jamais l’entretien qu’ils venaient d’avoir. Ajouter un mot en présence du laquais n’eût pas été prudent. Le seul fait de cet échange de poignées de main fut rapporté sur-le-champ à une jeune camériste de confiance de la princesse, qui le redit le soir même à l’oreille de sa maîtresse, laquelle jugea un tel rapprochement de deux partis jusque-là si ennemis assez grave pour y réfléchir un instant. Nous pourrions même ajouter, en anticipant sur la suite de cette histoire, que la princesse courut à son bureau aussitôt après avoir reçu cette communication toute confidentielle. « Bien, avait-elle répondu; après tout, c’est fort indifférent, et l’on ne me surprend pas. » Puis elle avait cacheté une lettre et donné ordre de la porter sur-le-champ au chambellan baron de Wenden. Il était dix heures du soir, et la princesse attendait une réponse à son billet.
Maintenant reprenons notre récit. A peine M. Kindermann, au premier coup de sonnette, s’étaii-il rendu dans les appartements du régent, que M. de Fertiow entrait et s’installait chez lui sans façon. Son Altesse ne se disposant point encore à prendre du repos, et s’étant assise pour lire près de sa table au coin d’un petit feu, le valet de chambre revint presque aussitôt, et ne parut pas peu surpris de trouver chez lui l’adjudant à une pareille heure, et surtout en habit bourgeois.
« Excusez-moi, cher monsieur Kindermann, dit le major en allant vivement à sa rencontre, si je vous dérange. Mais vous avez eu l’obligeance de me dire, il y a quelque temps, que je devais m’adresser à vous en toute confiance à la première occasion qui me paraîtrait importante. Or une occasion de cette nature se présente, et j’ai besoin de vos conseils, peut-être aussi de votre aide. »
Le valet de chambre, visiblement flatté de la confiance du jeune officier, répondit par un de ses sourires les plus gracieux et pria l’adjudant de s’asseoir.
« Si vous me le permettez, dit celui-ci, j’aime mieux rester debout. J’ai une prière à vous adresser, veuillez me
dire à cœur ouvert s’il vous est possible de m’annoncer encore à l’heure qu’il est chez Son Altesse. »
M. Kindermann regarda la pendule d’un air réfléchi et s’efforça de donner à sa figure une expression tout à fait sérieuse.
« Il est dix heures passées, dit-il, et il faudrait un motif bien urgent pour interrompre la lecture du régent, qui ne m’a pas l’air du tout bien disposé. Puis le prince, vous le savez vous-même, cher monsieur de Fernow, n’aime guère voir ses adjudants en frac noir, lorsqu’ils ont à lui faire une communication ou une ouverture quelconque. Du reste, je suis prêt à faire pour vous tout ce qu’il sera possible, je n’ai pas besoin de vous en donner l’assurance. — Sans vouloir être indiscret, ajouta-t-il après une pause avec un fin sourire, la chose est-elle très-urgente?
— Eh! c’est précisément ce que je ne sais pas moimême, répliqua M. de Fernow, autrement, je me serais fait directement annoncer. Vous savez combien je suis convaincu que tout ce qui concerne les intérêts de Son Altesse ne saurait être mieux placé qu’en vos mains. Aussi veux-je, sans plus de cérémonie, vous faire part de ce qui m’amène ici. Je me suis procuré tantôt les deux photographies que voici, et certaines circonstances singulières me font conjecturer que Son Altesse sera bien aise de connaître ces deux portraits, notamment l’un des deux. Qu’en pensez-vous, cher monsieur Kindermann?»
Le valet de chambre avait pris les deux dessins, et il s’approcha de la lampe qui était sur la cheminée pour les considérer.
< Le baron Rigoll I dit-il après quelques moments de silence; et il regarda l’adjudant avec un sourire tout amical.
— Regardez l’autre, à présent, je vous prie, dit M. de Fernow.
— Ah ! c’est juste, l’autre, » reprit le valet de chambre en mettant de côté le portrait du grand veneur. 11 considéra cette seconde feuille assez longtemps, fit un léger
mouvement d’épaules et cessa tout à ^it de sourire. Il devint même fort sérieux, ce qui, nous le savons, arrivait rarement h M. Kindermann. « Ce portrait-là est vraiment plus important, dit-il alors; c’est celui du duc Alfred de D.... Mille diables! monsieur de Fernow, comment vous êtes-vous procuré ce portrait-là?
— C’est toute une histoire, que j’aurai le plaisir de vous conter demain en détail. »
A ces mots, l’adjudant fit un petit geste amical, mais en même temps il regarda l’heure à la pendule.
« Je comprends, dit rapidement M. Kindermann. S’il y a quelque chose à faire, il faut que ce soit tout de suite. Mais vous introduire directement, cela ne me paraît pas convenable. Il faut que je manœuvre.
— Allez-vous verser de l’eau de Cologne sur le mouchoir du prince, ou laisser traîner son sabre? dit le major en plaisantant.
— Chaque chose a son temps. Laissez-moi faire seulement, monsieur de Fernow, mais croyez-moi, c’est un heureux moment que celui où vous avez mis la main sur ce portrait. Heureux pour vous, sinon pour d’autres, » ajouta Kindermann, qui sortit en hochant la tête.
Il revint bientôt avec un sourire triomphant.
« J’ai agi pour vous, dit-il, comme je faisais dans cet heureux temps où feu M. votre père (Dieu ait son âme!), assis à celte même place, adressait à l’insignifiant Kindermann mainte parole amicale. Allez trouver Son Altesse, et bon courage.
— Lui avez-vous parlé de ce qui m’amène ici? » demanda M. de Fernow.
Le valet de chambre leva la tête avec une indéfinissable expression de dignité et répondit :
« Kindermann devait-il vous devancer dans une telle occasion? Émousser par là le piquant de la communication d’un homme auquel il s’intéresse? Oh! non, on ne fait cela que dans les cas où il paraît nécessaire d’en ravir à quelqu’un le plaisir. Ici rien de semblable. Non, j’ai annoncé à Son Altesse que je yous avais rencontré
ENCOHE DANS LE CABINET DU BËGENT. 207
dans l’antichambre, que vous aviez un air extraordinaire, qu’il me semblait que vous deviez avoir quelque chose sur le cœur, sans avoir le courage de demander une audience. Avant tout, ajouta-t-il à voix basse, mais d’un ton confidentiel, j’ai piqué la curiosité de Son Altesse.
— Si cela me servira, Dieu le sait, répondit M. de Fernow en s’éloignant; mais avant tout, recevez mon remercîment le plus cordial. »
M. Kindermann resta un instant debout, tout pensif, au milieu de la chambre, prit une prise dans sa grande tabatière d’or, et se dit ensuite h lui-même : « Voilà un brave cœur ; décidément, ce jeune homme est digne que je le protège. »
Le cabinet du régent offrait à peu près le même aspect que cet autre soir où nous y avons introduit le lecteur pour la première fois. Dans la cheminée brûlait un petit feu, la lourde lampe de bronze, suspendue au plafond, était abaissée tout près de la table et recouverte encore du même abat-jour vert; seulement, le régent se promenait à pas lents d’un bout à l’autre de la chambre, attendant M. de Fernow.
Le jeune homme fit de la porte uDe profonde révérence, attendant qu’il plût à Son Altesse de lui adresser la parole.
« Eh! eh! mon cher Fernow, dit le prince, je viens d’apprendre par Kindermann que vous rôdiez comme un spectre dans mon antichambre. Pardieu! que faites-vous à cette heure dans le château? Si le grand veneur vient à l’apprendre , il hâtera si bien son mariage, que vos meilleurs amis ne pourront rien faire pour vous.
— Si je dois, d’après ce gracieux accueil, me flatter que Votre Altesse daigne elle-même me porter quelque intérêt, je dois aussi me permettre de lui dire, parce que c’est la vérité pure, que je ne suis point en ce moment au château pour causer le moindre déplaisir à Son Excellence. Je me tenais, il est vrai, dans l’antichambre, • espérant le bonheur que j’ai obtenu maintenant de voir Votre Altesse une seconde fois ce soir.
— Au fait, vous piquez ma curiosité, cher Fernow, mais avant que vous me fassiez connaître ce qui vous imène ici, permettez-moi de relever un peu la lampe. On est mal à l’aise pour causer dans cette demi-obscurité. Bien. »
A ces mots, il avait relevé la lampe à une hauteur suffisante pour que le cabinet parût tout à coup resplendissant de lumière. Alors il s’adossa à la cheminée, attacha sur le jeune officier un regard bienveillant et, d’un geste amical, l’invita à parler.
M. de Fernow, non sans s’excuser de reprendre les choses d’un peu haut, raconta successivement sa promenade dans le parc, sa rencontre avec le photographe; comment il avait su par celui-ci l’histoire de ces deux personnages qui étaient venus quelques jours auparavant avec tant de mystère faire faire leurs portraits; comment ensuite, d’après la description détaillée que le photographe lui avait faite, il avait reconnu que l’un de ces deux personnages était le baron Rigoll. Le prince avait suivi jusque-là le récit de son adjudant avec un certain intérêt, sans trahir toutefois une bien vive émotion. Mais il n’eut pas plus tôt entendu nommer le grand veneur, que, se redressant de toute sa hauteur, il croisa les bras et parut épier chaque parole du narrateur avec la plus vive curiosité. M. de Fernow continua son récit, passant le plus brièvement possible sur la halte qu’il avait faite sur la terrasse du château, sa rencontre avec M. Krimpf, sou acharnement à le poursuivre, et finalement le bonheur qu’il avait eu de s’emparer de ces précieuses photographies.
Le régent l’avait écouté avec une attention croissante, l’interrompant de temps en temps par une exclamation d’encouragement et de satisfaction. Gomme M. de Fernow, pour conclusion, mettait la main à sa poche et en tirait les deux copies, le régent s’approcha vivement et les lui prit des mains. Aussitôt, jetant de côté brusquement le portrait du grand veneur, il éleva l'autre contre la lumière, et sa figure, d’ordinaire si calme, parut tout
à coup s’altérer singulièrement. A la vue de ce portrait, il avait pâli, ses yeux étaient devenus fixes ; il se mordit les lèvres avec force et saisit le bord de la table avec sa main gauche, non pour se soutenir, comme le vit fort bien M. de Fernow, mais par un mouvement de rage concentrée.
« Ainsi, ces photographies ont été faites il y a quelques jours ici, dans la ville? demanda le régent d’une voix émue.
— Il y a quatre jours.
— Et non sur des portraits, continua-t-il, mais d’après les originaux en personne?
— L’une et l’autre, d’après les originaux, monseigneur, répondit tranquillement l’adjudant. J’ai vu même le second de ces messieurs.
— Où l’avez-vous vu? Où? Pourquoi ne m’en avezvous pas averti?
— Parce que je ne le connaissais pas et qu’il m’avait été présenté tout simplement sous le nom de comte Hohenberg.
— Comte Hohenberg? Voilà un incognito bien déplacé ! ce n’est guère chevaleresque ! Et où l’avez-vous vu? insista le régent avec une vivacité croissante.
— Chez le baron de Wenden, où il venait chercher Son Excellence le baron Rigoll.
— Ah! Rigoll et Wenden 1 » s’écria le régent d’un ton et avec un regard qui exprimait non-seulement une vive colère, mais encore une douleur profonde. Un moment, il sembla oublier qu’il n’était pas seul, mais ce fut l’affaire d’une seconde. « Vous êtes étonné, mon cher Fernow, dit-il après avoir passé la maia sur son front et avoir respiré avec effort, vous êtes étonné que ce portrait produise sur moi une si profonde impression. Il viendra un temps, peut-être, où je pourrai vous l’expliquer, car j’ai confiance en vous comme en bien peu d’autres. Peut-être, répéta-t-il avec un amer sourire. Mais, pour vous donner une preuve de la confiance que vous m’inspirez, et comme je tiens d'ailleurs pour indispensable de vous mettre au
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fait, je vais m’efforcer de vous dire en peu de mots quels rapports cet homme a avec moi, c’est-à-dire avec notre famille. C’est le duc Alfred deD...,» dit-il, et il ajouta en regardant encore une fois la photographie : « Il s’est fait vieux, le duc, très-vieux. » Puis, jetant un coup d’œil dans la glace, il continua : Il y a quelques années déjà, le duc projeta une union avec ma cousine, la princesse Élise. C’était du vivant du fed duc mon neveu. La princesse refusa ses propositions , et plus tard se repentit de son refus, comme elle me l’a dit plusieurs fois, il est vrai, dans des moments de mauvaise humeur et de colère. * Le régent, en disant ces mots, semblait se parler à luimême. « Stir ce, le duc se mit à voyager, et, à présent qu’il est de retour, il paraît vouloir, ou plutôt quelque autre personne paraît vouloir renouer cette union manquée. Oui , quelque autre personne , continua-t-il d’un ton plus animé, et cela non par amour, je crois et j’espère qu’il n’en est rien , mais par dépit et par esprit d’oppbsition, avec l’aide des conseils de MM. Wenden, Rigoll et consorts. Mais je trouverai bien une occasion de leur dire un mot. »
Cela dit, le régent jeta les photographies sur la table et se mit à arpenter le cabinet d’un bout à l’autre, puis, s’arrêtant tout à coup devant l’adjudant, il lui posa familièrement la main sur l’épaule, et lui dit d’un ton doux et attendri que le jeune homme ne lui avait jamais connu:
« Mon cher Fernow, on dit que je suis froid, concentré, sérieux, sombre même. C’est vrai, telle est ma nature. Croyez-moi pourtant, je suis aussi capable de sentir, de sentir profondément et douloureusement. *
Et se retournant brusquement, il alla reprendre sa place près de la cheminée, la tête légèrement appuyée contre la muraille.
« Si la princesse veut se marier, continua le duc après quelques secondes, si elle veut, comme il a été dit, contracter une union et que le parti soit convenable, comme l’était le duc Alfred, pourquoi ces mystères, ces souterraines menées? Pourquoi ne pas me dire en face, à moi,
le régent, le chef de la famille : Voilà, mes desseins, mes vœux ! — Par Dieu ! s’il faut que cela soit, j’aurais été pour ce rapprochement un arbitre plus digne, plus convenable que MM. de Wenden et Rigoll. Qu’en pensezvous, Fernow? »
Le jeune homme avait lu dans le cœur du régent et en avait pénétré le secret, — secret que le régent ne voulait peut-être pas s’avouer à lui-même : il aimait la princesse, non pas comme peut aimer un jeune homme, comme il aimait, lui-même, lui Fernow, avec passion, avec fougue, mais avec une tendresse profonde, et cet amour, sa ferme nature le cachait à tous les yeux, il le nourrissait au fond de son cœur, en ressentait seul les souffrances. L’adjudant se perdait donc à rêver sur les étranges destinées de l’homme et il tressaillit presque, lorsque le régent lui adressa cette question. Par bonheur, il avait compris les paroles qui avaient précédé cette question finale, et il répondit :
« Là-dessus il ne saurait y avoir aucun doute. Cependant si Votre Altesse me permet une remarque toute respectueuse, vous me fîtes la grâce, il y a quelque temps, de me donner sur le caractère de la princesse certains détails qui me paraissent s’accorder merveilleusement avec ce qui se passe aujourd'hui.
— Parlez, je vous écoute, dit le régent avec attention.
— Votre Altesse me dit alors que la princesse à de rares qualités d’esprit et de cœur, que, tous tant que nous sommes, nous reconnaissons et honorons en elle, joignait un goût extraordinaire pour l’intrigue ; qu’il ne lui était pas possible, quand elle s’intéressait à une chose, de lui laisser suivre son cours naturel, que son plus grand plaisir était de recourir aux mines et aux contre- mines pour arriver à un résultat que peut-être elle pouvait atteindre plus facilement par les voies directes.
— Et je maintiens mon dire, répliqua le régent; je vous disais encore la même chose tout à l’heure. Mais ce qui m’afflige profondément, c’est ce manque de confiance, oui, j’en éprouve une peine infinie et je ne rougis point
de l’avouer devant vous. Nous sommes maintenant, vous et moi, deux amis intimes, mon cher Fernow, continuat-il avec un triste sourire, et je ne m’en repens pas pour ma part, car je suis convaincu que je n’ai pas mal placé ma confiance. »
Et faisant un pas vers le jeune officier, il lui tendit sa main droite; celui-ci la saisit avec ardeur et il allait la porter respectueusement à ses lèvres, lorsque le régent la lui retira doucement. Puis, se frottant le front légèrement, il s’approcha de la table, ferma le livre qui y était ouvert, et dit :
« Pour revenir à votre communication, je vous en remercie cordialement. J’avais un pressentiment de cette affaire, mais je ne savais pas exactement qu’elle fût allée déjà si loin. Maintenant, j’attends de vous un nouveau service, dont je vous serai infiniment reconnaissant
— Je serai heureux que Votre Altesse veuille me donner ses ordres, répondit chaleureusement l’officier.
— Il est près de onze heures, vous connaissez assez intimement le baron de Wenden pour pouvoir lui faire visite à cette heure, au cas qu’il ne soit pas encore au lit?
— Oh! oui, monseigneur, je puis parfaitement faire cette tentative.
— Allez donc le trouver et tâchez d’avoir avec lui quelques minutes d’entretien. Dites-lui que je suis au courant de son intrigue secrète, que je suis fort mécontent, et donnez-lui un conseil d’ami : — il va sans dire que ce n’est pas moi qui vous envoie, que vous venez tout à fait de vous-même, uniquement par intérêt pour lui ; — donnez-lui, dis-je, le bon conseil de vous faire connaître sans réticence où en est toute cette affaire. Dites-lui que c’est, selon vous, le meilleur moyen, non-seulement de faire cesser, comme par enchantement, son indisposition, mais encore de voir s’accomplir tous les petits souhaits qu’il peut former. La chose est pour moi de grande inaportance, mon cher Fernow, ajouta le régent d’un ton presque affectueux. Ne voyez pas en moi le prince qui
voua charge d’une négociation, mais un de vos meilleurs amis qui vous demande un service de cœur.
— J’espère que Votre Altesse sera contente de moi. Devrai-je me permettre de vous présenter mon rapport demain de grand matin?
— Aussi matin que vous voudrez, Fernow, » répondit le duc avec un geste amical.
Lorsque le jeune homme fut sorti, le régent demeura un instant le regard fixe, puis, appuyant sa main droite sur son cœur et se mordant les lèvres, il poussa un profond soupir.
« Voilà pourtant 1 se dit-il à lui-même. Elle m’a joué, complètement jouél Mais quel est son dessein? c’est ce que je voudrais savoir. Quel est son dessein? Veut-elle devenir duchesse de D...? Bahl Je ne puis ni neveux le croire, pt pourtant.... et pourtant! Toute cette intrigue lui ressemblerait fort, si.... oui, si elle-même ne l’eûtpas si extraordinairement tenue secrète. Fernow est homme d’honneur. Il lui est attaché, sans être un de ses instruments.... Et cependant je serais heureux plus que je ne le saurais dire, s’il eût joué le rôle de traître en cette occasion, si c’eût été d’après le désir de la princesse qu’il m’eût fait cette communication, si elle ne me menaçait de la perdre.... que pour m’amener à faire un pas décisif. Mais non, non, cela n’est pas possible. Je crains d'avoir trop tardé, et d’avoir perdu ma cause sans retour. Fernow m’est fidèle, mais la princesse est fausse avec moi. Elle veut se détacher de moi, elle veut devenir duchesse de D.... — Nous verrons.»
M. de Fernow eut beaucoup de peine à prendre congé de M. Kindermann aussi vite qu’il l’aurait voulu et que l’exigeait sa commission. Le vieux serviteur était assis tout courbé dans son fauteuil et fit à peine un léger mouvement pour se lever. 11 avait naturellement très-peu perdu de ce qui venait de se dire dans le cabinet du régent, et pour lui qui, nous le savons, inclinait fort à une alliance du prince avec la princesse Élise, ce qu’il avait entendu lui avait causé tant de surprise, qu’il en
avait été tout abattu et ne fut pas en état de recevoir l’adjudant avec le gracieux sourire qui lui était habituel. Il n’aurait pas demandé mieux que d’engager une conversation pour donner up libre cours à son chagrin, mais M. de Fernow, posant le doigt sur sa bouche, ne lui dit que ces mots :
« Une commission urgente, monsieur Kindermann ; à demain les détails. »
Après quoi il sortit en toute hâte et traversa les corridors du château tout à fait déserts à cette heure. On n’y entendait plus que le pas monotone des sentinelles et, de loin en loin, le bruit de quelque porte que l’on fermait.
Arrivé à un grand escalier.il s’arrêta soudain derrière un énorme pilier; car il venait d’entendre des portes s’ouvrir et il vit deux laquais s’avancer, des flambeaux en main, dans le corridor. Le bruit des pas devenant de plus en plus distinct, il reconnut la marche d’un homme et le frôlement d’une robe de soie,
« Il paraît, se dit-il à lui-même, que je suis condamné aujourd’hui à faire l’office d’espion dans le château. Désagréable occupation 1 II est rare qu’à ce métier on apprenne quelque chose de bon. Au fait, je ne vois pas pourquoi je resterais ici caché. Que m’importe qui sort maintenantdes appartements de la princesse 1 En avant!!»
Et pourtant, il n’avança pas. Le son de la voix, qui maintenant devenait fort distinct sur l’escalier, le retint immobile à sa place. C’était S. Exc. le grand veneur qui disait de son ton aigu :
« Vous ne serez pas assez cruelle, mademoiselle, pour me défendre de vous accompagner dans ma voiture jusque chez vous. Au point où j’ai le bonheur d’en être maintenant avec vous, madame la grande maîtresse des cérémonies de la princesse elle-même, qui pourtant est si rigide et si difficile à contenter sur le chapitre de l’étiquette, n’a pas eu le moindre objection à faire à la grâce que je sollicite de vous, comme vous avez pu l’entendre tout à l’heure. »
Ainsi parla le grand veneur, et ces paroles tombèrent comme autant de coups violents sur le cœur du pauvre Fernow. Il savait maintenant quelle était la personne qui descendait l’escalier en compagnie de ce rival détesté. Oh! que ne se trouvait-il à cent lieues de là! Comme un enfant, après un éclair qui l’a aveuglé, attend avec effroi le coup de tonnerre qui va suivre, ainsi Fernow tremblait d’angoisse en attendant la réponse d’Hélène.
C’était bien Hélène en effet, Hélène de Ripperda, qui se disposait à regagner le logis qu’elle avait en ville.
« En vérité, dit-elle, je ne veux point vous donner cette peine; ma voiture est là toute prête qui m’attend. »
Ces mots équivalaient sans doute à un refus, et pourtant le son de la voix était si doux que le pauvre Fernow serra les poings de colère. Oh ! il n’était pas encore au bout de ses peines.
« Pour cette fois, ma belle demoiselle, dit gaiement l’Excellence, je ne me laisserai pas éconduire ; autrement, je vous dénonce à la princesse et même à la grande maîtresse. Renvoyez votre voilure. Je vous demande comme un grâce, oui, comme une grâce, d’accepter une place dans la mienne. »
Que le diable t’emporte, voilà la grâce que je te souhaite! pensa Fernow, qui de rage grinçait des dents. Si je me faisais voir? Mais non. Qu’ai-je besoin de venir au secours d’Hélène? Oh! cette fière nature est assez indépendante pour ne faire que ce qu’elle veut bien. Elle ne suit que son bon plaisir. Bon voyage!
Le bruit des pas et le frôlement de la robe de soie se perdirent bientôt sous le grand portail du château. M. de Fernow courut après eux malgré lui. Il savait qu’il ne pouvait plus les atteindre, il ne voulait que se donner l'inexprimable plaisir de les voir partir installés côte à côte dans la même voiture.
En ce moment une voiture s’avança, on entendit le marchepied s’abaisser, puis la voix de Son Excellence, qui indiquait au cocher la demeure de Mlle de Ripperda, et l’équipage roula. Le pauvre adjudant était debout, im-
mobile, sous le portail. Que n’eût-il pas donné pour être à la place du grand veneur! pour reposer à côté d’elle sur l’étroite banquette, échangeant avec elle de douces paroles, peut-être effleurant sa main tendrement! Dieu! que les rêves sont extravagants, surtout les rêves d’un malheureux amant I
Une seconde voiture attendait encore, c’était celle de la belle demoiselle. Le cocher était sur le point de retourner à vide dans les écuries du château, lorsque M. de Feruow lui cria d’arrêter. Onze heures sonnaient; il y avait une assez longue course jusqu’à la demeure du baron de Wenden. Pourquoi ne se permettrait-il pas de profiter de cette voiture vide? surtout — ce qui souriait à sa mélancolie — de la voiture d’Hélène?
Le laquais ouvrit avec empressement la portière. Fernow désigna au cocher la demeure du baron de Wenden et se jeta sur le coussin de gauche. Hélène avait l’habitude de prendre celui de droite. Le cœur plein de son image, la main sur le coussin où elle reposait habituellement sa jolie tête, et tout en caressant doucement la moelleuse étoffe qui recouvrait ce coussin, ses doigts saisirent avec un indicible bonheur un mouchoir de fine batiste qu’elle avait oublié là par mégarde. Le presser sur ses lèvres, le cacher soigneusement dans sa poche, comme une chère trouvaille, ce fut pour lui l’affaire d’un instant, pas n’est besoin de le dire. Toutefois cet heureux hasard ne parvint pas à guérir son chagrin, et il n’en pensa que davantage à cette voiture maudite qui roulait devant lui. Il s’écriait par moments avec rage : Pourquoi n'ai-je pas quitté plus tôt le château? et aussitôt après, avec un profond soupir, il se disait tout bas tristement : Ah! ce n’était pas un moment du bonheur!
UN PONT î)’OR.
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