‹ Le moment du bonheur F. HackländerChapitre 14 sur 19 · CHAPITRE XI Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI Y

UN PONT D’OR

Au risque de fatiguer la patience du lecteur, nous devons maintenant, en fidèle historien, nous transporter de nouveau chez le chambellan baron de Wenden que nous avons quitté il y a quelques heures. Ce cher baron, depuis le départ du grand veneur, avait passé son temps à réfléchir sur les causes de la maladie prétendue qui le forçait de garder la chambre, à former des plans pour l’avenir et aussi à continuer les petites manœuvres du siège qu’il dirigeait de sa croisée. Il paraissait, sur ce dernier point, n’avoir fait aucun progrès important. En effet, bien que la jeune fille se laissât voir de temps à autre, lançât même à son adresse quelques fugitives œillades, ses apparitions à la croisée ne duraient jamais plus de quelques secondes. De gestes, de signaux quelconques, il n’en était plus question. Elle paraissait sérieuse et, ce qui était pis encore, complètement indifférente, ce qui donnait, comme on le peut penser, fort à réfléchir au baron. Il avait peine à s’expliquer ce brusque changement dans les dispositions de sa belle voisine. Peut-être attendait-elle des attentions d’une autre sorte, peut-être désirait-elle un tête-à-tête plus rapproché et se fatiguait-elle de languir et de soupirer ainsi à distance. Mais sa vanité, — j’entends la vanité du baron, — ne voulait pas aller jusque-là. Et pourtant, pourquoi cela eût-il été impossible? Pourquoi sa belle voisine ne lui aurait-elle pas voué tout son amour? Oui, et si cette supposition était fondée, — et qu’elle pût l’être en effet, c’est ce que M. de Wenden crut lire dans la glace, où il jetait en ce moment un regard incendiaire, — alors il ne pouvait en vouloir

à sa voisine de lui demander enfin une autre preuve de passion que ces éternelles œillades, cette télégraphie sans fin, à l’aide de la main, d’un mouchoir de poche et d’un bouquet. Celte pensée fut même si flatteuse pour le chambellan qu’il s’y abandonna avec transport, et qu’après quelque réflexion il se sentit ravi de la conduite de Rose à son égard. En conséquence, il se promit bien de tenter une démarche décisive dès le lendemain matin, pour ne pas la faire plus longtemps attendre. Seulement, il n’était pas encore bien fixé sur le moyen qu’il emploierait pour se rencontrer avec elle. Un autre que lui ne se serait peut-être pas tant creusé la tête, mais M. de Wenden était un peu sur ce point comme les enfants, et, d’autre part, quelques expériences fâcheuses sur ce terrain l’avaient rendu aussi timide que circonspect.

Ce qu'il avait de plus à cœur, c’était de voir cesser cette malencontreuse indisposition qui forcément le retenait chez lui. Jamais il n’avait arpenté les chambres de son appartement avec autant d’impatience que dans cette interminable soirée. Comme les heures depuis son dîner lui avaient semblé se traîner! Heureusement à neuf heures on lui apporta son thé, avec les journaux et les lettres arrivés par le courrier du soir, ce qui lui permit de passer une heure et demie encore avec un peu moins d’ennui.

Il achevait ces lectures diverses, lorsque son valet de chambre, apparaissant tout à coup sans bruit, se glissa devant son fauteuil comme une ombre et lui présenta sur un plat d’argent une petite lettre que l’on venait d’apporter du dehors. Un laquais de la cour attendait la réponse.

Quand on s’ennuie, toute lettre qui arrive est la bienvenue ; mais une missive, apportée par un laquais de la cour, qui de plus attend la réponse, doit être rangée parmi les événements les plus intéressants de la vie de chambellan. Le baron prit la lettre avec empressement, cela se comprend de soi-même, aussi bien que le plaisir avec lequel il reconnut sur l’adresse la fine écriture

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d’une petite main de dame, et sur le cachet les armes ducales.

Le valet de chambre se recula de quelques pas, le baron approcha sa lampe et rompit le cachet avec le ptus grand respect. La lettre venait de la princesse Élise. Il l’avait déjà deviné à la seule inspection de l’adresse et du cachet. Qu’il s’agît d’un remercîment amical pour l'offre qu’il lui avait faite de se consacrer à elle sans condition, il le pressentait; toutefois ce ne fut pas sans une certaine anxiété qu’il se décida à l’ouvrir. « Mon cher chambellan de Wenden, » écrivait la princesse.... Ce commencement était de bon augure et plein de promesses. Evidemment le contenu de la lettre devait justifier ces premiers mots! oui, elle devait offrir un piquant intérêt ! cela se lisait du moins fort clairement dans le fixe regard que le baron attachait sur la précieuse feuille. Il parcourut la lettre d’un bout à l’autre, une fois d’abord, puis une seconde, après quoi il la, relut encore une troisième. Alors il hocha la tête, passa la main sur son front, et relut une dernière fois pour se convaincre qu’il ne s’était point trompé. Mais non, il n’y avait point d’erreur possible. C’était bien là l’écriture fine et expressive de la princesse, c’était bien son style clair et ferme, et il n’y avait pas moyen de voir sous ces mots autre chose que sa volonté exprimée le plus nettement possible,

La princesse écrivait ce qui suit :

« Mon cher chambellan de Wenden, je viens d’apprendre par le baron Rigoll l’aimable disposition où vous êtes de me vouer vos services sans réserve. Mais, déjà, par malheur, une offre semblable de votre part vous a engagé, il y a quelques jours, dans un conflit désagréable avec le régent, ce qui pourtant ne fait que rehausser encore à mes yeux le prix du dévouement que vous m’exprimez aujourd’hui. Or, voici maintenant mon désir, et je vous serai infiniment reconnaissante de vouloir bien vous y conformer ponctuellement. Vous savez par le baron Rigoll que le duc Alfred de D.... est ici, et qu’il prétend à ma main. Les négociations à ce sujet sont si avancées déjà,

que je n’ai besoin que de dire un simple oui pour les mener à bonne fin. Si le duc garde ici le plus strict incognito, cela lient au régent qui, à une époque antérieure, a exprimé son mécontentement de ce projet de mariage. Les vues du régent sont-elles toujours les mêmes, c’est ce que je voudrais savoir indirectement. En conséquence, je désire que vous fassiez part soit au régent, soit de préférence à un de ses confidents, de tout ce que vous a appris aujourd’hui le baron Rigoll, concernant le duc Alfred et moi, en un mot et pour m’expliquer tout à fait clairement, je désire que vous livriez mon secret au prince.

« Si je vous prie en même temps de remettre au porteur, bien et dûment cachetée, et à mon adresse, cette lettre, après l’avoir lue, croyez bien que ce n’est nullement par méfiance à votre égard, mais uniquement par la nécessité de la situation où nous nous trouvons ici, moi particulièrement, et par là sera pleinement justifié à vos yeux le dernier désir qu’il me reste à vous exprimer, c’est que ma lettre demeure absolument entre nous. En ce cas, vous pouvez compter sur ma reconnaissance sans bornes; sinon, ce que je ne puis du reste supposer, je me verrais forcée de vous désavouer et de vous poursuivre , bien qu’à mon grand déplaisir , comme une ennemie acharnée. Élise. »

Après avoir lu cette lettre pour la quatrième fois, le baron de Wenden se sentit comme sous l’impression d’un rêve pénible dont il lui était presque impossible de se réveiller. Il se prit le front à pleines mains, promena tout autour de lui des regards inquiets, considéra de nouveau l’adresse et le cachet de la lettre, mais il n’y trouva rien de changé, et, comme il l’avait remarqué tout d’abord, la lettre était rédigée si clairement qu’aucune méprise n’était possible.

Voilà une belle commission, se dit-il en soupirant, après avoir longtemps réfléchi. Que diable aussi ! pourquoi est-ce précisément moi qu’elle choisit? Quelle figure je vais faire devant Son Excellence! Oh! oh! quittez donc

• UN PONT D’OR

le droit chemin, laissez-vous donc engager dans une intrigue, surtout dans une intrigue conduite par une main de femme, vous ne vous appartenez plus, vous êtes, corps et âme, livré en proie à l’enfer!

Il s’était, en parlant ainsi, levé brusquement de son fauteuil, et allait et venait par la chambre avec une agitation fiévreuse. Il devait, avant tout, se hâter de retourner à la princesse ce billet compromettant. Ce qu’elle lui demandait était en définitive peu de chose, et il sentait bien qu’elle en avait parfaitement le droit. Le droit?... se dit-il à lui-même avec un sourire équivoque. Le droit que s’arrogent les grands de cette terre de se tenir cachés dans l’ombre et de nous mettre, nous, quand bon leur semble, en pleine lumière. Soit. Peut-être suis-je cette fois plus près de voir se réaliser ma théorie, que lorsque je me mêlai de ce fatal bouquet; peut-être touché-je enfin à un moment du bonheur.

Et s’approchant de la table, il remit le billet sous euveloppe, le cacheta, écrivit l’adresse, puis, en homme prudent, commanda de faire entrer le laquais.

C’était ce laquais de la princesse que nous connaissons déjà.

« Qui vous a donné cette lettre pour moi ?

— Madame la princesse elle-même.

— Quand?

— A dix heures sonnantes.

— Bien. Il est maintenant dix heures un quart, il faut que ma réponse soit entre les mains de la princesse à dix heures et demie.

— J’ai l’ordre de la remettre moi-même, répondit le serviteur en s’inclinant avec un profond respect.

— Bien, je vous remercie. »

M. de Wenden congédia d’un geste le laquais, qui se retira accompagné du valet de chambre. Puis, reprenant le cours de ses pensées, il se mit à arpenter de nouveau sa chambre avec une agitation inquiète.

Si je réfléchis bien, dit-il après une pause, la princesse, en me chargeant de cette commission, m’honore

d’une faveur toute particulière. Ce sont deux mouches prises d’un coup. La gratitude de la princesse d’une part, et de l’autre, la reconnaissance du régent que j’aurai mis sur la voie d’une entreprise périlleuse qui se préparait à son insu. En vérité, je crois que le moment du bonheur est proche pour moi, et que je n’ai cette fois qu’à tendre la main pour le saisir au vol. La princesse m’écrit de livrer son secret au régent lui-même, ou de préférence à un de ses conlidents. Avec un de ses confidents, je serai plus à l’aise. Diable ! ce n’est pas une petite entreprise de trahir ainsi et d’accuser, sans plus de façon que cela, une princesse du sang ! Les questions vont pleuvoir sur moi. On voudra connaître les sources et les preuves. Je connais cela. Puis Son Altesse le régent a une façon si singulière de tirer sa longue barbe, en de telles occasions, que je ne suis pas du tout rassuré. Au lieu qumsi je parle à un tiers, il pourra dire en définitive, tout ce qu’il lui plaira, que m’importe? Je n’ai pas à garantir chacune de ses paroles.

Il s’arrêta un instant, se jeta dans son fauteuil, et but le reste de son thé qui était devenu tout à fait froid.

Il n’y a que le baron Rigoll qui me cause quelque souci, continua-t-il toujours en se parlant à lui-même. Son Excellence est d’une nature violente. Il pourrait essayer de me traiter fort rudement et de représenter ma trahison à l’égard de la princesse comme une trahison envers lui-même. Mais à qui recourir pour me défendre? . Allons, il faut que je me garde bien de parler devant Son Excellence de l’ordre que j’ai reçu de la princesse. Oh! oh ! la chose est réellement plus compliquée que je ne l’avais pensé. Et à qui m’adresser? Quel est le confident du régent qui ait en même temps assez d’amitié pour moi pour que je puisse lui parler sans détour, pour qu’il apprécie ma situation et sauvegarde mes intérêts vis-à-vis du régent?

Il pencha la tête sur sa main et fixa longtemps devant lui un regard sombre.

Gomment donc, reprit-il ensuite, l’incomparable Schil-

UN PONT D’OR

1er dans une circonstance critique à peu près semblable fait-il parler le roi Philippe II?... Bon! voilà que j’ai oublié tout mon Schiller. Non pourtant, m’y voici. « Donne-moi, dit-il, un homme de haute clairvoyance, tu m’auras beaucoup donné. Trouve-moi un homme. » On entendit en ce moment rouler sur le pavé une voiture qui s’arrêta tout juste sous les fenêtres de Wenden. Le valet de chambre, qui se trouvait debout contre la croisée dans la pièce voisine, annonça par une fente de la porte que c’était une voiture de la cour, et demanda si M. le baron était chez lui pour qui que ce fût.

« Si c’est un de mes bons amis, répondit Wenden, tu lui diras que je me suis retiré dans ma chambre, mais que tu vas voir si je ne suis pas encore au lit. »

La porté refermée, le chambellan, renversé sur son fautedil, écouta avec la plus vive attention. Bientôt il entend quelqu’un monter rapidement l’escalier, et presque en même temps une voix dans l’antichambre.

« Que diantre! mon cher Henri, dit celte voix, quand on vient si tard, c’est qu’on espère trouver encore ses amis au logis. Dites au baron, fût-il au lit déjà, que je tiendrais fort à m’asseoir un instant à côté de lui. Ce n’est certes pas la première fois que cela m’arrive. »

Fernow ! dit M. de Wenden en agitant une sonnette qui se trouvait devant lui sur la table, près de ses journaux. Le valet de chambre parut sur le champ et, en homme avisé, ne manqua pas de laisser la porte ouverte, quand il entendit son maître lui crier d’une voix très-haute :

« Si je ne me trompe, c’est le major Fernow qui est dans le vestibule. Priez-le donc de ma part d’entrer. »

Fernow 1 se dit-il à lui-même. Ne serait-ce pas à lui, précisément, que je pourrais conter de point en point mon affaire? Oui, ma foi ! je le crois. Bhn qu’il soit fort attaché au régent, c’est pourtant un loyal garçon, et on peut se fier à lui.

Le major parut sur le seuil et dit au valet de chambre qui restait dehors :

« Dites en bas, je vous prie, que la voiture n’a pas besoin d’attendre. Je m’en retournerai à pied. »

Puis il entra dans la chambre en s’écriant gaiement, et presque d’un ton jovial :

« Tu vois, mon cher Wenden, comme je t’ai pris en affection. Après avoir dîné chez toi excellemment il y a quelques heures, je viens de nouveau te trouver. N’appelles-tu pas cela de l’amitié ? »

Le baron s’était levé pour aller à sa rencontre.

« Au fait, lui répondit-il d’un air fort amical, c’est fort beau de ta part de faire si tard une nouvelle visite à un malade. Pour ce qui est de l’amitié, j’espère bien savoir, d’ici à un quart d’heure, si tu es réellement venu me trouver par pur intérêt pour ma santé?

— Ah 1 s’écria le major avec une mine qu’il voulut rendre sérieuse, mais qui ne fut que comique en réalité, tu devrais me mieux connaître. Je suis désintéressé à l’excès.

— Asseyons-nous, asseyons-nous, » répliqua le chambellan avec un geste de la main et une mine qui voulaient dire clairement : C’est bon, laissons cela.

Bien que M. de Fernow s’empressât de se rendre à cette invitation et s’installât le plus commodément possible sur une chaise longue doucement coussinée, il n’en avait pas moins fort bien compris ce que signifiaient la mine et le ton de son ami.

« Non, répéta-t-il, je ne suis point intéressé, c’est un reproche que tu ne me saurais faire. Je me dévoue, quand il le faut, à mes amis.

— Oui, oui, repartit Wenden en appuyant sur les mots et en se laissant tomber lentement sur son fauteuil; tu étais jadis un bon garçon.

— Jadis?

— Allons, lu ne vas pas t’imaginer, je pense, que, sous les rayons de feu de la haute faveur dont tu jouis, tu sois resté le même? Sois donc franc. Qu’est -ce qui t’amène chez moi à une heure si avancée de la soirée ?

— Le désir de te voir. ,

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— Ah 1 chansons que cela !

— Sais-tu que tu es devenu méfiant à l’excès?

— Et quand cela serait, n’ai-je pas mes raisons pour cela? Ne suis-je pas ici depuis près de huit jours, condamné à garder les arrêts de la façon la plus désagréable, sans qu’un seul de mes amis se jette au feu pour me tirer de là?

— Nous parlerons de cela plus tard, répliqua Fernow. Pour le moment, le fait est que je suis ici pour pouvoir me reposer une demi-heure sur cette bonne chaise et, si tu n’y fais opposition, fumer un cigare par-dessus le marché.

— Tout cela, tu aurais pu le faire chez toi, » repartit le chambellan, en saisissant lentement le pied de la lampe et l’avançant de l’air le plus indifférent du monde, de manière à se mettre dans l’ombre de l’abat-jour vert et à faire tomber en plein la lumière sur son ami.

L’adjudant sourit tout doucement de cette petite manœuvre, qu’il saisit parfaitement, et alluma son cigare.

« Certainement, j’aurais pu faire tout cela chez moi, dit-il, mais je n’aurais pas eu le plaisir de m’entretenir avec toi. Sais-tu qu’il y a déjà passablement longtemps que nous n’avons causé ensemble, ce qui s’appelle causé?

— Oh ! oui, je le sais, dit en soupirant M. de Wenden.

— C’est, à vrai dire, depuis ce jour où nous étions de service ensemble au château, et où tu fus assez aimable pour m’exposer tout au long ta piquante théorie du bonheur.

— Et où je fus singulièrement leurré de mes beaux rêves, répliqua M. de Wenden. Ce que je supposais alors être pour moi le moment du bonheur fut, de fait, le moment de ma disgrâce. N’es-tu pas de mon avis? »

L'adjudant avait appuyé sa tête sur ses deux mains et regardait le plafond, tout en fumant avec délices. A la question de son ami, il haussa les épaules et répondit :

« Qui sait? Je ne saurais, pour ma part, être de ton avis. Que tu fusses à ce moment-là tout près du bonheur, j’en suis fermement convaincu, et je crois non moins

la

sûrement que l’insignifiante disgrâce, qui vint te frapper presque aussitôt, t’a préservé peut-être d’un plus grand malheur.

— Il y a quelque chose de vrai dans ce que tu dis, répondit M. de Wenden après un moment de réflexion; mais comme je te le disais tout à l’heure, ajouta-t-il en souriant doucement, tu as fait diablement de chemin dans ces huit jours. Tu es en état, je le vois, de me développer des côtés entièrement neufs de ma fameuse théorie. Allons, courage !

— Ce que ne voit pas l’esprit le plus perspicace, la simplicité d’un cœur d’enfant l’exécute.

— Tu me fais rire avec ton cœur d’enfant 1 Mais trêve de raillerie. Si tu ne veux pas m’expliquer au juste le motif qui t’amène à une pareille heure, ne refuse pas du moins à un prisonnier le récit de ce que tu as fait depuis sept heures jusqu’à présent. Car enfin tu n’es pas sans avoir fait quelque chose dans cette longue soirée, ajoutat-il en le regardant du coin de l’œil.

— Certainement, j’ai fait quelque chose, reprit Fernow, et j’ai même trouvé des passe-temps de plus d’une sorte. Mais ta question est d’une rare prudence, et tout à fait diplomatique. Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es.

— C’est vrai.

— Ou encore, dis-moi oit tu as été, et je reconnaîtrai ce que tu as fait.

— • C’est encore vrai ; mais ce sont des mystères sans doute, et je ne suis pas assez indiscret pour exiger que tu me les dévoiles.

— Des mystères 1 ohl je n’en fais point, avec toi moins qu’avec tout autre, et, pour peu que cela puisse t’amuser, je suis prêt à te conter de point en point mes occupations de ce soir. Mais tu me permettras auparavant de prendre une position tout à fait commode, car je suis extraordinairement fatigué. »

Cela dit, il tira une chaise devant lui, sur laquelle il posa les pieds, puis il s’étendit de tout son long, de telle sorte qu’il n’eût pas été plus à l’aise couché dans son lit.

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Le chambellan le regarda faire en souriant et se renversa lui-même le plus possible dans son fauteuil, ce qu’il fit du reste avec l’intention, avant tout, de se mettre entièrement dans l’ombre.

« Donc, commença l’adjudant, — tu sais que je commence volontiers tous mes récits par ce monosyllabe.

— Je le sais, je le sais, fit le chambellan avec impatience.

— En souvenir d’une belle et aimable jeune fille, qui faisait toujours ainsi. •

— Je te l’accorde.

— Donc, je te quittai après ton fameux dîner et j’allai, tout en fumant un cigare, faire un petit tour de promenade. Je me rendis au jardin du château et sur la terrasse que tu connais bien, et là je trouvai un jeune homme avec qui je causai de vers luisants.

— De vers luisants ?

— Oui, et de plusieurs autres choses encore. Puis je rentrai en ville, en traversant le château et m'arrêtant quelques instants sur la grande terrasse pour respirer le parfum des orangers.

— Voilà un plaisir bien calme et fort innocent. Mais tu as bien aussi, chemin faisant, lancé quelques œillades à certaines fenêtres du château ?

— Oui, sans doute; mais ce qui m’intéressa surtout, ce fut l’entretien de deux personnes que j’entendis tout à fait par hasard.

— Quelles étaient ces personnes ? demanda le chambellan devenu plus attentif.

— Pour le moment elles doivent rester inconnues, reprit le major ; peut-être leur caractère se développerat-il dans le cours de ma narration.

— Tu les revis donc dans la soirée?

— Oui. Je suivis l’une d’elles à travers plusieurs rues, je m’attachai à ses pas et soupai amicalement avec elle.

— C’était donc quelqu’un de notre société ?

— Point du tout. C’était un artiste, et, comme je me suis toujours piqué de protéger les arts, je me pris d’un

vif intérêt pour le jeune homme (car il est jeune), et nous échangeâmes ensemble des idées et d’autres choses encore.

— J’aurais bien voulu vous entendre, dit M. de Wenden en plissant les lèvres d’un air dédaigneux.

— Tu n’y aurais pas perdu, reprit M. deFernow, comme s’il eût pris au sérieux la réponse de son ami, c’eût été pour toi fort intéressant. Ce jeune homme me parla aussi de loi précisément.

— Ah! ah! je l’aurai peut-être protégé dans quelque circonstance, » dit négligemment le chambellan.

Ce fut maintenant le tour de Fernow de sourire d’une façon particulière, ce dont il ne se fit pas faute.

« Pour cette fois, continua-t-il, tu te trompes, cher Wenden. C’est ce jeune homme, tout au contraire, qui est en train de te protéger.

— Tu es en verve de plaisanter.

— Du tout; mais tu es un damné libertin.

— Hé?

— Tes intrigues de cour te laissent encore assez de temps pour t’occuper de ton voisinage, reprit l’adjudant après une pause dont il profita pour secouer la cendre de son cigare avec le plus grand sang-froid. Tu mets les cœurs en feu, tu fais des malheureuses, tu languis et tu fais languir. »

Si surprenant qu’il fût pour le chambellan d’apprendre que Fernow était au courant de sa télégraphie aérienne, il se sentit, au fond, flatté d’être tenu pour un irrésistible vainqueur. Il fit cette agréable petite moue que nous connaissons, et, pour mieux laisser voir cette expression de son contentement intime, il sortit un instant de l’ombre où il était plongé tout entier.

« Je vois que mon donneur d’avis a raison, dit le major. Wenden, Wenden, la jeune fille doit être extraordinairement belle et séduisante !

— Oui, elle est belle, répliqua Wenden d’une voix attendrie, et, tournant à ces mots un regard languissant du côté de la fenêtre, il eut l’air d’un fat accompli.

Utf PONT D’OR.

— Mais tu n’as encore fait que peu de progrès dans ton siège? demanda le jeune officier avec une indifférence apparente.

— Il est infiniment difficile de l’aborder, reprit le chambellan avec un léger soupir; et puis, tu le sais aussi bien que moi, je suis malade, je ne puis quitter ma chambre.

— Mais on peut éfcrire....

— Tu as beau dire, riposta vivement M. de Wenden; dois-je risquer de compromettre cette charmante enfant par l’intermédiaire d’un butor de valet? Ah! je n’aime point cela. Ne connais-tu pas mes principes sur ce point?

— L’individu avec qui j’ai soupé, dit Fernow, comme pour dire quelque chose, habite la même maison que la jeune fille; il a même ses entrées chez elle.

— Un amoureux peut-être, demanda Wenden presque jaloux.

— Au contraire, cher Wenden, un jeune homme raisonnable et fort sensé, qui trouve parfaitement naturel qu’une jeune et jolie fille, comme celle-là, ait du goût pour un cavalier tel que toi, — pardonne-moi ce compliment voilé, — un jeune homme enfin qui connaît un peu le monde, et....

— Et? répéta M. de Wenden, devenu fort attentif.

— Et qui, pour moi, serait capable de tout entreprendre. Mais nous parlerons de cela plus tard. Pour le moment je dois continuer mon récit. Donc, après avoir échangé des idées, nous échangeâmes des choses plus réelles, des choses qui étaient venues, par hasard, en la possession de ce jeune homme.

— Elles doivent m’être fort indifférentes, * dit le chambellan, qui était visiblement tout entier à la pensée de sa voisine.

L’adjudant avait cependant posé fort tranquillement son cigare sur la table, puis tiré de la poche de son frac un carré de papier, qu’il déplia avec précaution. Mais, pour être plus à l’aise, comme la table était encombrée de journaux et de papiers de toute sorte, il dut les pousser

de côté, et avança la lampe en même temps, certainement sans arrière-pensée, mais de façon pourtant qu’il se trouva dans l’ombre à son tour, tandis que la lumière tombait en plein sur son ami. Wenden avait regardé Fernow déplier son carré de papier, comme si la chose lui avait été tout k fait indifférente. Mais lorsque le major eut défait l’enveloppe, ce qui lui avait pris beaucoup de temps, et qu’il en eut tiré les deux photographies que le lecteur connaît, l’effet produit sur Wenden par cette soudaine apparition fut une véritable surprise, presque de l’effroi. Ses yeux, tout k l’heure noyés dans une douce langueur, parce qu’il pensait sans doute k sa belle voisine, se fixèrent tout k coup sur ces feuilles avec une , immobilité de spectre. S’appuyant des deux mains sur la table, il se leva vivement de son fauteuil, sans détourner la vue du portrait du comte Hohenberg.

« Fernow, s’écria-t-il le cœur oppressé, d’où tiens-tu cette feuille? Qu’est-ce que cela signifie? »

Quoique le major eût fort bien remarqué le trouble soudain de son ami, il fit pourtant comme s’il était exclusivement occupé de rallumer son cigare ; mais en étendant la question qu’il lui adressait d’un ton fort élevé, il le regarda d’un air étonné et lui répondit vivement: . ,

« Qu’as-tu besoin de trembler? Ce portrait n est-il pas

celui d’une personne que j’ai vue chez toi? du.... comte

Hohenberg? » ...

Wenden vit qu’il s’était en quelque sorte trahi, et il chercha k réparer sa faute de son mieux, en regardant le portrait avec une indifférence affectée.

« Tu as raison, dit-il ensuite d’une voix un peu émue, c’est le comte Hohenberg. Quant k ce que tu me disais tout k l’heure de mon effroi, je n’y vois en effet aucun motif. Je connais le comte tout aussi peu que tu le connais toi-même, et je ne m’intéresse pas k lui le moins du monde. »

Il avait, k ces mots, pris le portrait dans sa main, mais ses doigts tremblaient, tant il était agité, et il ne put

UN PONT D OR

se défendre de jeter par-dessus le papier un rapide coup d’œil sur Fernow.

« Au fait, mieux vaudrait, dit celui-ci, que tu m’avouasses à cœur ouvert que ce personnage est extraordinairement intéressant pour toi, aussi bien qu’il l’est pour moi et pour une troisième personne fort haut placée. Tu seras de cet avis sans doute, si tu daignes écouter la suite de mon récit.

— Tu n’es donc pas encore au bout? demanda le chambellan avec une anxiété visible.

— Oht non; le meilleur me reste à dire à présent, et ce sera pour toi une preuve manifeste de ma franchise à ton égard. Après notre souper, lorsque j’eus obtenu cette photographie, je me rendis chez Son Altesse le régent.

— Ah! s’écria Wenden, Réellement effrayé cette fois. Et il te reçut à une heure si avancée? Fernow, tu as su bien mettre à profit le moment du bonheur.

— Je le crois, répéta Fernow. Et il ajouta avec intention : pour moi et pour mes amis. Je fus donc reçu par le régent, dit-il d’un ton dégagé.

— Et le régent? demanda Wenden, qui respirait à peine.

— Le régent fut visiblement surpris à la vue de cette photographie. Cependant, tu le sais comme moi, il ne se laisse pas maîtriser par ses surprises; aussi se remit-il incontinent, me remercia de ma communication, et dit: « Allez immédiatement trouver le baron de Wenden ; « c’est un homme qui a notre faveur à cœur. Il peut vous « donner, et vous donnera certainement les explications « désirables sur cette affaire. Comprends-tu? *

Le chambellan s’était laissé retomber sur son fauteuil; mais, aux derniers mots de son ami, il se releva vivement, avec toutes les marques de la surprise et de l’effroi.

« Fernow, s’écria-t-il d’une voix tremblante, tu es mon ami ; sois franc et vrai avec moi. Suis-je perdu, ou ne le suis-je pas?

— Perdu I toi ? repartit l’adjudant tout interdit. Crois-tu donc que je me serais introduit chez toi pour le préparer à un coup pareil? et que, pour t’y préparer, j’eusse pris le biais de le parler de tes amourettes?... Wenden, tu me connais fort mal. Toi perdu? Il n’est pas question de cela le moins du monde. Au contraire, je crois pouvoir te déclarer en toute assurance que tu es en droit d’appeler ce moment-ci un moment du bonheur, si....

— Si.... Ah! je comprends ce si, et Dieu soit loué si je le comprends bien ! — si Son Altesse daigne accorder à la proie tombée dans ses filets l’insigne faveur d’un honorable retour ; si je consens à offrir à un ennemi battu un pont d’or.

— Ce pont d’or sera un pont d’or en effet, dit trèssérieusement l’adjudant, s’il # a pour piliers la vérité et la franchise. »

Malgré la situation pénible où se trouvaitM.de Wenden, il éprouva comme un sentiment de triomphe, en pensant à la lettre de la princesse et en réfléchissant que les explications qu’il était prêt à vendre au régent au prix de ses bonnes grâces, lui étaient déjà payées d’avauce par la reconnaissance de la princesse. Au fait, c'étaient, comme il se l’était dit tout à l’heure, deux mouches prises d’un coup.

Il tendit le haut du corps en avant, et sa figure prit une expression presque chagrine, lorsque, la main gauche appuyée sur la table, il dit après quelques moments de réflexion :

« Eh bien ! je veux m’abandonner sans retour à la merci de Son Altesse, et tu voudras bien, mon cher Fernow, ne pas oublier de le lui faire savoir. Je te prie d’ajouter que, de mon propre mouvement, sans crainte de la colère d’une très-auguste personne, — colère qui ne tiendra pas, — ajouta-t-il avec un soupir hypocrite, je veux lui dire tout ce que je sais. »

De fait, il raconta à Fernow tout ce qu’il avait appris de la présence du duc Alfred de D.... par le baron Rigoll,

UN PONT D’OR

et il en dit plutôt trop que trop peu. Car il orna son récit partout où cela lui parut nécessaire, et quand, pour conclure, l’adjudant fit le résumé de sa déclaration, le baron de Wenden avait l’air glorieux et triomphant d’un fidèle serviteur du régent, qui avait usé de toute son influence auprès de la princesse pour empêcher une alliance vue de mauvais œil par le prince....

M. de Fernow n’avait pas manifesté le moindre étonnement pendant tout le récit de son ami. Bien que plusieurs détails fussent pour lui tout nouveaux, il tenait du régent le fil principal de l’affaire. Cependant restait un dernier point qu’il désirait apprendre de la bouche du chambellan ; en conséquence, il lui dit :

« Mets le comble à tes aveux, mon cher Wenden, et dis-moi si le baron Rigoll a été l’agent principal dans cette comédie de mariage.

— Je pourrais presque m’offenser d’une telle question, répondit M. de Wenden d’un air piqué. Quand je me mêle d’une affaire, j’ai l’habitude de le faire avec une entière indépendance. Que Son Excellence ait, de son côté, offert chaleureusement ses services à la princesse, tu dois trouver cela très-naturel.

— Certainement, très-naturel, reprit M. de Fernow avec quelque amertume ; pour un si haut prix, on peut bien risquer quelque chose. Mais ma mission est accomplie à cette heure. Cher Wenden, tu as justifié avec éclat la confiance qu’avait mise en toi le régent. Tu t’étonneras sans doute d’apprendre que Son Altesse était déjà instruite de toute cette affaire. Tout ce qu’elle voulait savoir seulement, c’était jusqu’où tu irais dans ton — pardonne-moi le mot — dans ton zèle aveugle à servir la princesse derrière le dos du régent.

— Pas plus loin que doit aller un homme d’honneur qui veut satisfaire les désirs d’une auguste dame, et pourtant ne pas faillir à l’obéissance qu’il doit à son souverain. »

M. de Wenden dit ces mots avec une solennité extraordinaire et en prenant l’attitude d’un orateur populaire.

Mais ce fut l’affaire d’un instant, et il continua avec une vivacité tout aimable:

« Mais je veux achever de te convaincre et te faire tou* cher du doigt, pour ainsi dire, mes bonnes dispositions à l’égard du régent. Viens. »

Sur ce, il alla à son bureau et prit une feuille de papier qu’il remit à l’adjudant. C’était le brouillon d’une lettre au régent, par laquelle il lui demandait audience pour la communication d’un secret important. M. de Fernow parcourut le papier et regarda Wenden d’un air tant soit peu surpris.

« Au fait, lui dit-il, on peut se servir de ces lignes dans ton intérêt et c’est ce que je ferai. Mais pour le moment, ajouta-t-il en souriant, permets-moi de te féliciter de tout mon cœur de ce que ta santé se soit si soudainement rétablie. Son Altesse désire savoir de toi-même, demain matin de bonne heure au rapport, si ton indisposition a eu, oui ou non, quelque gravité. »

Le chambellan laissa échapper un léger soupir en apprenant que ses arrêts avaient enfin cessé. Non que la chose lui lût désagréable, mais, à la tournure de l’entretien qu’il venait d’avoir, il vit à quel degré de faveur devait être Fernow, et ce ne fut pas sans en éprouver quelque sentiment de jalousie.

Dans cette fameuse après-midi de dimanche où ils s’étaient arrêtés ensemble près du bouquet dont il a été tant question au commencement de cette histoire, le bonheur les avait tous deux effleurés de ses ailes ; mais il ne favorisa de son sourire que celui qui l’avait su saisir. Et ce mortel heureux avait été Fernow. Si lui- même, en ce moment-là, au lieu de se tourner à gauche du côté de la princesse, se fût incliné à droite vers le régent, c’eût été tout autre chose, et peut-être aurait-il maintenant dans sa poche un brevet d’ambassade. Oui, le bonheur est capricieux. Il ne sert de rien de voir le moment favorable, il faut aussi le savoir prendre.

« Il me semble que ta guérison ne te fait pas grand plaisir, dit M. de Fernow en remarquant l’air pensif et

UN PONT D’OR

rêveur oe son ami. Que diable! je serais presque tenté de croire que tu as le cœur pris décidément pour ta petite voisine, et que tu souffres de n’avoir plus de prétexte à présent pour stationner tout le jour à ta fenêtre.

— Tu crois? demanda M. de Wenden; mais au fond il n’était pas fâché de paraître aux yeux de son ami avoir moins souffert de ses arrêts forcés qu’il ne l’avait fait réellement. D’ailleurs, avec sa vanité, il avait de tout temps aimé à passer pour un vainqueur irrésistible, bien que ses conquêtes méritassent rarement ce nom pompeux. Il fit donc une petite mine satisfaite, passa plusieurs fois sa main gauche sur ses cheveux bien lissés et sourit en regardant la fenêtre avec un léger soupir affecté. Vraiment, tu n’as pas tout à fait tort, ajouta-t-il, et, si tu connaissais celte charmante créature, tu comprendrais qu’on ne saurait mettre ses faveurs à un trop haut prix.

— Eh bien! n’épargne ni soin ni peine, reprit M. de Fernow en tirant sa montre et en s’écriant vivement : Mais quoi! presque minuit! Demain, continua-t-il sur un ton ordinaire, tu auras tout le temps nécessaire pour tracer une nouvelle parallèle qui te rapproche de ta forteresse. Si tu as besoin de moi, tu sais que je suis tout entier au service de mes amis. A propos, ne t’ai-je pas dit que le jeune homme avec qui j’ai soupé avait ses entrées chez ton adorée?

— Oui, tu m’as parlé de cela.

— Et aussi qu’il se ferait un véritable plaisir de nous servir, toi et moi, en cette occasion?

— Oui, et après?

— Et après? Voilà une curieuse question pour un chambellan de vingt ans, qui connaît le monde.

— Tu penses donc, dit M. de Wenden d’un air de doute, que je devrais....

— Lui écrire, oui. C’est pourtant bien naturel. Peu de mots, mais nets et fermes.

— Lui écrire que je l’aime?

— Le lui faire comprendre, mais sans extravagance ; la prier modestement de te permettre de lui faire visite.

Une lettre enfin conçue en de tels termes que, si elle vient à tomber entre les mains de sa mère, celle-ci puisse dire de toi : C’est un jeune homme modeste, réservé, et s’il vient chez nous, ses visites ne sauraient porter aucun préjudice à ma fille.

— As-tu l’habitude de ces sortes de billets? demanda Wenden.

— Point du tout, répondit Fernow; tu manies la plume bien mieux que moi. Mais tu m’as l’air d’avoir peur de te compromettre en écrivant. Si telle est ton opinion, restons-en là et n’en parlons plus. J’ai voulu seulement te montrer ma disposition à servir tes intérêts. »

Là-dessus, il se leva et prit son paletot qu’il avait jeté en entrant sur un sofa.

® Crois-tu que ton jeune homme soit sûr?

— Il remettra le billet, voilà ce dont je ne doute point.

— Quand?

— Demain, si cela te plaît. »

M. de Fernow dit cela en bâillant fortement, du ton d’un homme qui s'ennuie et tombe de sommeil.

« Eh bien! j’écrirai deux lignes.

— Comme tu voudras. »

Le chambellan s’assit à son bureau, mâchonna un instant la barbe de sa plume, et comme il commençait à la faire courir rapidement sur le papier, l’adjudant alluma un nouveau cigare, boutonna son paletot et mit ses gants.

« Voilà! dit Wenden ; court et bon. Veux-tu que je te lise mon billet? »

Fernow fit de la tête un signe affirmatif et s’approcha du bureau.

« Adorable demoiselle! Depuis assez longtemps j’ai le bonheur de vous voir à votre fenêtre, mais je serais le plus heureux des hommes s’il m’était permis de vous dire un mot amical. Soyez aussi bonne que vous êtes belle, et daignez honorer d’une réponse votre adorateur dévoué. »

a Et puis? demanda le major en riant.

— Rien de plus, répondit le chambellan étonné.

— Point de signature?

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— Penses-tu donc que je doive ajouter une initiale quelconque?

— Tu me plais avec tes lettres d’amour anonymes. En de telles occasions, on ne procède pas avec mystère, mais on agit ouvertement et l’on signe de tout son nom.

— Oh ! tu plaisantes I

— Pas le moins du monde. Mais tu possèdes une merveilleuse puissance d’imagination! Tu penses qu’une honnête jeune fille, — car je la tiens pour telle d’après tes descriptions, — va répondre à un chiffon de papier sans signature? Non, non. De deux choses l’une, ou laissemoi là toute cette histoire, ou donne ton nom tout entier : Baron Édouard de Wenden.

— Mais c’est me compromettre, dit le chambellan. Cependant si tu penses..., continua-t-il en voyant l’officier hausser les épaules d’impatience, bah? qu’à cela ne tienne. »

Et il signa d’un trait de plume à la hâte.

« Maintenant tu seras content, je l’espère : Baron Édouard de Wenden. C’est mon nom, mon honneur, tout mon avenir que je mets dans tes mains.

— Ta citation est fausse, mon cher ami, dit le major en fourrant le billet cacheté dans sa poche. Je ne suis pas le secrétaire Wurm, mais tu es bien moins encore l’innocente Louise. Maintenant, Dieu te garde! Nous nous reverrons demain.

— Oui, à Philippes! répondit le chambellan avec un accent tragique. En même temps il accompagna son ami jusqu’à la porte. Recevrai-je une réponse à mon billet? lui dit-il timidement, avant qu’il l’eût quitté.

— Probablement , répliqua Fernow en riant, et du même coup une invitation à un moment du bonheur »

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