‹ Le moment du bonheur F. HackländerChapitre 15 sur 19 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Les appartements de la princesse Élise étaient, comme nous l’avons vu dans un des chapitres précédents, attenants à la grande pièce du château, qui servait â la fois de salle de réception, de salle de danse et de salle à manger, dont ils n’étaient séparés que par deux antichambres. Ils avaient été destinés d’abord à la duchesse régnante, mais le prince défunt son époux avait préféré se reléguer dans l’aile en retour du château, dont le séjour offrait plus de tranquillité, et la princesse avait été maintenue dans le droit qu’elle s’était d’elle-même arrogé de les habiter. Tout bien considéré, en tout ce qui concernait le régime intérieur du château, la princesse Élise était, à proprement parler, maîtresse et souveraine. A trèspeu d’exceptions près, le régent lui laissait le plaisir de régler elle-même les invitations de dîner, et quant aux exceptions même que s’était réservées le duc, elle savait toujours adroitement s’y prendre pour faire inviter par surcroît, d’une manière ou d’une autre, les personnes qui pouvaient avoir été oubliées.

Le régent, qui connaissait l’esprit net et pénétrant de sa cousine et prisait fort son jugement, donnait fréquemment chez elle ses grandes audiences aux ambassadeurs étrangers et autres illustres personnages, et il pouvait, en ces occasions, remarquer tout en souriant comme elle prenait sans cesse le pas sur lui, soit par le piquant de ses questions, soit par la grâce souple de tous ses mouvements, de manière à ne lui laisser jamais que le second rôle. La duchesse, qui dans les premiers temps passait presque toute la journée chez sa sœur, ne sortait plus

guère de chez elle, ce qui donnait aux appartements de la princesse un aspect beaucoup moins animé, vu que celle-ci tenait le plus souvent compagnie à la duchesse dans l'aile écartée du château. Il suffisait de traverser les appariements de la princesse pour comprendre le charme irrésistible d’un pareil séjour. Outre que rien n’y manquait de ce qui constitue le confortable, tout y était disposé avec un art et un goût aussi éloignés de la surcharge que d’une mesquine simplicité.

La duchesse aimait sa sœur avec une tendresse qui allait jusqu’à la passion, et le régent, pour sa part, la traitait en enfant gâté. Y avait-il quelque part un objet d’art remarquable, tableau, statuette, pièce de bronze, qui convînt aux appartements d’une dame, on en faisait choix tout aussitôt pour la princesse Élise, et sa sœur lui abandonnait ces babioles, comme elle les nommait, avec d’autant plus de plaisir qu’elle aimait par goût la simplicité et que ses appartements étaient aussi modestement meublés qu’eussent pu l’être ceux d’un particulier aisé.

L’antichambre attenante à la grande salle à manger nous est déjà connue. Elle était suivie immédiatement d’une autre qui conduisait à un salon où la princesse avait coutume de tenir ses petites réunions. Là point de meubles dorés, mais en bois de palissandre, richement sculpté, d’après les dessine des premiers artistes. Aux angles de la pièce, des massifs de fleurs et de petites statues de marbre; sur tous les murs, des tableaux. Une seule grande fenêtre formée d’une glace immense sans tain, qui se levait et se baissait par la simple pression d’un léger ressort. Devant cette fenêtre, en dehors, une plate-forme, avec une fontaine de marbre blanc, d’où jaillissait une eau claire et transparente; tout autour des orangers et des citronniers, avec des plantes grimpantes qui formaient au-dessus un magnifique berceau, charmant refuge contre les ardeurs des jours d’été.

A ce salon attenait une petite salle à manger dont les murs étaient recouverts d’une boiserie en chêne ornée d’encadrements de bronze ciselé. Un magnifique lustre,

également en bronze, était suspendu au-dessus d’une table ronde, autour de laquelle pouvaient s’asseoir huit personnes. La princesse n’en invitait jamais plus à ses dîners. La porte était en bois de chêne finement sculpté, ainsi que le buffet tout chargé de porcelaines rares de Mayorque et de riches cristaux antiques. Les deux fenêtres étaient garnies de rideaux de velours violet foncé comme celui qui recouvrait les chaises et les fauteuils. Les larges panneaux des boiseries du pourtour offraient à l’œil des groupes de bêtes sauvages et d’oiseaux, le tout en bronze ciselé et exécuté par les premiers artistes de l’époque. •

A côté de cette salle à manger s’en trouvait une plus petite, servant aux déjeuners de la princesse, et où elle recevait aussi les dames qu’elle honorait plus particulièrement de sa confiance et de son amitié. Les murs en étaient tendus de soie bleu clair et tout l’ameublement était de bois de rose. C’était une pièce toute gaie et riante, avec une grande fenêtre cintrée, d’où l’on jouissait d’une vue magnifique sur la ville. De hauts massifs de lierre en tapissaient le fond et formaient un délicieux retrait. Tout auprès était la bibliothèque, riche en bonnes éditions des écrivains et des poètes les plus célèbres, mais plus particulièrement en magnifiques gravures de toutes les nations. Au sortir de cette bibliothèque, on entrait dans les appartements proprement dits de la princesse. C’était d’abord son boudoir, où elle n’admettait que ses connaissances les plus intimes, puis la chambre de toilette, la chambre à coucher, le cabinet de bain, la garde-robe, les chambres des femmes de service, le tout terminé par une antichambre, où avait coutume de se tenir la dame de service, quand la princesse n’avait pas besoin de l’avoir auprès d’elle.

Le boudoir, qui était aussi un cabinet de travail, était arrangé et meublé avec un goût exquis et une rare coquetterie. Les murs étaient tendus de soie brodée rose et blanc, les lambris en bois précieux, avec quatre consoles richement sculptées, surmontées alternativement d’une

belle petite statue en marbre ou d’un vase magnifique. Ce qui n’était pas un des moindres ornements de cette pièce, c’étaient deux fenêtres de style gothique avec des vitraux anciens et d’un travail de choix. Devant ces fenêtres de petits divans, construits de telle sorte que l’on pouvait s’en servir comme de sofas pour deux personnes et, au moyen d’une légère pression de la main, en former deux fauteuils placés vis-à-vis l’un de l’autre. La porte qui donnait dans la bibliothèque était recouverte d’une vieille tapisserie des Gobelins parfaitement conservée, et celle qui servait à passer dans les appartements réservés était formée d’une immense glace, qui allait du plancher au plafond et qui tournait à l’aide d’un mécanisme ingénieux. Elle s'ouvrait et se refermait sans le moindre bruit. Les étagères ainsi que le bureau étaient chargés d’une foule de petits chefs-d’œuvre en métal et en porcelaine; et comme la princesse y recevait rarement, on trouvait sur les divans, sur les chaises et les fauteuils des livres, des portefeuilles tout ouverts, remplis de dessins à la plume et d’aquarelles fort rares, — le tout lë plus souvent dans un désordre pittoresque.

Le lendemain qui suivit son entretien avec M. de Fernow, le régent n’eut pas plus tôt entendu le rapport de l’adjudant, qu’il fit demander quelques minutes d’audience à la princesse. Il était encore de fort bonne heure et il s’écoula un temps assez long, vu les formalités et les cérémonies qui accompagnent toujours à la cour des demandes de cette sorte, après quoi M. Kindermann vint annoncer que Mme la princesse aurait l’extrême plaisir de recevoir Son Altesse vers dix heures, avant de se rendre chez Mme la duchesse sa sœur. M. Kindermann avait annoncé cela très-lentement et avec un sourire qui, pour ceux qui connaissaient bien ce digne serviteur, avait quelque chose de forcé. M. Kindermann se trouvait en effet dans un état de vive anxiété. Le régent était muet comme la tombe. Par bonheur, il commanda son uniforme des dragons de la garde, ce qui fit espérer à M. Kindermann de pouvoir glisser quelque remarque très-humble,

quelque respectueuse question, à l’aide de sa manœuvre bien connue du sabre et du ceinturon. Mais avant même que M. Kindermann eût donné au valet chargé de la garde-robe les ordres nécessaires relativement à l’uniforme, le régent avait subitement changé d’avis et demandé un simple habit bourgeois. Cette circonstance si futile en elle-même fut pour M. Kindermann l’occasion de nouvelles réflexions mêlées d’une sorte de sentiment pénible, attendu que Son Altesse ne répondait aux questions indispensables que par des hochements de tête, tout au plus par oui et par non. Si l’essence de vinaigre manquait son effet, il n’y avait plus rien à espérer. Or ce moyen ne réussit pas davantage. M. Kindermann s’attendait, selon l’habitude, à voir le régent, sous l’action de ce parfum détesté, tourner à la langueur et k la rêverie; mais point. Le régent passa rapidement la main sur son front, hocha la tête et dit d’une voix haute et distincte :

« C’est bon, nous allons voir. »

Comme dernier essai, le valet de chambre fit semblant de prendre ces mots du régent pour, un commencement de conversation, et s’empressa de lui demander ses ordres; mais il n’y gagna rien encore.

« Je vous remercie, lui dit le régent, ce n’est rien, cher Kindermann. »

Ce cher Kindermann contraria presque le vieux serviteur, et il se dit à part lui : A quoi me sert ce cher Kindermann, si l’on me traite comme le dernier des domestiques du château, comme si j’étais entré d’hier au service de la cour? Ce ne serait pourtant pas la première fois que le régent m’aurait touché un mot sur quelque affaire importante. En combien d’occasions ne m’a -t- il pas déjà demandé : « Eh bien! n’avons-nous rencontré ce matin aucune araignée?» Ou bien : «Que pensons-nous de la journée d’aujourd’hui, Kindermann? Sera-t-elle bonne ou mauvaise? Pouvons-nous entreprendre quelque chose ou devons-nous plutôt rester tranquille? »

Cependant il n’y avait rien à faire. Le valet de cham-

bre < a I a ‘ t / a ! t son devoir et devait s’en remettre pour le reste à M de Fernow, en qui il plaçait encore une dermère espérance; car le major était dans l’antichambree quand le régent la traversa quelques minutes avant dix heures, M. Kindermann l’entendit qui disait •

« Accompagnez-moi là-haut, Fernow, et ne vous éloignez pas. » B,UI

Ils montèrent donc l’escalier tous les deux ensemble! Us n étaient pas encore arrivés au premier étage au’ik entendirent M. Steppler, qui les attendait, tousser de la façon la plus respectueuse. Le valet de chambre de la princesse annonça au régent, dans l'attitude la plus humble de son emploi, que madame se trouvait dans son boudoir et qu elle serait très-heureuse d’y recevoir la vi sue de Son Altesse. 3 V1

Pourquoi le régent répondit-il à ces paroles par un sourire mélancolique et par un long regard dans une des immenses glaces de l’antichambre, c’est ce que nous ne saurions dire au juste. Il traversa d’un pas léger le salon les deux salles à manger, la bibliothèque, et, à le voir marcher ainsi, la tête haute, avec cette contenance miliaire, ferme, mais sans roideur, ses grandes moustaches légèrement retroussées, on n’eût pu se défendre de dire : voilà un bel homme, un prince distingué*

, * v « c une ponctualité toute militaire, il'laissa la pendule de la bibliothèque sonner dix heures, puis, soulevant la tapisserie des Gobelins, il entra dans le boudoir La princesse soit qu’elle ne l’attendît pas encore, soit qu’elle eût donné 1 ordre qu on le lui annonçât une seconde fois parut toute surprise et presque effrayée. Elle était debout devant son bureau, et tenait à la main un petit étui dont elle pressa le couvercle très-vite, ce qui produisit un mit assez fort. Cela n’échappa point au régent, et s’il n eut été complètement maître de lui-même, il n’en eût pas fallu davantage pour obscurcir son front d’un léger nuage; mais il s’avança d’un air enjoué et avec un gai soume vers la princesse, qui, de son côté, fit quelques Pas pour venir à sa rencontre. Puis il lui prit la main

qu’elle lui tendait et la secoua amicalement, comme il avait coutume de le faire.

La princesse était ravissante à voir et paraissait de fort bonne humeur. Ses cheveux blonds abondants étaient relevés autour de sa tête avec un semblant d’abandon, mais ils encadraient sa figure d’une manière si piquante, qu’il était facile de remarquer que cette simplicité n’était pas sans dessein. Elle portait avec cela une robe de matin blanche sans aucun ornement, tombant très-bas et si juste que l’œil ne perdait pas un seul des contours de sa taille gracieuse.

« Il y a bien longtemps, mon cher cousin, dit-elle, non sans une légère teinte d’ironie, que je suis privée de l’occasion de vous accorder une petite audience.

— Cela vient, répliqua le prince en souriant, de ce que je me fais volontiers une étude de sonder les dispositions des personnes qui me sont chères. »

La princesse lit avec les mains un petit geste comique, comme si elle voulait parer un coup, et dit en relevant les lèvres tant soit peu :

«Encore la guerre! déjk! je le vois bien. Votre Altesse ne vient jamais à moi qu’avec des vues hostiles, et comme je sais cela pertinemment, ajouta-t-elle d’un ton en apparence fort sérieux, je dois supplier mon trèscher cousin de s’asseoir, afin que je n’aie pas trop de désavantage; une pauvre petite personne comme moi! Voyez-vous comme il me faut lever la tête pour vous regarder? Ce ne serait point un combat à armes égales. »

A ces mots, elle s’était approchée tout près du régent, moitié dansant, moitié glissant, selon son habitude. Quand elle fut aussi près que possible de lui, elle le regarda de bas en haut dans les yeux, entr’ouvrant avec cela sa petite bouche railleuse de manière à laisser voir ses dents fines et bien rangées; puis elle referma les yeux une seconde après, comme si elle eût eu encore un peu sommeil. Le régent, avec un soupir qu’elle ne put pas bien s’expliquer, lui dit :

« Oui, oui, nous ferons mieux, ma très-chère Élise, nous ferons mieux de nous asseoir.

— Bien, repartit-elle vivement, et là-bas sur le divan, près de la fenêtre, sur le divan de mon invention. »

Elle se dirigea vers le divan en question, et posant la main sur le ressort caché, elle continua :

« Mais, connaissez-vous le mécanisme!

— Oh! je le connais parfaitement, dit le régent qui l’avait suivie lentement. C’est l’œuvre d’un caprice de notre aimable princesse.

— Aïe! aïe! s’écria-t-elle avec un sérieux comique, Votre Altesse est galante avec moi ; j’ai vraisemblablement commis quelque faute, et je vais essuyer un petit sermon. S’il en est ainsi, continua-t-elle, et un éclair malicieux brilla dans ses yeux, raison de plus, je presse le ressort. »

C’est ce qu’elle fit, et le divan, se partageant par le milieu, forma deux fauteuils vis-à-vis l’un de l’autre.

« Vous ne voulez donc pas m’avoir à côté de vous? demanda le régent en riant.

— La figure de Votre Altesse est beaucoup trop sérieuse pour un voisinage si rapproché, qui me plairait fort en toute autre circonstance. Puis, vous me pourrez mieux voir, si je suis assise devant vous, ou pour dire le vrai mot, vous pourrez mieux juger si le sermon que je Vais recevoir ne manque pas son effet sur mon esprit léger.

— Vous attendez donc un sermon? dit le régent après s’être assis devant sa jeune cousine. Vous avez donc la conscience en mauvais état?

— Gela n’est que trop facile à vos yeux, mon très-honoré seigneur et cousin, répliqua la princesse. Mais, plaisanterie à part, je crois pour cette fois que, quoi qu’il puisse arriver, je puis vous regarder avec le plus grand calme. »

Elle s’était, à ces mots, renversée sur son fauteuil, attachant sur le duc un regard si ferme que tout autre y eût pu lire la plus parfaite innocence. Mais non pas le régent. U savait bien ce que voulait dire ce feu étrange

qui brillait dans les yeux de sa cousine, et pourquoi ses lèvres tremblaient, bien que ce fût d’une manière presque imperceptible. Il devait user de ses armes les mieux trempées pour la combattre, et il n’ignorait pas combien il était difficile de lui faire perdre contenance. Elle avait de sa main droite saisi un des gros glands de soie fixés aux longues embrasses qui servaient à tirer les rideaux de la fenêtre, et elle s’en était fait comme une espèce d’éventail, tantôt le faisant tourner rapidement pour se donner de l’air, tantôt le tenant immobile devant sa figure et lançant alors des œillades moqueuses et presque méchantes à travers ses franges violettes.

« Nous aurons d'ici à très-peu de jours un grand événement à la cour, dit le régent en faisant allusion à l’état de la duchesse, veuve du prince défunt; ce moment, je crois, est fort proche. Puis, quelques semaines après, la duchesse se retirera à Eschenburg.

— Pour ce qui est de ce dernier point, répliqua la princesse, c’est, je crois, une affaire décidée; et, si je ne me trompe, tous les arrangements sont déjà pris pour cela. »

Elle laissa pendre le gland devant sa figure, puis le fit tournoyer vivement, jetant à travers les franges un regard perçant sur son cousin.

« Certainement, tous les arrangements sont pris, répéta le régent; cependant nous paraissons tous avoir oublié que le château d’Eschenburg est bien petit et offrira à peine assez de place pour la duchesse et pour vous.

— Pour moi? Je ne songe point à aller à Eschenburg,

— Vous avez donc changé d’idée?

— Oui, il y a tant de choses qui changent, reprit la princesse d’une voix très-basse.

— Ne m’avez-vous pas dit dernièrement que votre plus grand plaisir serait de vous trouver à proximité du petit héritier futur ?

— Ou de la petite princesse. C’est vrai, j’ai dit cela.

— Et maintenant?

— Maintenant j’ai réfléchi, ou plutôt je me suis rap-

pelé combien vous m’avez dit souvent que je ferais beaucoup mieux de laisser ma sœur à ses inspirations propres. J’ai trouvé que vous aviez raison de me parler ainsi, et je veux, sur ce point comme sur bien d’autres, suivre strictement votre conseil. »

La princesse dit ces mots d’un ton sérieux, dont le régent fut frappé, et elle laissa pendre le gland de telle sorte devant sa figure, que l’on ne pouvait rien voir de l’expression de ses yeux.

« Tenons-nous sur nos gardes! pensa le régent. Ce n’est pas sans dessein qu’elle joue à cache-cache avec moi. Elle met sa figure dans l’ombre, tandis que je suis en pleine lumière. La prudence nous fait une loi, à nous aussi, de prendre nos précautions. » Et se renversant le plus possible, il s’accouda sur un des bras du fauteuil et mit la tête dans sa main.

« Est-ce que l’héritier que nous attendons peut se passer de vos soins? reprit-il alors.

— Prince ou princesse, quel que soit l’arrêt du ciel, je suis convaincue que les dispositions prises par vous seront les meilleures et les plus utiles.

— Depuis quand m’octroyez-vous cette confiance?

— Je n’ai jamais pensé de vous autrement; seulement, j’ai peut-être été par fois mal comprise.

— Hé ! princesse, reprit le régent après une pause d’un moment, pardonnez-moi si je vous déclare que je commence à prendre le change avec vous. Quoil vous si passionnée pour cette petite guerre, qui règne depuis trop longtemps entre nous, vous voudriez vous retirer de vos positions les plus sûres et m’abandonner le champ de bataille! Comment dois-je vous comprendre?

— Vous dites le mot juste, répliqua presque sérieusement la princesse. J’ai en effet l’intention de me retirer de mes positions, toutes sûres qu’elles sont, et de vous abandonner le champ de bataille. Oui , c’est la pure vérité. Je combattais, puisque vous le voulez, par humeur et pour nul autre motif.

— Ah I fit le régent en se redressant. Dois-je vous

croire en effet, princesse? Vous ne combattiez jusqu’ici que par humeur et pour nul autre motif? Et maintenant vous voulez réellement vous retirer et me donner, sans plus de raison, cause gagnée? »

Il dit cela en souriant, mais il y avait de la tristesse dansson sourire, etilajouta presque aussitôt k voix basse:

« Ah! au fait, je comprends; je gagne, mais pour perdre! »

Et passant vivement, presque violemment la main sur ses yeux, il ne put voir le regard étincelant comme un éclair que lui jeta la princesse à travers les franges de son gland. Après ce regard plein d’expression, un sou- > rire de contentement se dessina sur ses lèvres.

« Ï1 a déjà entendu parler de l’affaire, pensa- i-elle. Continuons à manœuvrer, mais changeons nos moyens d’attaque. »

« Elle veut me surprendre, se dit le régent de son côté. Elle sait peut-être que j’ai eu vent de la chose, et il est dans son caractère de ne pas me laisser le triomphe devoir appris quelque chose malgré elle. »

« Princesse, dit-il alors en souriant, mais en levant la main d’un air significatif, princesse, on bat d’ordinaire en retraite après une bataille perdue. Auriez-vous donc essuyé une défaite? »

Il attacha sur elle un regard si ferme et si calme qu’elle ne put le soutenir et détourna le visage vers les vitraux peints de la croisée, en relevant la lèvre avec dédain.

« Cependant, plaisanterie à part, reprit-il, je suis venu ici expressément pour vous parler d’une affaire qui....

— D’une affaire qui me concerne, demanda la prin- . cesse du ton de la surprise, et assez intéressante pour que j’aie le bonheur de recevoir chez moi Votre Altesse? Oh! je suis vraiment fort curieuse de savoir ce dont il s’agit. Il y a longtemps qu’il ne s'est passé une pareille chose entre nous.

— A vrai dire, c’est une affaire qui vous intéresse, mais qui ne m’est point non plus indifférente.

— Est-ce à titre d’ami qu’elle vous intéresse? demanda la princesse avec un rire ironique. Qui dois-je voir en vous ? Mon parent ou le chef de la famille?

— Votre parent, votre ami, et avant tout, le chef de la famille, » répondit le régent.

Et il lui revint alors en mémoire tout ce qu’il avait souffert, la veille au soir, lorsque M. de Fernow lui avait présenté le portrait, et ce souvenir jeta sur son visage une ombre si triste que la princesse, qui vit cela et qui en connaissait bien la cause, en prit occasion de jouer la surprise et presque l’effroi.

« L’expression de votre physionomie, dit-elle en laissant retomber le gland sur ses genoux, pourrait en effet me faire penser qu’il s’agit d’une affaire extrêmement sérieuse; cependant je suis accoutumée, ajouta-t-elle avec un gracieux mouvement de tête, à voir le chef de notre famille prendre un air grave pour les motifs les plus futiles, et je me console en pensant que le parent et l’ami sauront adoucir quelque peu la sévérité du chef de famille.

— Certainement, répondit le régent, le parent et l’ami ont plaidé chaudement votre cause auprès de moi, ma très-chère cousine, et ont réussi à apaiser le régent, qui.... Mais à quoi bon récriminer sur un passé déjà fort éloigné, lorsque l’avenir, et un avenir si prochain, se dresse devant nous grave et plein de menaces?

— Votre Altesse me ferait presque peur, dit la princesse avec un sourire contraint; cependant je suis prête à courber la tête humblement et à attendre mon sort les mains jointes. »

Et exécutant soudain cette pantomime d’humilité résignée, elle semblait une pauvre victime attendant le coup qui va la frapper. Mais le régent vit bien que sous ses paupières elle lui lançait un regard étincelant et qu’une expression d’intime contentement se jouait sur ses lèvres ‘ •serrées.

« En vérité, princesse, continua-t-il en secouant la tête, ce serait la première fois que vous attendrez tran-

quillement votre sort, et si je pouvais penser que votre repentir fût sincère, ce n’est pas avec sévérité, mais avec trouble que je vous parlerais à présent.

— Est-ce le régent qui parle ou l’ami? » demanda-t-elle d’un ton si comiquement humble, que le régent dut faire un violent eflort sur lui-même pour tenir son sérieux. Mais il se reprit à penser à la soirée de la veille, à ces intrigues nouées et conduites derrière son dos, au portrait surtout, et ce fut plus qu’il n'en fallait pour l’assombrir encore davantage, bien que la princesse levât vers lui ses beaux yeux vifs d’un air suppliant, pour les baisser ensuite avec un profond soupir. Il y eut alors une petite pause pendant laquelle la princesse recommença à jouer avec son gland et à l’agiter devant son visage '■omine un éventail, tandis que le régent se redressa d’un air dédaigneux, la regardant avec fixité.

« Vous vous souviendrez sans doute, lui dit-il alors, qu’il fut question, il y a une couple d’années, d’un projet de mariage entre vous et le duc Alfred de D.... »

La princesse poussa un petit cri de surprise si naturel que le régent y fut tout à fait trompé.

« Ce mariage, continua-t-il, n’était pas de votre goût, ma chère cousine, et il fut rompu sur votre désir exprès. » Le jeu de la princesse devenait difficile en ce moment. Devait-elle se donner les airs d’une personne blessée, ou bien laisser entrevoir qu’elle savait ce qui allait arriver? Après une pause assez longue, elle se décida pour ce dernier parti, et jugea convenable k la situation de tressaillir un peu et de pousser, à demi-voix, l’exclamation : « O mon Dieu ! »

« Ce mariage, vous l’avez repoussé, répéta le régent d’un air fort sérieux. Je vous prie maintenant de prêter toute votre attention à ce qu’il me reste à vous dire. Si l’on vous eût alors refusé d’entrer par mariage dans l’illustre maison de D..., unie déjk à la nôtre par les liens de l’amitié, on eût risqué, peut-être, de rompre une inclination ; et si c’eût été nous qui eussions déclaré une telle union peu convenable, je trouverais aujourd’hui très-naturel

que vous-même, princesse, vous fissiez des démarches, à mon insu, pour renouer un lien cher à votre cœur.

— .... Altesse! » balbutia la princesse, et lorsque, levant la tête, elle vit le regard sérieux et triste du prince, il ne lui fut pas difficile de continuer son rôle de vaincue, car elle lut dans les traits du régent, si calmes d’ordinaire, et maintenant si altérés, combien ce dont il lui parlait lui tenait au cœur.

« Si vous pouvez me répondre quelque chose, princesse, dit-il avec un accent ému, quelque chose qui soit capable de détruire l’opinion que je viens d’exprimer, je vous en serai reconnaissant.... Mais vous ne le pouvez pas; non. Élise, vous ne le pouvez pas, vous n’avez pas un mot à dire pour justifier.... votre conduite. Vous ne pouvez au régent, au chef de votre famille, alléguer aucun motif fondé; tout au plus pouvez-vous invoquer pour votre défense une inclination réelle pour un homme que vous connaissez à peine. »

La princesse avait croisé ses mains l’une sur l’autre, et elle pencha la tête sur sa poitrine, en la secouant tout doucement, en signe de dénégation.

Le régent avait prononcé ces derniers mots avec une agitation croissante, puis il s’était levé brusquement et avait arpenté le boudoir d’un bout à l’autre ; cependant, en voyant la princesse secouer la tête, il poussa un profond soupir.

« Si vous n’avez pas d’inclination pour cet homme, continua-t-il d’un ton plus doux, alors c’est votre malheureuse passion pour l’intrigue qui vous a poussée , princesse Élise, à vous concerter avec Rigoll et Wenden, qui vous a jetée dans ces négociations secrètes, dont le résultat est que le duc Alfred de D.... se trouve ici à l’heure qu’il est, bien que fort incognito, il est vrai. »

La princesse lâcha son gland et pressa son visage avec ses deux mains. Le ton passionné du régent l’avait effrayée, quoiqu’elle y fût préparée d’avance; et pourtant elle se sentait doucement émue au fond du cœur.

Le régent avait recommencé à marcher à grands pas

Tout à coup il s’arrêta près du fauteuil où la princesse était assise; et comme il remarqua qu’elle se couvrait les yeux avec les deux mains, il lui prit la main droite pour l’écarter de son visage.

« Élise 1 lui dit-il d’une voix tendre, vous n’auriez pas dû faire cela ; vous n’auriez pas dû négocier ainsi derrière mon dos. Vous savez combien volontiers,... que dis-je? avec quelle joie j’accomplis toujours vos désirs, oui, et que je les accomplirais encore, ajouta-t-il plus bas, dussé-jeen souffrir profondément! »

Pendant qu’il disait ces mois, elle .le regarda, non plus cette fois de cet air railleur et malicieux qui lui était habituel, mais avec cette profonde tendresse qui rayonne dans les yeux d’une femme, lorsqu’un doux sentiment fait palpiter son sein.

« Mais tout cela est passé, dit-il après une pause et en détournant le visage. Croyez-moi, Élise, je ne suis point venu ici pour vous adresser des reproches sur votre conduite, bien que le régent en eût eu peut-être le droit ; mais je veux examiner avec vous, simplement et tranquillement, comment le vœu de votre cœur peut se réaliser d’une manière honorable et digne de notre maison. »

Avec son caractère inconsistant, la princesse n’était pas femme à conserver longtemps dans son regard cette expression de profonde tendresse qu’elle y avait mise tout à l’heure, et qui, pourtant, était la traduction fidèle ie l’état de son cœur. Un éclair de malice avait déjà de nouveau brillé dans ses yeux ; et bien qu’elle ne pût s’empêcher de poser doucement la main sur le bras du régent, ce fut pourtant avec une teinte d’humeur moqueuse qu’elle lui répondit.

« Pardonnez-moi, lui dit-elle, je sens réellement mon tort, et d’autant plus que vos nobles sentiments me confondent, m’anéantissent, tant de soucis de mon bienêtre.... la résolution de Votre Altesse d’accomplir mes vœux.... dût-elle en souffrir profondément sous plus d'un rapport.

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