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— Eh bien! parlez, princesse, que dois-je faire? demanda le régent d’un air sombre.
— Beaucoup et peu, répondit presque gaiement la princesse, et elle continua en levant son visage d’un air caressant vers le régent. Faites ce que vous avez déjà fait si souvent pour moi. Mes démarches, peut-être inconsidérées, réparez-les.
— Bien. Je vais donc, répondit le régent après avoir réfléchi quelques instants, dépêcher le maréchal de la cour au duc Alfred, avec ordre de lui faire savoir que je suis instruit de sa présence ici, et prière de m’informer de ses désirs avec le plus de réserve possible. Si sa réponse est satisfaisante, ce dont je ne doute nullement, je trouverai fort délicat de sa part d’avoir voulu d’abord se convaincre de votre inclination pour lui, avant de faire aucune démarche publique.
A-t-il donc acquis cette conviction ? demanda timidement la princesse, sans oser lever les yeux, malgré sa hardiesse ordinaire. A-t-il réellement acquis cette conviction?
— D’après les démarches qu’il a faites, dit le régent en s’efforçant de rester ferme et calme, il faut bien que cela soit. Oui, j’en suis persuadé, le duc est sûr, princesse, que vous prenez à sa présence ici un intérêt plus qu’ordinaire.
— Votre Altesse le croit-elle en effet? demanda la princesse avec un effroi cette fois bien réel.
— Il n’y a pas à en douter. Pardonnez-moi, Élise, ajouta-t-il amèrement, mais quand on a été jusqu’à échanger des portraits....
— Echanger ! non, cela n’est point, dit-elle d’un ton résolu.
— C’est possible, continua le régent en haussant tes épaules, mais dans le cas dont il s’agit, il suffit que l’une des deux personnes reçoive le portrait de l’autre, le garde, le conserve chez elle, le regarde avec intérêt. »
Il avait dit cela avec une animation croissante, et la princesse lui avait répondu par un si étrange sourire et
un hochement de tête si décidé que le régent ne put moins faire que de s’écrier avec une vive émotion :
« Hé l quoi. Élise, vous ne pouvez pas encore maintenant vous décider à me parler avec franchise, et pourtant vous me voyez prêt à condescendre à tous vos voeux 1
— C’est précisément parce que je veux vous parler franchement, que je dois me permettre de vous faire remarquer que vos reproches ne sont pas fondés. Vous parlez d’uu portrait que j’ai reçu. C’est possible, je reçois bien des sortes de dessins et de photographies.
— Oui, des photographies.
— Mais que ce portrait dont vous parlez, je l’aie reçu, gardé, conservé, regardé avec intérêt, je n’en sais pas le premier mot. »
Le régent haussa les épaules et fit de la main droite un geste d’impatience, en jetant un regard significatif vers le bureau où se trouvait l’étui que la princesse avait si précipitamment fermé à son arrivée.
Elle suivit la direction de son regard, et en même temps un sourire amical égaya sa figure. Elle se leva prestement de son fauteuil, étendit la main et dit avec un accent attendri qui ne lui était point habituel :
« Voilà l’objet auquel vous faites allusion. Eh bien 1 soit, je le veux bien, regardez ce que c’est.
— Je l’ai assez vu, répondit le régent d’un air sombre, mais je vous en supplie instamment, Élise, ne nous écartons pas de la question. Faites-moi part de vos vœux et, aussi vrai que je lus toujours pour vous un loyal et fidèle ami, je vous répète que maintenant encore je suis prêt à faire pour vous tout ce qui est en mon pouvoir. *
A ces derniers mots, prononcés avec l’accent du cœur, elle avait détourné de lui son visage pour regarder du côté de la fenêtre. Fût-ce le rouge reflet des vitraux qui empourpra ses joues en ce moment? Peut-être! Cependant ses traits étaient décidément altérés. Toute trace d’humeur railleuse en avait disparu; ses yeux avaient perdu leur éclat enjoué, leur expression maligne; elle serrait les lèvres avec force, comme quelqu’un qui sou-
tient une grande lutte intérieure, et sa poitrine laissa échapper un profond soupir.... Elle fit attendre longtemps sa réponse au régent et cette réponse consista à lever la main, à montrer de nouveau du doigt le bureau, en ajoutant d’une voix presque indistincte :
« Regardez donc le portrait que j’ai reçu, que j’ai gardé, que je considère souvent, je l’avoue, avec intérêt. »
Le régent ne pouvait voir les traits de la princesse, mais, au ton de sa voix, il remarqua bien qu’il se passait quelque chose d’étrange dans son cœur. Il s’approcha du bureau et prit l’étui dans sa main. Mais, avant de l’ouvrir, il regarda encore une fois sa jeune cousine, qui maintenant avait tourné la tête vers lui, et il fut fort étonné de lire sur son visage le trouble que nous venons de dépeindre. Oui, les traits de la princesse exprimaient une agitation profonde, une véritable angoisse. Au moment où il posait le doigt sur le ressort de l’étui, elle tendit vers lui ses deux mains d’un air suppliant, et de ses yeux d’ordinaire si clairs et si vifs, et maintenant voilés comme d’un nuage, partit soudain un éclair d’intime tendresse si inaccoutumée, qu’il se sentit troublé jusqu’au fond du cœur.
« Hélas 1 Élise, vous vous repentez de la permission que vous m’avez donnée!
— Non, non! » s’écria-t-elle; et pourtant on eût dit qu’elle ne pourrait se résoudre à voir ce qui allait dans un instant frapper les yeux du régent; en effet elle se laissa tomber sur son fauteuil et cacha sa figure brûlante dans les coussins.
Le régent éprouva un étrange frisson, lorsqu’il sentit le ressort de l’étui céder à la pression de son doigt. L’étui s’ouvrit, et ce qui apparut à ses yeux, ce fut, non pas cette photographie détestée, mais.... son propre portrait, sans qu’il pût s’expliquer comment la princesse avait pu se le procurer.
Pendant toute cette scène, M. de Fernow était à se
promener de long en large dans la grande salle d’audience. Depuis la mémorable soirée, qui a été racontée au commencement de cette histoire, il s’était pris pour cette salle d’une affection toute particulière. Il aimait à contempler les vieux portraits fanés, dont ses murailles étaient couvertes, mais plus encore les embrasures des fenêtres par où ils recevaient la lumière. Mais de toutes ces fenêtres une surtout lui semblait chère, car il la regarda fort longtemps, d’un air pensif et rêveur. Il leva le lourd rideau qui la fermait, non cette fois pour voir sur la place du château, mais seulement pour mieux jouir des peintures suspendues aux murs de la salle. Puis il s’éloigna de nouveau, prit son sabre sous son bras et fit quelques pas dans la salle. Cette vaste pièce était effroyablement vide, et si doucement qu’il marchât, le bruit de ses pas résonnait d’une manière désagréable. — Mais devait-il donc se promener précisément dans cette salle? Le régent lui en avait-il donné l’ordre? — Non certes. Son Altesse, au moment d’entrer dans les appartements de la princesse Élise, lui avait seulement dit : « Tenez-vous à proximité. » — Oui, mais où? — Naturellement à proximité des appartements de la princesse. Or les appartements de la princesse comprenaient, comme il le savait fort bien, toute une série de chambres. Le point central était le grand salon, où se trouvait sans doute en ce moment la princesse avec le régent, et c’était par conséquent de là qu’il fallait partir pour calculer les distances. Mais s’il continuait à se promener ici, de long en large, dans cette salle d’audience déserte, il se trouvait, de fait, aussi loin de la personne du régent que s’il se rendait à l’autre extrémité des appartements, où était le salon de réception de la princesse. Rien n’était plus clair, et quand il se fut bien pénétré de cette idée, il se dirigea gaiement vers l’autre aile du château avec l’unique intention de se conformer aux ordres du prince et de rester à proximité de son auguste personne.
Il eut bientôt atteint le bout du corridor, et en voyant là un laquais accoudé à la fenêtre d’un air ennuyé, il ne
put s’empêcher de sourire, car ce laquais était le même qui lui avait montré la veille sa large face entre les fleurs d’oranger sur la terrasse du château. Naturellement toute trace d’ennui disparut de la figure et de la contenance de ce laquais bien appris, dès qu’il vit venir à lui l’adjudant de Son Altesse. Il se mit aussitôt en position, le dos légèrement courbé, plaqua sur ses lèvres un doux sourire, fit la bouche en cœur et se frotta les mains.
« Quelle est la dame de service dans l’antichambre de la princesse? demanda M. de Fernow d’un air qui semblait dire qu’il lui eût été fort indifférent que ce fût la vieille grande maîtresse.
— Mlle de Ripperda, » dit le laquais.
L’adjudant fit une petite moue contrariée, et il était sur le point de continuer sa route, mais il se ravisa et dit après réflexion :
« Eh bien! donc, annoncez-moi h cette noble demoiselle. »
Le laquais disparut derrière l’épais rideau qui couvrait la porte, comme s’il eût volé sur l’aile d’un doux zépliir ; puis, revenant presque aussi vite, il se frotta les mains et dit avec une profonde révérence:
« Mademoiselle se fera un plaisir de recevoir monsieur le major. »
Le major entra, non sans quelque embarras, dans la chambre à côté, précédé du laquais qui se trémoussait devant lui, et qui, arrivé à la porte en face, l’ouvrit avec cérémonie et la referma sur lui.
Hélène de Ripperda s'était levée d’un petit fauteuil où elle était assise près de la fenêtre ; la main droite sur le dossier du fauteuil, elle tenait de la main gauche un livre, qu’elle était en train de lire. Elle parut tant soit peu surprise, mais point contrariée.
« Pardonnez-moi, mademoiselle, dit M. de Fernow en s’approchant d’elle avec un profond salut, pardonnezmoi si je me suis permis de vous faire visite.
— Vous avez une commission pour moi ? demandat-elle d’un air presque sérieux.
— Pas précisément, mademoiselle. Mais si je vous dérange le moins du monde, ou que vous ayez une raison quelconque pour ne pas me recevoir, je me retire k l’instant. Pour ce qui est d’une commission, je n’en ai malheureusement aucune; cependant, puisque vous le voulez savoir, je suis ici par l’ordre exprès de Son Altesse.
— Comment dois-je entendre ce que vous me dites, monsieur de Fernow?
— Le régent, répondit le jeune officier d’un air et d’un ton presque officiel, m’a commandé de le suivre, lorsqu’il se rendait chez la princesse Élise. Là-dessus, il est entré dans les appartements et m’a dit en me quittant: «. Restez à proximité. » ■
Un sourire presque imperceptible effleura les traits de la belle jeune fille.
« Oui, à proximité, continua M. de Fernow avec une mine très-sérieuse, et comme j’ai fait réflexion que la salle d’audience, où je suis d’abord resté quelque temps à me promener de long en large, — vous savez, la salle d’audience, mademoiselle, — répéta-t-il en appuyant sur le mot, était encore un peu plus éloignée des appartements de la princesse que ces chambres-ci, je me suis permis en toute humilité de venir vous faire deux doigts de cour, pour.... joindre l’agréable à l’utile.
— S’il en est ainsi, répondit Mlle de Ripperda en inclinant la tête avec grâce, puisque vous êtes de service, il faut bien que, de mon côté, je me résigne à vous donner ici quelques instants d’audience.
— Il faut?... Quelques instants? — répéta le jeune officier avec un léger soupir. A moins que ce faible gage d’amitié ne vous coûte trop de peine! »
En prononçant ces mots, il cherchait des yeux un siège pour s’asseoir près d’elle, et, sur un geste d’Hélène, il manœuvra si adroitement avec un fauteuil placé tout près de lui, qu'il réussit de l’air du monde le plus naturel k le mettre tout contre celui de la jeune fille. Ils s’assirent tous deux, et Mlle de Ripperda posa sur la table
à côté d’elle, le livre qu’elle était en train de lire lorsqu’il était entré.
« Je vous ai interrompue dans votre lecture, mademoiselle?
— Je feuilletais un recueil de poésies que l’on a envoyé ce matin à la princesse.
— Est-ce quelque chose de nouveau ?
— Une nouvelle édition. Si la chose vous intéresse, regardez.
— Ah 1 je connais cela, dit Fernow après une petite pause dont il avait profité pour tourner deux ou trois feuillets du volume. Ce sont des choses très-belles, et mon cœur en raffole.
« Ma vie est couchée dans l’ombre crépusculaire du soir
La tienne entre à peine dans la pleine lumière du soléil ;
Mon cœur est endurci, mon cœur est mort,
Le lien bat et palpite des plus riantes émotions;
Tes yeux cherchent et voient le bonheur Dans un lointain doré ;
Moi, je regarde en arrière Dans la sombre nuit du passé. »
Il ne lut que ces vers et laissa retomber le livre pour regarder Hélène qui, accoudée sur le bras de son fauteuil et la tête dans sa main, regardait dehors par la fenêtre.
« Oui, c’est très-beau, dit-elle à son tour ; jolie idée, ravissante fantaisie !
— Ravissante et triste, comme on veut ; ravissante pour un heureux, triste pour celui qui n’a le droit ni de parler ni de penser ainsi. »
Hélène tourna vers lui son visage, et le regardant avec ses grands yeux clairs et étincelants, elle lui dit d’un ton où perçait un léger dépit :
« Monsieur de Fernow, contez-moi plutôt quelque chose de la ville. C’est singulier, ajouta-t-elle après un silence de deux ou trois secondes, qu’il faille toujours vous fournir des sujets de conversation.
— Oh! c’est vrai, répliqua-t-il brusquement; je suis devant vous si pauvre d’esprit, si extraordinairement pauvre, — oui, Hélène, continua-t-il plus bas, d’une pauvreté qui vous effrayerait, s’il m’était donné de vous la faire connaître dans toute son étendue.
— Et je n’ai rien vraiment pour vous rendre riche et heureux.
— Rien, Hélène? s’écria M. de Fernow avec passion. Oh ! vous avez tout pour cela. Vous n’avez besoin que d’ouvrir la main pour faire pleuvoir sur moi bénédiction, richesse et bonheur. Mais vous avez le cœur dur. Parlons donc plutôt des choses de la ville.
— Oui, parlons de la ville, répéta-t-elle tout bas, et elle pressa ses lèvres l’une contre l’autre pour retenir un léger soupir.
— Oh! dans la ville, il fait très-beau, dit le major avec une gaieté forcée, un temps magnifique, une chaleur délicieuse, qui met tout le monde en joie. On va se promener, on monte à cheval, on s’entretient de ceci et de cela, vous savez, mademoiselle, de ces banalités qui ne valent véritablement pas la peine d’être répétées devant vous.
— Avez-vous vu M. de Wenden?
— M. de Wenden et aussi le baron Rigoll, dit le major en s’inclinant. Mais de ce dernier, je ne puis vous apprendre rien de nouveau, vous le voyez plus souvent que moi.
— Oh 1 oui, il faut que je le voie bien souvent, répondit-elle avec un triste sourire.
— Souvent, oui, trop souvent! dit avec colère le jeune officier. O Hélène, est-ce supportable? Sentez-vous ce que je souffre? »
Elle fit de la tête un signe d’assentiment et le regarda avec une douce mélancolie.
« Ainsi donc, vous le sentez! continua-t-il avec feu. Eh bien! par Dieul c’est déjà pour moi une consolation, un allégement. Mais vous ne sentez pas, comme moi, ce que c’est que de se voir forcé de rester loin de vous, tan-
dis qu’il est autorisé à poser son bras sur le vôtre.... Autorisé! Moi qui serais si heureux, si ravi, Vil m’était seulement donné d’effleurer votre main! Ah! vous ne sentez pas, Hélène, ce que je souffre, quand il me faut, le soir, voir les fenêtres éclairées de la princesse, et me dire que vous êtes là avec lui, oui, quand il me faut voir cela, le désespoir dans le cœur. Car j’ai de l’imagination, Hélène, et je me représente fort bien alors ce que mes yeux ne voient pas. Je le vois en esprit s’asseoir à côté de vous, regarder, comme il en ale droit, hélas! daus vos yeux chéris, babiller avec vous en cachette, tandis que les autres dames parlent haut par complaisance et pour ne pas déranger l’heureux couple!
— Vous êtes trop dur pour moi, monsieur de Fernow, dit Hélène en se pressant les tempes dans sa main avec tant de force que ses jolis doigts disparurent dans les épais bandeaux de ses cheveux noirs.
— Oui, voilà ce qu’elles font toutes, et ces intimes confidences leur paraissent fort naturelles, continua le jeune officier avec un regard étincelant; et quand je suis là, sous vos fenêtres, immobile dans la nuit silencieuse, je sens, ohl je sens qu’il en est ainsi, mais je ne le sens pas seulement, je l’ai vu.
— Qu’avez -vous vu! demanda-t-elle en se redressant vivement.
— Oh! pas plus tard qu’hier soir, j’étais là, tout à fait par hasard, et je vis le baron Rigoll vous reconduire dans sa voiture.
— Il le fallait bien, la princesse et la grande maîtresse m’y forcèrent.
— Je sais que vous y fûtes forcée, mais que l’on ait pu vous y forcer, voilà ce qui me rend le plus malheureux des hommes! Mais ne croyez pas que j’aie voulu, de dessein prémédité, me mettre ainsi sur votre route. Je sortais de chez Son Altesse pour affaire de service, et vous pouvez me remercier, mademoiselle, de ce que, bien par hasard encore, je me suis servi de votre voiture qui aurait dû vous ramener chez vous, » ajouta-t-il.
Hélène le regarda avec une attention marquée.
« Je trouvai sur les coussins de cette voiture un mouchoir de poche que vous y aviez oublié et que je porte sur moi, prêt à vous le restituer, si vous m’en donnez l’ordre. »
En disant cela, il avait posé sa main sur son cœur et regardait la jeune fille d’un air inquiet et suppliant.
« Ordonnez-vous que je vous le rende?
— Mais vous me torturez, Fernow! s’écria vivement Hélène. Vous me torturez affreusement!
— J’attends seulement vos ordres, répéta Fernow avec instance, oui, vos ordres, Hélène. Décidez si je dois être le plus heureux ou le plus malheureux des hommes. Parlez donc l »
Il dit tout cela d’un ton bref et passionné.
« Ordonnez-moi d’aller trouver le baron Rigoll; ohl non, ne me l’ordonnez pas I Permettez-moi, c’est la plus haute faveur que vous puissiez m’accorder, autorisez-moi à lui dire que je vous aime et que vous ne repoussez point mon amour. Puis, consentez ensuite à ce que j’aille trouver la princesse. Laissez-moi lui demander pourquoi elle veut séparer violemment l’un de l’autre deux cœurs qui s’aiment ! Oui, Hélène, qui s’aiment, je le dis tout haut, je le sens, je le lis dans vos yeux humides, je le sais de votre propre aveu, par ces chères et ravissantes paroles que vous me dîtes l’autre soir. »
Elle ne répondit rien, mais elle pressait son visage de ses mains, et le léger tressaillement de tout son corps, qui montrait assez qu’elle pleurait, n’était guère fait pour calmer Fernow.
« Ce que peut vous offrir le baron Rigoll, je ne l’ai pas, il est vrai, en ma puissance. Rang, richesse, avec moi, vous n’aurez rien de tout cela, mais je possède en revanche un cœur plein d’amour, Hélène. Cependant, 6 mon Dieu! je sais bien que je vous parle là de choses que vous savez tout aussi bien que moi. »
Elle fit de nouveau un petit signe d’assentiment, puis, étendant les deux mains en avant, avec un accent dont nulle parole ne saurait rendre la désolation :
« Si je sais tout ce que vous me dites, si je le sais? dit-elle. Oui, Fernow, et je vois devant mes pieds comme un abîme qui me fait reculer de terreur, et où pourtant il faut que je roule.
— Et qui vous y peut forcer? s’écria le jeune homme avec feu.
— Le sentiment de la reconnaissance envers la princesse, mon dévouement à sa personne, ma promesse.
— Une promesse que l’on vous a arrachée? Oh! il n’y a ni amour ni reconnaissance qui puissent vous contraindre d’aller jusque-là 1 c’est un pur caprice de la princesse. Elle a, Dieu sait pour quel dessein 1 utilisé les services du baron Rigoll, et pour mieux se l’enchaîner, elle vous livre à lui pour victime! A aucun prix* Hélène, vous ne sauriez être victime d’un caprice éphémère. Non, non ! Et si je ne puis être heureux avec vous, avec toi, mon Hélène, avec toi que j’aime plus que tout au monde, eh bien! je romprai le fatal réseau dans lequel on te tient prisonnière, et tu seras libre au moins, sinon heureuse! »
Il s’était, en disant ces mots, précipité aux genoux d’Hélène et lui avait pris les deux mains qu’il pressait sur ses lèvres et couvrait d’ardents baisers. Elle, tout émue, et incapable de résistance, laissa retomber sa tête sur son sein, et ses cheveux dénoués flottèrent sur le front de Fernow.
« Oui, oui, répéta-t-il avec l’accent delà plus profonde douleur, sinon heureuse, du moins libre!
— Et pourquoi pas l’un et l’autre? » demanda tout bas derrière eux une voix dont le son les effraya tous deux; une voix qu’ils reconnurent aussitôt, mais qui, dans cet heureux moment, n’eut pas la puissance de les séparer. M. de Fernow se releva lentement, et tout en se relevant, il posa son bras autour de la taille svelte de la jeune fille qu’il pressa contre lui, comme pour la défendre, et son regard semblait dire : Quelle puissance au monde serait assez forte pour nous séparer maintenant?
Hélène, de son côté, semblait pensive, car elle n’avait opposé aucune résistance au bras de Fernow. Ses doigts
même glissèrent doucement tout le long de ce bras protecteur et, rencontrant sa main, s’y étaient entrelacés avec un abandon passionné. Ses yeux, il est vrai, restèrent d’abord fixés sur le plancher et une vive rougeur monta sur ses joues tout à l'heure si pâles, mais un instant après elle regarda la princesse, qui, debout près d’eux avec un aimable sourire, répéta d’un ton enjoué:
« Pourquoi pas l’un et l’autre, mes enfants? »
Fernow ne pouvait s’expliquer un tel dénoûment. Mais, selon lui, la princesse devait parler franchement. Plaisanter, en un tel moment, eût été vraiment une chose infâme. D’ailleurs, les yeux brillants de la princesse ne trahissaient rien qui ressemblât à une raillerie; c’était bien plutôt le bonheur, la joie, la félicité qui rayonnaient dans ses yeux humides. Son cœur battait assurément à l’unisson de leurs deux cœurs. Cependant elle s’approcha d’eux tout doucement, posa légèrement sa main sur l’épaule d’Hélène, et comme celle-ci levait vers elle son visage brûlant et baigné de larmes, elle la baisa sur le front.
» Rêve-je donc? dit Hélène après une douce pause. Rêvé-je, princesse, et dois-je me réveiller pour de nouvelles souffrances?
— Non, non, ce n’est point un rêve, mon enfant, répondit Élise. Tu m’as dit toi-même un jour qu’il y avait de3 moments dans la vie où le bonheur venait se poser sur nous d’un vol soudain.
— Certainement, princesse, s’écria le jeune officier avec transport, certainement il y a de ces moments-là.
— Pour vous deux, ce moment est venu, » répliqua la princesse. Puis elle ajouta à voix basse, et tournée vers Hélène seulement ; « Pour moi, ce moment viendra dans quelques minutes. »
Mlle de Ripperda dut comprendre ces paroles, car elle croisa ses mains et, les pressant sur son sein qui palpitait avec violence, elle dit :
« Combien cela me rend heureuse l »
H y a des moments où le bonheur vient à nous si ines-
pérément et pourtant d’une manière si significative, que notre cœur l’accueille sans autre information, et que nous n’osons hasarder la moindre remarque sur ce qui s’est passé, tant nous craindrions de le voir s’enfuir loin de nous, comme un beau rêve. C’est ce qu’éprouva le jeune officier, et en voyant la princesse prendre sa place auprès d’Hélène, c’est-k-dire enlacer de son bras le cou de la jeune fille et laisser reposer sa tête sur son sein, il dit d’une voix suppliante :
« Madame, vous tenez dans vos mains le sort de deux cœurs qui sont heureux de vous devoir leur bonheur, et qui ne cesseront de battre pour vous avec une respectueuse reconnaissance. »
Alors il se dirigea d’un pas léger vers la porte, et quand il traversa l’antichambre, une voix criait en lui avec un accent joyeux et triomphal : « Voilà le vrai moment du bonheur! » Dans le transport où il était, il ne put se défendre d’une petite extravagance. Il tira vivement de sa poche le mouchoir d’Hélène, qu’il portait sous son uniforme contre son cœur, et le couvrit d’un nombre infini de baisers passionnés.
Lorsque la porte de l’antichambre se fut refermée sur ui, et qu’il franchit le long corridor, il lui sembla qu’il avait des ailes et qu’il volait sur le plancher. Mais, comme c’est une loi de ce monde que les arbres ne portent pas leur cime jusqu’au ciel, ainsi rencontrons-nous le plus souvent, au comble de la joie et du bonheur, un petit rien qui vient refroidir notre ardeur, ralentir notre élan. Ce petit rien pour Fernow, en ce moment délicieux, lui apparut dans la personne du laquais de tout à l’heure qui vint, avec son doux sourire et d’une voix de fausset, lui annoncer que Son Excellence le grand veneur, M. le baron Rigoll attendait M . l’adjudant dans la salle d’audience pour lui dire deux mots. Le jeune officier se rendit donc au lieu désigné, mais non plus cette fois avec hésitation et avec inquiétude, comme une demi-heure auparavant. Il se souciait bien à présent de tous les Rigoll de la terre! Il espérait que Son Excellence voudrait bien enfin lui faire
la grâce de s’inquiéter de lui tout particulièrement, et il était résolu, en cas qu’il voulût bien l’honorer de ses questions, à lui donner les explications les plus complètes et à ne lui rien laisser ignorer....
Le grand veneur attendait dans la salle d’audience, et il s’était placé dans l’embrasure de la fenêtre que nous connaissons déjà. A l’approche de M. de Fernow, il fit quelques pas en avant, et bien qu’un sourire, cet éternel sourire d’espion, se jouât sur ses lèvres serrées, ses yeux au regard fixe et son teint plus jaune que d’habitude dénotaient de sa part des dispositions fort peu amicales.
« Votre Excellence m’a commandé? dit l’adjudant, en s’approchant en toute hâte du baron.
— Il ne saurait être question d’un ordre quelconque, monsieur lemajor, répondit le baron. Je vous ai seulement fait prier de venir, pour deux mots que j’ai à vous dire. »
Le grand veneur jeta un rapide coup d’œil vers la fenêtre, après quoi, se retournant vers le jeune homme d’un mouvement brusque, il lui dit avec une grimace désagréable et d’un ton tranchant :
« Monsieur de Fernow, vous permettrez que je laisse de côté votre titre, comme je vous prie aussi de ne pas voir en moi le grand veneur et de ne vous occuper pour quelques instants que du baron Rigoll. Monsieur de Fernow, vous vous êtes fait un plaisir, dans ces derniers jours, de vous occuper beaucoup plus que de raison de mes faits et gestes. Vous avez su gagner des gens que j’employais dans mes intérêts; vous vous êtes, par leur intermédiaire, mis en possession de mes petits secrets, et ce que vous avez pu savoir par cette voie souterraine, vous l’avez fidèlement rapporté à Son Altesse le régent.
— Monsieur le baron ! s’écria l’officier en' reculant d’un pas. Vous me tenez un singulier langage! »
Quoiqu’il fût décidé à une scène avec le grand veneur, il était si peu préparé à un tel début qu’il porta les yeux malgré lui sur la main de son adversaire pour voir s’il n’allait pas tirer de la poche de sa redingote une paire de pistolets.
« Si le mot * rapporté » ne vous plaît pas, continua le baron en relevant les lèvres d'un air méchant, disons plutôt que vous avez vendu mes secrets au régent. »
M. de Fernow regarda tout autour de lui, haussa les épaules et garda le silence.
« Je ne suis pas homme, ajouta M. de Rigoll, d’une voix tremblante et les yeux étincelants de colère, je ne suis pas homme à souffrir impunément que des jeunes gens, qui commencent à peine à se sentir vivre, me barrent ainsi le chemin, brouillant, d’une main maladroite, et foulant aux pieds ce que j’ai longuement et laborieusement préparé. »
M. de Fernow répondit avec un sourire piqué :
« Monsieur le baron de Rigoll, c’est vraiment une peine extraordinaire pour un jeune homme, qui commence à peine à se sentir vivre, d’être forcé de faire remarquer à un homme de l’âge de Votre Excellence, qui devrait connaître, non-seulement le tonde la cour, mais encore celui de la politesse la* plus vulgaire, que des expressions du genre de celles dont elle vient de se servir, ne sont pas d’usage entre gens d’honneur, et que, pardonnez-moi le mot, il est, d’autre part, très-peu sensé de les faire entendre en un tel lieu. Ce que j’ai fait, je suis prêt à en répondre. Si vous vous trouvez blessé le moins du monde par ma conduite, je consentirai, par la juste déférence qui est due à votre rang, à attendre vos dernières propositions jusqu’à aujourd’hui deux heures. Mais si vous ne me faites pas d’ici là très-clairement connaître ce que vous désirez, je me permettrai, sitôt ce délai expiré, d’envoyer un de mes amis à Votre Excellence. »
Le^major avait dit ces mots d’un ton très-calme, mais très-ferme, et fl n’avait un peu élevé la voix que lorsqu’il avait vu le grand veneur, dont le teint jaune tournait au vert, faire mine de l’interrompre avec force gestes de la main et trépignements de pieds.
« C’est ce que je voulais, dit alors le baron du ton d’un homme qui ne se possède plus. Vous ou moi! et c’est sans doute ce que vous désirez. Ah! monsieur de Fernow,
je suis vieux, il est vrai, et vous êtes jeune; mais vous êtes habile aussi k ébruiter les secrets, non moins habile à mettre la main sur les mouchoirs de poche que les dames peuvent laisser traîner dans leurs voitures. Oui, ce mouchoir, par exemple, ajouta-t-il en écumant et en désignant du doigt le mouchoir de Mlle de Ripperda, que le major avait oublié de cacher. Cependant, vous ne devez pas croire que je sois poussé par une misérable jalousie, et que je vous laisse le champ libre, quand vous auriez en main cent mouchoirs de celle qui est ma fiancée. Il est extraordinairement facile de compromettre une jeune fille sans défense. »
Ce dernier mot produisit sur M. de Fernow l’éblouissement d’un éclair. Il se mordit les lèvres presque jusqu’au sang, respira avec effort et fit brusquement un pas en avant vers l’homme qui osait, en un tel lieu, lui adresser une offense si grossière. Mais par bonheur le grand veneur recula précipitamment, et la colère du major se calma presque aussi vite qu’elle s’était soulevée. Son Excellence, ayant regagné l’embrasure de la fenêtre, étendit la main droite en avant et s’écria d’un air effrayé:
« Je suis sans armes et vous êtes armé. Mais n’oubliez pas que nous sommes au château. »
Comme nous l’avons dit, ce brusque mouvement de recul du grand veneur fit tomber tout k coup la colère du jeune officier; ses muscles se détendirent soudain, et il dit d’un ton méprisant :
« En effet, je n’oublierai pas où nous sommes, et qui j’ai devant moi! »
Puis il se détourna, sans incliner la tète, sans saluer en aucune façon, et quitta la salle d’audience en toute hâte. Mais, en dépit de tout cela, le cœur lui battait avec violence, lorsqu’il traversa le corridor et descendit les escaliers qui conduisaient aux appartements du régent. Heureusement le chemin qu’il avait k parcourir était passablement long, et il eut tout le temps nécessaire pour se calmer avant d’entrer chez M. Kindermann. Mal lui eût pris d’aborder en ce moment le digne serviteur avec
une figure bouleversée. En effet, M. Kindermann était d’une humeur couleur de rose, et ce fut avec une politesse de danseur émérite qu’il se leva de son fauteuil à la vue de l’adjudant.
« Monsieur de Fernow, dit-il en frappant de joie dans ses mains, je crois que nous aurons aujourd’hui une excellente journée. Il m’est arrivé une chose qui ne s’était pas présentée depuis bien des années. Son Altesse m’a, tout à l’heure, pincé le bout de l’oreille droite que voici, et m’a dit : « Kindermann, si vous n’étiez pas une vieille ba- « varde commère, nous pourrions vous faire savoir que « nous avons eu aujourd’hui un moment du bonheur. » Eh bien ! savez-vous, monsieur de Fernow ? Ç’a été l’affaire d’un tour de main pour le régent de dire cela, et pour moi de lâcher mes écluses. Je n’ai point de secrets pour vous, vous êtes maintenant de la famille; sachez donc.... »
Le drelin drelin de la sonnette du cabinet du régent vint interrompre brusquement les expansions du valet de chambre. Il ne fit qu’un bond derrière les rideaux qui masquaient la porte, et, quand il revint, ce fut pour dire à l’oreille de M. de Fernow, en lui montrant la porte du cabinet : « A demain, pour plus de détails. J’ai deux ou trois courses. à faire. Son Altesse est si heureusement disposée que, si vous avez aujourd’hui à lui demander une grâce, elle ne vous refusera rien. »
En effet, Son Altesse était d’une humeur charmante, et la joie rayonnait sur sa figure. Assis à son bureau, le régent tendit la main au major, ce qu’il n’avait jamais fait, et lui dit avec une aimable bonté :
« Je vous remercie, mon cher Fernow, de vos bons et fidèles services. Je pense sérieusement à vous en récompenser, et je tâcherai d’écarter les obstacles qui s’opposent encore à l’accomplissement de vos vœux. En attendant, si vous retournez chez vous, faites-moi le plaisir dépasser chez Wenden. Je désire lui parler avant dîner. A propos, vous souvenez-vous de ce soir encore tout récent, où vous vîntes dans mon cabinet sans que je vous eusse appelé? le crois que ce fut pour nous deux une bonne rencontre.
— Pour moi, du moins, ce fut un moment bien heureux, dit le jeune homme en s’inclinant respectueusement ; car la confiance que m’a témoignée Votre Altesse m’a rendu le plus heureux des hommes.
— Le plus heureux des hommes, pas encore peut-être, répliqua le régent avec un sourire; mais ce qui n’est pas peut être. Si seulement, dans cette occurrence, nous avions affaire à un autre caractère que celui du baron Rigoll! Cependant, espérez dans l’avenir, nous aviserons. »
Le régent, après lui avoir fait de la main un geste amical, se remit à écrire, et M. de Fernow quitta le cabinet, puis le château. Au moment où il montait en voiture, l’équipage de Son Excellence le grand veneur partait aussi.
« Il n’y a pas de lumière sans ombre, se dit le major en haussant les épaules, pas de rose sans épines. Mais, quoi qu’il puisse arriver, rien ne doit aujourd’hui troubler le souvenir que j’emporte de l’heureux moment dont je viens de jouir. »