‹ Le moment du bonheur F. HackländerChapitre 17 sur 19 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

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M. Krimpf habitait sous les toits une petite chambre fort simplement meublée. Cette mansarde était reléguée dans un coin isolé du quatrième étage de la maison que nous connaissons, rue du Faubourg, n° 4. Aussi son locataire n’était-il guère dérangé par les visites. Les seuls êtres vivants, qui se laissassent voir dans ces parages solitaires, étaient un moineau qui nichait en face avec sa petite famille et une couple de chats du voisinage. Ce calme et ce silence, joints aux copieuses libations de bor-

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deaux de la veille, furent cause que le petit peintre dormit le lendemain matin plus tard qu’à l’ordinaire. M. Krimpt était d’habitude fort matinal, surtout l’été et l’automne, et c’était un plaisir pour lui de saluer le soleil à son lever. Mais qu’il le fît avec un sentiment de joie intime, c’est ce que nous ne pouvons affirmer, pas plus que pour tant d’autres, dont la journée est si pleine de labeur et la nuit si courte. M. Krimpf, le plus souvent, jetait, en se levant, un regard maussade sur les rues encore remplies d’ombre, et quand le soleil dorait de ses premiers feux le clocher de l’église, il avait coutume de dire, en haussant les épaules : « Voilà donc ce qu’on appelle vivre 1 S’habiller, le matin, se déshabiller le soir. Si seulement, une bonne fois, il se passait entre ces deux moments quelque chose qui en valût la peine 1 Une bonne révolution ou un tremblement de terre! »

M. Krimpf, en s’éveillant le lendemain de ce fameux souper que nous avons raconté, fut fort étonné de voir déjà le soleil donner en plein dans sa chambre; puis portant vivement ses mains à sa figure, selon son tic habituel, il se prit le nez et tout en l’allongeant d’un air pensif, il rumina dans sa tête des souvenirs qui s’y entrecroisaient comme de vagues éclairs. Cependant, il dut prendre un vigoureux élan, c’est-à-dire qu’il dut se transporter en esprit sur la terrasse du château, puis, vaguer par les rues qu’il avait parcourues la veille au soir et s’arrêter enfin devant le restaurant. Là, il lui fallut encore se rappeler la petite canne à pomme d’or, avant qu’il lui fût possible de se rendre un compte tant soit peu exact des incidents de la soirée. Bientôt il se rappela fort nettement qu’il avait soupé avec un étranger, un officier, et aussi qu’il avait très-bien mangé et bu beaucoup de vin. Mais là, ses yeux s’obscurcissaient comme d’un nuage, son esprit flottait comme dans un rêve; il entrevoyait de troubles lueurs, il lui semblait que sa chambre était pleine de poussière.

M. Krimpf se souleva sur son lit, s’assit sur son séant, et ne parut guère satisfait du résultat des appels qu’il

venait de faire coup sur coup à sa mémoire. Il s’étaît pourtant passé quelque chose encore, il le savait. Il dut , plusieurs fois revenir en arrière, remonter l’échelle de, ses souvenirs; il dut, pour ainsi dire, commencer le récil ; qu’il se faisait à lui-même par le premier verre de bordeaux. Ah 1 l’y voilà pourtant, il tient un fil dans sa main. L’étranger, l’officier, avait su qui il était, qu’il s’appelait Krimpf. Oui, c’était bien cela. Ici, le petit peintre ne put s’empêcher de sourire en sentant que le nuage commen çait à se dissiper dans son esprit et en voyant se dérc devant lui, de plus en plus clairement, les différentes scènes de la veille. Il se targuait assez volontiers de sa perspicacité, surtout de sa mémoire, et de fait, il ne l’avait point mauvaise pour les choses qu’il voulait se rappeler L’officier avait donc su qu’il demeurait, lui, Krimpf, dans la rue du Faubourg, n° 4, et puis il lui avait parlé de Rose. Oui, de Rosel Et à cette jeune fille il devait remettre une lettre que lui avait donnée l’officier. Donné? non, non, il ne lui avait rien donné du tout. Il devait la lui donner, et, dans ce but, il devait, lui Krimpf, aller trouver l’officier. Mais où? Diable! il l’avait oublié, et c’était vraiment fort maladroit de sa part. Tout ce qu’il se rappelait, c’est que la demeure de l’officier était sur une des places de la ville. Mais rien de plus. « Ah! voici un détail qui me revient encore, pensa-t-il. Notre entretien n’était pas encore terminé, reprit-il après une pause, pendant laquelle il s’était frotté le front vivement. Je vois la chose comme si elle se passait à présent. Nous nous sommes disputés, l’officier et moi. Moi, du moins, j’ai crié, tempêté beaucoup. Puis, je me souviens, j’ai jeté sur le plancher quelque chose qui avait pour moi une grande importance. Holà! je ne me trompe pas. Mille tonnerres! »

A ces derniers mots, M. Krimpf ne fit qu’un bond hors de son lit et se jeta avec une précipitation extrême sur sa redingote, dont il fouilla toutes les poches en toute hâte. Mais il n’y trouva rien. Il savait pourtant qu’il avait emporté la veille avec lui les deux photographies. D’un air vraiment comique, il laissa alors retomber sa main le long

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de son corps avec la redingote qu’il tenait toujours, jeta vers le ciel radieux un regard désolé et se gratta la tête.

« Oui, se dit-il enfin, ce sont les photographies que j’ai tirées hier de ma poche et jetées sur le plancher du restaurant, et le diable sait en quelles mains elles se trouvent à cette heure! Krimpf, mon garçon, tu as fait là une mauvaise besogne. Mais le diable m’emporte, si maintenant je ne réussis pas à me rappeler l’adresse que m’a donnée l’officier! Une place de la ville!... N’ai-je donc pensé à rien, quand il me la nommait, cette place? C’est un bon moyen dépenser à quelque- chose, à propos d’un nom, quand on veut se le rappeler plus tard. Bien, j’ai pensé à l’eau. A une eau jaillissante 1 J’y suis, j’y suis, à une fontaine! Ah! c’est la place du Château! Éclairs et tonnerres! Mais mainténant le numéro! A propos du numéro, j’ai aussi regardé quelque chose. Hum! huml Qu’est-ce donc que j’ai regardé? La fenêtre avec ses huit carreaux de vitres? Non, ce n’est pas cela ! Les trois bouteilles qui étaient sur la table? Ce n’est pas encore cela. Et pourtant j’ai pensé à quelque chose. Non, non, j’ai beau réfléchir, je ne trouve rien. Mais sur la place du Château je demanderai. Il m’a donné rendez-vous chez lui, et, comme je ne sais pas à quelle heure, j’irai ce matin même et j’attendrai qu’il rentre 1 »

Après avoir ainsi réfléchi, M. Krimpf ricana d’un air de satisfaction, en pensant à l’excellent souper qu’il avait fait la veille et au bon vin qu’il avait bu sans y gagner le moindre mal de tête. Il épousseta provisoirement ses boites avec une brosse à habit, secoua son pantalon pour en ôter la poussière , deux opérations indispensables avant de procéder à sa toilette, puis, s'étant passé la main pleine d’eau sur la figure, il acheva de s’habiller et descendit à l’atelier.

Mme Boehler lui avait gardé son café, mais le photographe était sorti pour porter à un client un ouvrage terminé. Il n’y avait jamais eu fort bon accord entre Mme Boehler et le petit peintre, aussi ne faut-il pas

s’étonner si toute leur conversation se borna à un simple échange des compliments d’usage. Mme Boehler alla dans sa cuisine, et, comme il n’y avait pour le moment aucun ouvrage pressé, M. Krimpf prit son chapeau pour sortir et respirer un peu l'air frais du matin. Il descendit lentement l’escalier et, après avoir réfléchi quelques instants, frappa à la porte de la veuve Weiher. « Entrez! » cria la vieille femme, et M. Krimpf ouvrit sans plus de façon. Il ne lui fallut qu’un seul coup d’œil jeté dans la chambre pour voir que Rose était sortie. Sa mère était assise près du poêle et épluchait des pommes de terre.

Le petit peintre lui fit de la tête un petit salut amical et se laissa nonchalamment tomber sur une chaise, en face de la vieille, comme un homme qui a énormément de temps h dépenser.

« Toujours au travail, madame Weiher ! dit-il en bâillant.

— Il le faut bien, répondit-elle. Qui ne fait rien, n’a rien à manger, à moins d’avoir votre bonne chance!

— Miséricorde! répliqua M. Krimpf en saccageant ses cheveux avec ses doigts. Ma bonne chance, à moi! Il y a longtemps que je ne sais plus ce que c’est que d’en avoir. Vous du moins, vous avez quelque chose, lorsque vous travaillez, tandis que nous, là-haut.... mais bah! on ne doit pas déprécier son état.

— Hé ! hé! Est-ce que les affaires ne vont pas là-haut encore une fois? dit la vieille d’un air curieux, en laissant tomber sur son tablier ses pommes de terre et son couteau. Oui, je l’ai toujours dit, le métier d’artiste n’amène rien derrière lui. Et puis, voyez-vous, photographier, c’est se condamner à attendre sans cesse les pratiques, comme l’araignée attend qu’une malheureuse mouche vienne se prendre dans sa toile.

— C’est un triste état, reprit M. Krimpf avec une mine très-sérieuse. Aussi le planterai-je là au premier jour pour me consacrer de nouveau tout entier à la peinture. On se ruine en avances à photographier. Puis, fait-on quelque chose de joli, le monde voudrait qu’on le donnât pour rien. »

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Mme Weiher hocha la tête, en signe d’assentiment, tout en se remettant de plus belle à éplucher ses pommes de terre.

c C’est ce que j’ai déjà dit cent fois h Rose, dit-elle après une petite pause. Il n’y a pas un rouge liard à gagner à ce métier-là. Attendre, toujours attendre, voilà le lot d’un photographe. Oui, et à force d’attendre, on vieillit, et que reste-t-il à une pauvre jeune fille, quand une fois elle a perdu la première fraîcheur de la jeunesse?

— Il lui reste la perspective d’un fiancé, de notre M. Boehler, par exemple! répliqua le petit peintre avec un rire méchant.

— La perspective de rien du tout, continua la vieille, et avec cela la pauvrette se ferme d’autres partis trèssortables.

— Oui, oui, c’est vraiment singulier, dit M. Krimpf d’un air pensif. La plupart des amies de Rose sont déjà mariées. Vous avez Anna Korn, Christiane Ringel, sans compter Emma Schwertel, qui le sera dans quelques jours, comme on me le disait hier.

— Avec son lieutenant, demanda Mme Weiher toute surprise.

— Avec son lieutenant, qui est, par-dessus le marché, un riche baron, répliqua le peintre en guignant de l’œil la vieille mère pour voir l’effet que cette nouvelle produisait sur elle. »

La mère de Rose, restait toujours assise en hochant la tête, et, comme elle regardait toute pensive vers la fenêtre, les pommes de terre eurent un nouveau moment de repos.

« Cette Emma Schwertel! dit -elle en haussant les épaules. Peut-elle se comparer à ma fille ? Elle n’a pas seulement une famille qui puisse se laisser voir! Tandis que mon vieux Weiher était employé au bailliage, et que mon frère est conseiller municipal. Et le lieutenant a-t-il réellement l’intention de l’épouser?

— Elle sera baronne, vous dis-je, affirma Krimpf d’un ton décisif, puis il se leva lentement et ajouta : Puis, il y

a une chose à dire à l’éloge de la vieille mère Schwertel; c’est une femme d’ esprit et qui a toujours eu la main ferme ! Enfin, Emma est une jeune fille très-sensée.

— Eh bien! pour ce qui est de cela, disons plutôt qu’elle a plus de bonheur que de raison; car, de se lier avec un lieutenant, cela conduit ordinairement à tout autre chose qu’à devenir baronne. Si Rose avait voulu avoir des lieutenants, cette maison-ci serait comme une caserne. Mais elle ne veut rien qui puisse mal s’interpréter, continua Mme Weiher, en taillant ses pommes de terre dans le vif plus que de raison. Vous pouvez reporter cela là-haut ou n’en rien faire, c’est comme vous voudrez; mais je veux avoir au premier jour, une fois pour toutes, un entretien sérieux avec M. Boehler. Toute cette histoire commence à m’ennuyer , et il faut enfin s’expliquer. Ces fiançailles qui n’en finissent pas sont le contre-temps le plus fâcheux que puisse éprouver une jeune fille.

— Oh est donc Rose? demanda M. Krimpf avec un doux sourire.

— Elle est allée porter quelques petits ouvrages dans les magasins. Je vous assure que c’est une fille adroite et laborieuse, allez, si bien qu’elle pourrait vivre fort à l’aise de ce qu’elle gagne. Oui, oui, il faut que cette question s’éclaircisse à la fin. »

Sur ce, elle se leva, secoua ses pommes de terre dans un plat, et alla un instant à la fenêtre pour voir un peu ce qui se passait dans la maison en face. L’aspect de cette maison était le même que dans ces derniers temps ; une fenêtre ouverte, tout auprès le même petit fauteuil, et sur le rebord de la croisée l’inévitable bouquet.

M. Krimpf regarda aussi et sourit sans rien dire.

« J’aimerais mieux celui-là pour ma part, fit-il ensuite, que le lieutenant d’Emma Schwertel.

— Avez-vous entendu parler de ce jeune homme, Krimpf? demanda la vieille.

— Oh 1 oui certes, et ce que j’ai entendu dire doit être vrai, car je le tiens d’un de ses bons amis. Il s’est telle-

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ment épris de Rose qu’il n’a rien de plus à cœur que de pouvoir trouver une occasion de lui parler.

— Lui parler’ dit avec défiance Mme Weiher.

— Eh I oui, ici, dans votre chambre. Il n’y a pas grand mal à cela, je suppose.

— Krimpf! Krimpfl ces entretiens-là ont leur danger. Pensez seulement aux voisins et surtout à ceux de là-haut.

— Il ne m’appartient pas de vous donner un conseil. Je dis seulement ce qu’on m’a rapporté. Dieu me garde de m’immiscer dans cette affaire! Mais ce que je dois ajouter, c’est que l’amoureux en question est un homme fort rangé et extraordinairement riche. »

La vieille femme réfléchit un instant et dit ensuite, comme se parlant à elle-même :

« Au fond, je ne puis défendre à quelqu’un de venir ici, si c’est pour commander ou acheter quelque chose. »

M. Krimpf avait réfléchi de son côté et il répéta d’un ton plus bas qu’ auparavant :

« Certainement, on ne saurait défendre cela à personne 1 D’ailleurs, Rose est une fille raisonnable et sait fort bien ce qu’elle a à faire et à ne pas faire. — Maintenant que je vous ai souhaité le bonjour, madame Weiher, veuillez saluer amicalement votre fille de ma part, et si j’ai à vous donner un bon conseil, croyez-moi, le mieux sera de ne pas lui souffler mot du jeune homme. »

M. Krimpf n’avait que faire vraiment de donner ce conseil à la vieille mère, car elle était bien décidée à mettre sous les yeux de sa fille l’excellent parti d’Emma Schwertel, pour que cet exemple lui servît de règle et de gouverne.

Le peintre sortit et ne tarda pas à arriver sur la place du Château. Là, il entra dans une boutique pour prendre les informations nécessaires, et il apprit que le major de Fernow, adjudant de Son Altesse le régent, demeurait au premier étage de cette maison même, et de plus, qu’il rentrait habituellement chez lui vers midi. M. Krimpf ne manqua pas de se présenter à l’heure dite et de se faire annoncer.

M. de Fernow reçut son hôte de la veille avec un sourire amical, et, tout en achevant de dissiper un dernier reste de confusion qu’éprouvait le peintre au souvenir de libations un peu trop copieuses, il lui remit, avec quelques paroles de remercîment, les deux phoiographies qui ne lui servaient plus à rien, comme le sait lè lecteur, et qui avaient pleinement atteint leur but.

Pour ce qui est du reste, le major ne manqua point de donner au peintre les quelques lignes du chambellan, en lüi recommandant un silence absolu et le priant de lui apporter la réponse, s’il était possible, dans le cours de l’après-midi.

M. Krimpf tourna la lettre dans tous les sens, et tandis qu’il portait vivement sa main droite à son front, il se permit une simple remarque. 11 voulait bien sans doute remettre la lettre à qui de droit, mais une réponse par écrit ne lui semblait point nécessaire, et d’ailleurs la jeune tille aurait évidemment beaucoup de peine à s’y résoudre. L’ami de M. le major ne pouvait-il pas venir chez Rose, sans plus de cérémonie, sous prétexte d’une commande ou d’une emplette quelconque, et voir alors de ses yeux si la fortune lui était favorable? La meilleure heure pour une telle visite était entre cinq et six de l’après-midi.

Cette proposition parut à M. de Fernow convenable sous plusieurs rapports.

t Eh bien! soit, dit-il; la fixation de l’heure du rendezvous, entre cinq et six, pourra tenir lieu de réponse. »

Sur ce, il recommanda instamment à M. Krimpf dp remettre la lettre dans tous les cas, puis il le congédia avec un petit présent consistant en quelques pièces d’or brillantes, que M. Krimpf repoussa bien loin, de la bouche et de la main; j’entends de la main droite, tandis qu’il les acceptait de la main gauche et les logeait avec une sage lenteur dans la poche de sa redingote. Cela fait, il sortit pour retourner à la maison, et, tout en marchant à pas lents dans la rue du Faubourg, il se demandait s’il était prudent de remettre la petite lettre à son adresse.

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« Ce n’est vraiment pas nécessaire, se dit-il à lui-même. Si le baron de Wenden désire poursuivre son aventure avec Rose, la simple remarque, que le temps le plus convenable pour la voir est entre cinq et six heures, peut tenir lieu de réponse, et il pourra faire ensuite ce qui lui plaira. Pourquoi d’ailleurs tirerais-je ainsi les marrons du feu? Si elle refuse la lettre, rien alors ne lui fait un devoir de se taire devant mçra ami et collègue Boehler, et je pourrais alors être amené à entrer avec lui dans des explications fort désagréables. Gardons plutôt ce billet comme un modèle de la manière dont s’y prennent les gens du grand monde pour parler de ces sortes de choses. »

Tout en méditant ainsi, M. Krimpf monta lentement l’escalier, et il arriva juste à temps pour prendre sa part du modeste dîner de la famille Boehler. Le photographe n’était pas de bonne humeur, et Mme Boehler elle-même, qui d’ordinaire voyait tout sous les couleurs les plus riantes, paraissait tant soit peu contrariée. Non qu’il se fût rien passé de particulièrement désagréable; seulement, cette ère de bonheur, qu’avait semblé présager l’apparition récente à l’atelier de ces deux hauts personnages dont nous avons parlé, ne s’était point continuée. Il n’était venu ni commandes ni pratiques nouvelles, et l’appareil photographique était resté presque constamment recouvert de son voile mystérieux.

M. Krimpf trouva-t-il le dîner bon, c’est ce que nous ne voudrions pas afürmer. Il sentait combien il avait mal agi avec son ami et collègue et, au point oh en étaient venues les choses, il ne pouvait se défendre par moments d’un battement de cœur pénible. Son regard, on le sait, n’était jamais franc et direct, mais oblique et louche; et ce fut vraiment pour lui cette fois une circonstance heureuse, car comment eût-il pu envisager en face Henri Boehler, quand celui-ci partageait fraternellement son pain avec lui?

Après le dîner, M. Boehler se rendit chez un marchand d’objets d’art pour qui il avait exécuté plusieurs portraits.

M. Krimpf se mit au travail, mais il n’était pas en train. Il ne put réussir à tracer un seul tràit régulier, à faire un seul mélange convenable de couleurs. Puis, il était sans cesse à épier les heures, et, à chaque quart qui sonnait à l’horloge du clocher voisin, il lui semblait recevoir un coup de marteau sur le cœur. Outre la conscience du tort qu’il avait fait à son ami, ainsi qu’à la jeune fille, qui pourtant ne lui avait jamais fait aucun mal, une jalousie sauvage faisait bouillonner son sang et doublait sa torture. Il avait de l’imagination, aussi se mit-il à se représenter la scène qui allait vraisemblablement se passer entre cinq et six heures, sous de si noires couleurs, qu’il en perdit presque la respiration et sentit ses cheveux se dresser sur son front. Il avait fait preuve d’une malice infernale en choisissant cette heure-là pour le rendez-vous chez Rose. Rose se trouvait presque toujours seule à cette heure, sa vieille mère étant alors occupée de visiter ses voisines. Diable! pourquoi le temps fuyait-il aujourd’hui d’une aile si rapide? Il venait à peine d’entendre sonner deux heures, et voilà déjà que trois heures sonnaient! Ah! il fallait sans doute que le mécanisme de l’horloge fût détraqué comme son misérable cœur. Déjà quatre heures, puis quatre heures et demie! et comme il appliquait l’oreille près du plancher pour entendre le moindre bruit qui se produirait à l’étage inférieur, tout à coup un son assez distinct frappe son oreille.... c’est la vieille mère Weiher qui sort pour aller faire ses visites dans le voisinage. Ah! il fait affreusement chaud ici! on étouffe dans l’atelier! S’il sortait un peu! L’air doit nécessairement être un peu plus frais sur l’escalier.

Rose était assise dans sa chambre, silencieuse et activement occupée de ses tressages de paille. Mais si le ruban qu’elle tressait en ce moment eût pu parler, de combien de pensées n’eût- il pas pu se faire l’écho! En effet, tout en assemblant et en ajustant les frêles tiges de cette paille légère, Rose pensait et rêvait sans cesse, tantôt tout bas, quelquefois tout haut. Le plus souvent quand

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elle pensait tout haut, elle laissait retomber ses mains avec son ouvrage sur ses genoux, levait en l’air son frais et gracieux visage et, de ses grands yeux clairs, lançait un honnête regard vers le petit coin du ciel, qui, encadré entre un tuyau de cheminée et une lucarne mélancolique, n’en paraissait par là même que plus bleu et plus gai. Chose étrange! lorsqu’elle se reprenait à baisser les yeux, elle évitait presque avec angoisse de regarder vers la fenêtre en face, et pourtant, un instant après, y jetait un coup d’œil à la dérobée. Puis elle sentait son cœur battre avec plus de force, chaque fois qu’elle y apercevait cette figure si connue, qui, cette après-midi, se montra plus souvent que d’habitude en agitant d’une façon presque comique un énorme bouquet. Pour un million elle ne se fût pas levée de sa place, pour un million elle ne se fût mise à sa croisée. Si elle l’avait fait dans les commencements, ce n’avait été qu’innocemment et sans s’en rendre compte; c’avait été pour elle un jeu tout enfantin, auquel son imagination naïve n’avait attaché aucune importance; et elle l’eût continué, si le photographe, dans son dernier entretien, n’eût éveillé son attention et ses craintes sur le danger d’un tel manège.

Oui, elle était allée à sa fenêtre beaucoup plus souvent que de raison. Ayant surpris les œillades que lui adressait son voisin de l’autre côté de la rue, elle y avait répondu d’abord par curiosité pure, et comme il lui faisait des signes, elle avait voulu voir si ces signes s’adressaient réellement à elle. Voilà pourquoi elle passait sa main sur ses cheveux noirs, chaque fpis que le jeune homme portait son bouquet à ses lèvres. Cependant elle avait fini par s’effrayer êlle-même et de la facilité avec laquelle elle avait appris, sans maître, une langue si compliquée et si significative. Cette langue, elle l’avait comprise entièrement, lorsque, la veille, son jeune correspondant avait fait signe d’écrire. Il voulait évidemment lui montrer par là qu’il se permettrait au premier jour de lui adresser quelques lignes. Mais quant à ce qu’il voulait dire cette après-midi, en portant jusqu’à cinq fois son bouquet

à ses lèvres, d’une façon différente, elle ne le savait pas. Après tout, cela lui était indifférent; car, plus encore que les reproches d’Henri Boehler, quelques paroles de sa mère lui avaient donné à réfléchir et causé de vives craintes, lorsque celle-ci, ce matin même, lui avait parlé d’un bonheur inespéré, qui souvent arrive à une pauvre et belle jeune fille, et lui avait conté tout au long l’histoire de son amie, d’Emma Schwertel, qui allait épouser son lieutenant, lequel par-dessus le marché était baron. « Oui, avait ajouté sa mère, M. le chambellan baron de Wenden est fort riche et assez indépendant pour n’avoir rien k demander à personne. » Ces paroles avaient fait courir le frisson par tout le corps de Rose, car elle aimait de cœur son fiancé, et elle ne l’aurait jamais abandonné, quand dix barons, dix Wenden se fussent disputé sa main. Qu’elle dût attendre longtemps encore, jusqu’à ce que M. Boehler se fût assuré un revenu raisonnable, cela ne faisait qu’augmenter encore son amour pour lui ; car elle savait combien il se donnait de peine, et combien il avait été jusque-là constamment mal servi par la fortune. Mais cette mauvaise chance ne pouvait durer éternellement. Le bonheur finirait bien par avoir son tour; du moins, elle ne se lassait pas de l’espérer.

En ce^moraent on frappa tout doucement à sa porte, et comme il n’y avait à cela rien de surprenant, Rose répondit « Entrez! » d’une voix claire. Mais quelle ne fut pas son émotion, lorsque, la porte s’ouvrant, elle vit entrer M. de Wenden, dont son esprit était si occupé tout à l’heure. Il lui fit l’effet d’un spectre, et bien qu’elle eût commis l’imprudence de lui sourire mainte et mainte fois, lorsqu’elle en était séparée par toute la largeur de la rue, elle l’avait toujours considéré comme une pure image, une vaine illusion, une sorte de poupée, un automate, qui pouvait bien, il est vrai, agiter de ci de là un bouquet vers elle, mais qui n’avait ni le pouvoir ni la fantaisie de s’approcher jamais d’elle. La rue qui les séparait l’un de l’autre lui avait toujours paru comme ün abîme infranchissable. Sous la protection de cet abîme imaginaire.

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elle s'était jusque-là bien souvent mise à sa fenêtre, répondant par d’aimables sourires à chaque signe extrava* gant qu’il envoyait à son adresse. Et maintenant, cet être fantastique, idéal, il était là, devant elle, à quelques pieds de distance, il était là en personne, en toilette élégante, le sourire sur les lèvres, et elle ressentit un tel effroi, la pauvre fille, qu’elle ne put s’empêcher de se presser le cœur de ses deux mains.

« Vous êtes surprise, ma belle demoiselle, dit le chambellan de Wenden, que je sois si ponctuel. Cinq heures viennent à peine de sonner et déjà me voilà devant vous, heureux et ravi que la belle Rose ait bien voulu m’auto riser à passer avec elle quelques doux moments ! »

Eût-elle compris ce langage, la jeune fille n’en eût pas été plus capable au premier moment de rien répondre, car elle tremblait de tous ses membres, ce qui ne lui était jamais arrivé. Tout ce qu’elle put faire, ce fut de reculer d’un pas, tandis que le jeune homme en faisait deux vers elle.

« Vous avez là une délicieuse petite habitation, continua M. de Wenden, qui jugea nécessaire de lui parler avec un familier abandon. Oui, une charmante habitation 1 Et cette table de travail aussi, avec toutes ces merveilles que vous créez, de petits ouvrages vraiment ra-. vissants! Et tout cela est l’œuvre de vos jolies mains si mignonnes? Au fait, de jolies mains! Permettez.... »

A ces mots, il lui prit la main droite et s’apprêtait déjà à la porter à ses lèvres. Mais il ne put venir à bout de son dessein. Rose avait retiré sa main précipitamment et repris enfin assez d’assurance pour être en état de lui demander ce qui lui procurait au juste l’honneur de sa visite.

M. de Wenden resta d’abord comme étourdi à une telle question. Cependant il y vit une timidité de jeune fille fort pardonnable et, ne pouvant réussir à reprendre la petite main dont il s’était emparé tout à l’heure et qu’on lui avait si* brusquement retirée, il se dirigea vers la fenêtre pour se donner, comme il le dit, le plaisir de jeter

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rappeler en ce moment la lettre qu’il avait écrite et la permission qui lui avait été donnée en réponse, il jugea convenable de retracer à son esprit en termes choisis les moments ou il l’avait vue à sa croisée, où la vue de tant de beauté et de grâce l’avait ravi, fasciné, où il avait cru reconnaître, pour comble de bonheur, par quelques signes muets, mais fort clairs, quelle aussi s’était parfois laissé voir, non sans dessein. Rose s’effraya de nouveau lorsqu’il ajouta qu’il avait observé chacune de ses mines, et qu’il avait interprété ù l’avantage de sa vanité chacun des mouvements même involontaires qu’elle avait faits en sa présence. Elle sentit alors tout le tort qu’elle avait eu de se montrer ainsi; mais comme elle n’avait, après tout, rien à se reprocher, elle attacha sur lui un ferme regard et se contenta pour toute réponse de secouer la tête d’un air fort significatif.

« Certainement, belle Rose, continua M. de Wenden avec plus de chaleur, je craignais que l’irrésistible impression que vous avez faite sur mon cœur ne me rendît le plus malheureux des hommes. Car, je vous l’avouerai franchement, l’amour que je ressens pour vous n’est point u%amour ordinaire. C’est une passion que je ne puis maîtriser et qui eût fait mon supplice, si vous ne m’eussiez payé d’un amoureux retour qui me transporte.

— Moi? fit la jeune fille en reculant d’un pas. Moi, vous payer d’un amoureux retour?... Parce que, fatiguée d’être assise et de travailler, il m’est arrivé quelquefois de me laisser voir à ma croisée, peut-être même avec des mines enjouées! Ah ! je dois vous dire que votre méprise me fait peur et que je ne puis comprendre comment vous osez, sur un tel fondement, me tenir le langage que je viens d’entendre! »

Allons, voilà un terrain qui veut être conquis pas à pas, pensa M. de Wenden. La belle forteresse hisse fièrement son pavillon, pour ne pas trahir aux yeux de l’ennemi les mutineries de sa garnison. Faisons-lui donc la politesse d’escarmoucher un peu, et bientôt un coup habile nous livrera la place.

« Pourquoi, belle Rose, continua-t-il à haute voix, pourquoi vouloir me nier l’amitié que vous avez eue pour moi? Pourquoi ne pas nommer un amoureux retour ce qui me cause de si vifs transports, ce qui a mis mon cœur tout en feu? »

Il avait, en disant ces mots, si habilement manœuvré avec sa chaise qu’il se trouvait tout à côté de Rose, de manière à lui fermer toute issue, car elle avait le mur derrière elle, une armoire à sa droite et devant elle sa table de travail.

« La première fois que je vous vis, reprit l’amoureux chambellan avec un doux sourire et un regard languissant, je fus frappé de votre merveilleuse beauté, mais je perdis du même coup tout espoir, sur l’honneur, belle Rose, tout espoir! Mais croyez-moi, je vous le jure, le premier regard de vos jolis yeux, le premier sourire de vos lèvres charmantes produisirent sur mon cœur désolé l’effet d’une fraîche rosée — oui, d’une fraîche rosée — sur une fleur à moitié flétrie. Mon cœur se réveilla tout à coup, embrasé d’un ardent amour. Et c’est là votre ouvrage, belle Rose. »

M. de Wenden avait parlé avec de douces œillades, d’un ton langoureux et passionné, comme un LoveUce accompli. Voyant la jeune fille serrer convulsivement la main gauche et la presser sur son cœur, il fit le même mouvement sans penser que l’âme de Rose était sous l’empire de sentiments tout opposés à ceux dont il était agité. Sans doute, tant qu’elle s’était sentie séparée de lui de toute la largeur de la rue, — c’est-à-dire par un abîme infranchissable à ses yeux, — elle avait pris un innocent intérêt à ses œillades, à ses mines, à tout cet amusant manège. Elle s’était plu, juste ciel! à regarder vers lui, à lui adresser des sourires, sans songer, hélas! comme mainte autre jeune fille en pareil cas, que si l'on cède un pouce de terrain au malin esprit, il en aura bientôt pris un pied, et que qui donne aujourd’hui le petit doigt peut se voir forcé le lendemain d’abandonner sa main tout entière. Et c’était cette main que, depuis quel-

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ques instants, guettait M. de Wenden avec une rare patience.

Bien que tout le cœur de Rose se révoltât, lorsqu’elle sentit la froide main du chambellan sur son bras brûlant, elle ne put cependant faire un seul pas en arrière. Elle ne savait si elle devait pousser un grand cri, ou, se coulant obliquement à côté de son agresseur, s’ouvrir de force un passage près de la table. Elle réfléchit quelques secondes, mais en dernier lieu elle pensa à la maison où elle se trouvait, où chaque parole prononcée à voix haute s’entendait à gauche, à droite, au-dessus et au-dessous; aussi jugea-t-elle plus prudent de ne pas recourir encore à celte extrémité.

Elle sourit donc, mais d’un froid et triste sourire, et tout en souriant elle se mordait les lèvres.

<t De grâce, monsieur le baron, dit-elle d’une voix entrecoupée, de grâce.... finissons.... cet entretien. Je vous le jure, monsieur le baron, en ce qui concerne ce que vous appelez.... un amoureux retour de ma part.... vous vous êtes complètement mépris. Si parfois.... je me suis mise à ma fenêtre.... ç’a été.... comme je vous l’ai dit.... tout à fait sans dessein.... Et quand je yous dis.... que ç’a été sans dessein, ajouta-t-elle d’un air sombre, vous feriez mieux.... de me croire.

— Et la lettre? répondit en riant M. de Wenden. Et en disant ces mots, il promenait sa main le long du bras de Rose, et ses yeux étincelaient d’une façon étrange.

— Je ne sais ce que vous voulez dire avec cette lettre, dit la jeune fille d’un ton ferme et résolu.

— Oh! comment pouvez- vous nier ainsi? reprit le chambellan du ton le plus amical. Je parle de la lettre que vous avez reçue, et de la permission que vous m’avez donnée en retour de vous visiter.

— Ce n’est pas vrai! s’écria Rose hors d’elle-même. C’est un mensonge, une infamie! Je ne sais ce que c’est que cette lettre, encore moins cette réponse! — O mon Dieu 1 qu’ai-je donc fait pour mériter cela? — Rien, rien

absolument! reprit-elle avec plus de force, et je yeux que l’on me laisse en paix. »

Elle fit, en disant ces mots, un mouvement violent pour dégager sa main. Mais le chambellan qui s’y attendait, se tenait sur ses gardes, et il ne fit que lui retenir la main plus fortement; aussi le mouvement de Rose eut-il un effet tout différent de celui qu’elle désirait. Au lieu de dégager sa main, elle perdit l’équilibre pendant une seconde, ce qui permit au chambellan de passer son autre bras autour de la taille de Rose et de la presser un instant contre lui.

Un seul instant, disons-nous, car l’instant d’après, elle s’échappa comme un ressort d’acier, et, laissant voir ses dents blanches entre ses lèvres relevées avec un suprême dédain, elle darda sur son indigne agresseur un regard de feu.

Un autre que le chambellan de Wenden fût peut-être allé aussi loin que lui, mais, à la vue de ces symptômes de résistance obstinée, il eût songé à une prudente retraite, en réfléchissant qu’on n’abat pas un arbre d’un seul coup et que Rome n’a pas été bâtie en un jour. Un autre, dis-je, après avoir reconnu la force de la place assiégée, se serait retiré sans doute de ses lignes d’attaque pour ouvrir patiemment contre l’ennemi une nouvelle parallèle. Un autre, oui, mais non le baron de Wenden. C’est ce que savait bien son ami le major, qui le connaissait parfaitement, et qui avait dressé son plan en conséquence.

Le chambellan respira avec effort en voyant la jeune fille s’échapper de ses mains et s’ouvrir un passage entre la chaise et la table. Ses yeux brûlaient d’un feu fiévreux, et bien qu’il sourît encore, son sourire était contraint et purement factice. Il se leva lentement de sa chaise et sautilla assez gauchement par la chambre après sa belle ennemie, qui d’abord s’enfuit devant lui d’une course rapide, mais qui bientôt, s’arrêtant tout à coup, la main droite sur la hanche, la tête relevée d’un mouvement brusque et fier, l’attendit dans une attitude dont la noble

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et imposante beauté eût fait l’admiration de tous les peintres et de tous les sculpteurs.

M. de Wenden planait vers elle du vol alourdi d’une grosse mouche amoureuse, mais il recula presque sous le regard ferme et indigné qu’elle fixa sur lui.

« Non, non, s’écria-t-il soudain, comme pour se donner un peu de cœur, non, non, ma belle voisine, tu ne m’échapperas pas ainsi. Il y a des moments pour le bonheur, et qui ne les saisit point, est un fou. >

Comme, en disant ces mots, il portait de nouveau les mains sur la jeune fille, qui restait calme et immobile à la même place, la fierté dédaigneuse qui se lisait sur les traits de Rose fit place à une douleur profonde. Elle se mordit les lèvres avec force, non plus cette fois pour comprimer un sentiment de colère, mais seulement pour contenir les larmes qui, en dépit de ses efforts, montaient à ses yeux et brillaient comme des perles humides.

« Que voulez-vous de moi? demanda-t-elle avec un accent douloureux. Que voulez-vous d’une pauvre jeune fille qui se repent, ô mon Dieu! oui, qui se repent amèrement d'avoir pu vous donner lieu de croirequ’elle vous portât le moindre intérêt? Que voulez-vous de moi, ici, dans ce pauvre logis, où vous ne sauriez trouver aucun bonheur, où vous ne pouvez apporter que le malheur?

— Ohl je sais bien déjà le bonheur que j’espère y trouver! s’écria M. de Wenden devenant plus pressant. Un bonheur, belle Rose, que vous partagerez avec moi, et que vous ne devrez point maudire. »

En disant cela, il essaya de nouveau de passer son bras autour de la taille charmante de la cruelle jeune fille et de l’attirer près de lui, tandis que ses lèvres cherchaient à effleurer son visage. Mais ce fut l’affaire d’un moment, et ce moment ne fut point un moment du bonheur. La jeune fille, après avoir jeté tout autour d’elle un regard d’effroi désespéré, le repoussa loin d’elle avec une telle violence, qu’il recula en trébuchant d’un air tout déconcerté et ne put s’empêcher de s’écrier :

« Mais, mademoiselle, qu’est-ce que cela signifie?

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— Cela signifie, monsieur le baron de Wenden, répondit la voix d’un homme qui surgit tout à coup derrière lui, cela signifie que, pour un homme aussi intelligent que vous, il est bien imprudent de se permettre de si indignes procédés à l’égard d’une pauvre jeune fille sans défense, de la venir surprendre dans sa chambre, quand on a appris par hasard que sa mère est sortie. »

Rose, après ce mouvement de colère qui lui avait fait repousser violemment loin d’elle son téméraire agresseur, avait porté les deux mains devant ses yeux et, chancelante alors, et comme effarée de toute cette scène, elle semblait près de s’évanouir et de tomber en faiblesse. La voix qui venait de se faire entendre retentit dans son cœur comme la voix d’un ami et d’un sauveur. Elle tendit les mains en avant d’un mouvement passionné et, se jetant dans les bras de son sauveur inespéré :

« 0 Henri, prolége-moi, sauve-moi! s’écria-t-elle.

— C’est ce que je veux faire, ma bonne Rose chérie, » dit doucement M. Boehler (car c’était lui) et, tout en l’entourant de son bras droit, il se tourna vers M. de Wenden, la main gauche en avant, et lui dit : « Vous voyez, monsieur le baron, que vous n’avez plus rien à chercher ici. »

Le chambellan fit une mine étrange. On eût dit un pauvre écolier pris, contre toute attente, à faire un trèsmauvais coup. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’avec cet air embarrassé que trahissait toute sa personne, son nez allongé, sa lèvre inférieure pendante, M. de Wenden n’était rien moins qu’un beau et séduisant cavalier. Rose, après lui avoir jeté un regard timide, se pressa de nouveau toute tremblante contre le sein du photographe. Ah! elle était maintenant pour jamais guérie de tout ce manège d’œillades à la fenêtre et de tous ces essais de télégraphie qui lui avaient paru jusque-là si innocents et qui peuvent devenir pourtant si dangereux !

M. de Wenden disparut, et sa trace fut bientôt perdue. Nous n’oserions pas affirmer que Rose, une fois seule I avec U. Boehler, ne rougit pas un peu. Elle ne pouvait se '

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décider à relever la tête, et le photographe eut besoin de notables efforts pour parvenir à la regarder dans les yeux. Mais aussi pourquoi, lorsqu’elle releva enfin sa tête charmante, couvrit-il de baisers son front, ses yeux fermés, ses lèvres tremblantes? Pourquoi?... Ce sont là des questions auxquelles nous ne sommes point en état de répondre d’une manière satisfaisante, et nous nous bornerons à faire remarquer au lecteur que chacun probablement, à la place de M. Boehler, en eût fait autant.

M. Krimpf, depuis le moment oh il était allé dans l’escalier pour respirer un air plus frais, avait souffert toutes les tortures d’un damné. Il avait vu M. de Wenden se glisser sans bruit dans l’escalier, il l’avait entendu frapper doucement à la porte de Rose, et celle-ci lui crier d’une voix claire : « Entrez I » Puis, une fois la porte refermée, il avait attendu, le cœur palpitant d’angoisse, que la jeune fille poussât un cri d’effroi et que le visiteur malencontreux reparût soudain en châtiment de sa témérité. Mais le baron de Wenden ne reparut pas de sitôt. Alors le malheureux Krimpf ne s’était plus possédé. Tantôt saisissant d’une main convulsive la rampe de l’escalier où il s’appuyait, tantôt se frappant la tête et s’arrachant les cheveux avec rage, la sueur au front, grinçant des dents, il se maudissait lui-même d’avoir prêté la main à tout ce qui était arrivé. Enfin, à bout d’imprécations sur luimême, il s’était remis à écouter, l’oreille contre terre, avec une angoisse croissante. On eût presque ri de le voir dans cette attitude qui le faisait ressembler à un singe que Ton poursuit. Bientôt il distingua des pas connus, il vit M. Boehler descendre l’escalier, s’arrêter devant la chambre de Rose, se pencher, pour épier, ce qu’il n’avait jamais fait, puis enfin ouvrir la porte tout doucement et entrer. Et, en voyant cela, il se mordit le pouce de la main droite et murmura d’une voix étouffée : « Le sort en est j été ; est-ce mon bonheur ou mon malheur qui va se décider en ce moment? »

Avant de clore ce chapitre, nous devons faire encore une petite halte dans la chambre de la veuve Weiher

Rose était toujours debout devant le photographe. Les deux mains appuyées sur les épaules du jeune homme, elle lui dit en le regardant dans les yeux avec un amour plein de passion :

« Oh! combien je remercie Dieu de ce que tu es venu, Henri!

— Et moi, je suis heureux d’avoir guetté à ta porte, répondit M. Boehler. Ah ! je dois te l’avouer, ma bonne Rose, si je me suis permis de guetter ainsi, ce n’était que pour notre bonheur k tous deux. Et maintenant tout va bien. Je ne veux plus être enfant et me tourmenter, quand tu te mettrais cent fois par jour k ta fenêtre.

— Et il te sera facile de ne pas te tourmenter, répliqua Rose avec une légère rougeur, car tu ne me verras pas de sitôt k ma fenêtre.

— Rose, m’aimes-tu encore réellement autant qu’autrefois, autant que certain soir où nous trouvâmes ensemble un petit ver luisant?

— Oh! plus, beaucoup plus, mon bon, mon bon Henri! »

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