‹ Le moment du bonheur F. HackländerChapitre 3 sur 19 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L’arrivée des voitures de la princesse, qui revenaient d’Eschenburg, avait rendu le mouvement et la vie au château ducal, plongé tout à l’heure encore dans le morne silence d’une après-midi de dimanche. On eût dit qu’un coup de baguette magique avait dissipé subitement le mortel ennui qui régnait dans tous les corridors et dans toutes les salles.

Les voitures arrivèrent à la file dans la première cour du château. On entendait dans les escaliers des pas légers de femmes, des cliquetis sonores d’éperons, et aussi de petites toux et des rires à demi contenus. Près du salon où se trouvait le précieux bouquet, le valet de chambre avait ouvert sans bruit une pièce plus spacieuse, en face de l’appartement de la duchesse. Ces deux salles se remplirent peu à peu de la foule choisie des heureux

du jour qui avaient obtenu l’honneur insigne d’une invitation k dîner.

On voyait lk quantité de belles dames, dont le teint blanc était encore rehaussé par leur costume de deuil. Un petit nombre seulement, parmi les plus jeunes, s’étaient hasardées k introduire dans leur coiffure ou dans d’autres parties de leur toilette des nuances plus riantes, k relever enfin par quelques ornements la simplicité sévère de leur mise. Quant aux dames plus âgées, et k celles qu’un long service attachait k la cour, elles n’étaient habillées que de blanc et de noir; quelques-unes même, qui avaient eu déjk plus d’un deuil à porter, et qui, dans celte occasion comme dans beaucoup d’autres, se plaisaient k renchérir encore sur les prescriptions du grand maître des cérémonies, avaient retranché de leur toilette toute trace de blanc, toute marque éclatante; leurs yeux même étaient cernés d’une teinte de bistre en signe de tristesse, leurs paupières constamment baissées, leurs lèvres inviolablement closes, et pour la même raison, elles ne portaient point de mouchoirs de poche k la main, vu qu’il n’y a pas de mouchoirs noirs. Quelques gentilshommes servants assuraient même, avec une indiscrétion peu louable, que madame la grande maîtresse des cérémonies se servait d’un corset de deuil en de telles circonstances. Chez les hommes , le deuil ne se trahissait généralement que par des gants noirs et une mince écharpe de crêpe nouée autour du bras ; car le frac noir ne souffre aucune modification, et on peut le qualifier toujours de vêtement de deuil plutôt que d’habit de fête. Les riches et brillants uniformes tranchaient du reste d’une façon fort agréable pour l’œil, au milieu de cette foule de dames et de gentilshommes en costume de deuil.

Quelques minutes avant six heures, la porte qui conduisait aux appartements intimes de la princesse s’ouvrit avec le cérémonial d’usage. La princesse parut, suivie de Son Altesse le régent. Aussitôt toutes les conversations cessèrent comme par enchantement, et l’on n’entendit

plus que le froissement des robes des dames produit par la profonde révérence qu’elles exécutèrent toutes avec un ensemble parfait, et le léger cliquetis des éperons des officiers dont les talons se rapprochèrent soudain conformément aux règles de l’étiquette.

La princesse Élise était une personne tout à fait digne de remarque. Chez une princesse l’âge n’est pas facile à cacher. L’almanach officiel de Gotha, avec ses généalogies indiscrètes, livre impitoyablement au public la date exacte de la naissance des dames les plus augustes ; nous savons donc aussi par lui que la princesse Élise avait vingt-six ans. Elle était ce qu’on doit appeler une petite femme, mais elle avait un raisonnable embonpoint, une taille irréprochable et une façon charmante de porter la tête. Ajoutons à cela des cheveux blonds abondants, arrangés avec une grâce coquette, et une physionomie dont on ne savait dire au premier abord si elle attirait ou si elle éloignait. En résumé, la princesse n’était point une beauté; elle n’avait aucun trait régulier, mais des yeux pétillants d’esprit et, sous un petit nez presque camus, une bouche mignonne qui semblait faite pour le rire, et qui, chaque fois qu’elle riait, montrait une double rangée de petites dents éblouissantes de blancheur.

Une fois que l’on s’était accoutumé à la figure de la princesse, on la trouvait irrésistiblement attrayante, grâce â la douceur de ses traits pris isolément, mais surtout à cause de l’esprit et de la malice qui jaillissaient de ses yeux bleu foncé. Cette malice, qui n’était jamais delà méchanceté, mais tournait souvent à la causticité, caractérisait le fond de son humeur. Avec cela elle boitait légèrement, et c’était précisément ce défaut qui donnait à toute sa personne un piquant extraordinaire; car elle savait si bien le dissimuler par un balancement gracieux de son petit corps, elle se tournait si vivement à droite et à gauche, tout en causant, enfin ses yeux dardaient de tous Tes côtés à la fois des regards si vifs et si perçants, que l’on était surpris, je dirai même ébloui par tout cet ensemble.

Les vieux gentilshommes de la cour se disaient en confidence que la princesse était bien le plus vif, le plus aimable petit lutin qu’on pût imaginer; qu’il n’y avait personne au monde pour intriguer comme elle, avec tant de passion et tant d’adresse; que son plus grand plaisir était de tout mettre sens dessus dessous, pour nous servir d’une expression triviale. Les plus jeunes, soit qu’ils eussent regardé trop à fond dans ces yeux étincelants, soit qu’ils se sentissent irrésistiblement attirés par son esprit, la comparaient en soupirant à Cupidon, à ce petit dieu malicieux qui décoche ses flèches dans tous les sens pour se réjouir ensuite du mal qu’il a causé.

Pour achever son portrait, disons encore qu’elle fuyait toute parure et que, malgré le vice de conformation de son pied, il n’y avait pas de dame à la cour pour se mouvoir dans le plus grand salon avec une désinvolture aussi naturelle et aussi élégante qu’elle. Quoi que l’on fit ou dît en sa présence, elle semblait s'y intéresser fort peu, et pourtant rien n’échappait à sa clairvoyance; seulement elle excellait à donner un tour plaisant aux conversations les plus sérieuses, ce qui faisait croire aux âmes simples qu’elle n’était pas du tout en état de s’intéresser sérieusement h des affaires importantes. Mais, comme nous venons de le dire, il n’y avait que les âmes simples qui eussent d’elle cette opinion. Il suffisait de connaître tant soit peu la cour pour savoir que la princesse Élise, tant que son beau-frère, le feu duc, avait vécu, avait de fait mené tout et gouverné l’État. Aussi avaitelle ressenti une peine amère, lorsque l’oncle du duc défunt, conformément au statut de famille, avait pris en main les rênes du gouvernement et marché droit et ferme sans se laisser détourner de son chemin parles intrigues de la princesse. Celle-ci, adroite et rusée comme elle était, avait instantanément changé toute samanière d’agir. Tout en se mettant en apparence sur un très-bon pied avec le régent, elle travaillait sous main à nouer mille intrigues secrètes de tous les côtés, pour se ménager et se réserver un parti puissant à la cour. Certes, nul n’at-

tendait avec autant d’anxiété qu’elle la délivrance de sa sœur. Si l’enfant attendu était un fils, un héritier du trône, elle voyait B’ouvrir devant elle une série d’années calmes et paisibles jusqu’au moment de ressaisir les rênes du gouvernement, ce qui lui paraissait d’autant plus facile que sa soeur, bien que son aînée, était une femme d’humeur paisible, inoffensive et docile.

Bien qu’elle prît plaisir à soutenir avec les cavaliers les plus spirituels et les plus élégants de la cour un assaut perpétuel de railleries, petite guerre qui pouvait facilement devenir périlleuse pour les deux partis; bien qu'elle montrât dans ses allures, sous tous les rapports, la plus grande liberté et que, possédant de son chef une immense fortune, elle eût pour ainsi dire sa petite cour à elle; enfin, bien qu’elle vécût beaucoup dans des cercles qu’elle s’était choisis elle-même, et qu’elle ne s’entourât que de sociétés de son goût et au gré de sa libre fantaisie, en dépit de tout cela, la plus mauvaise des mauvaises langues de la cour ne trouvait pas le plus petit mot à dire Sur la vie de la princesse.

Elle entra dans le salon, avons-nous dit, suivie du régent. Celui-ci était'grand, de complexion un peu forte, entre quarante et cinquante ans, avec une figure ouverte et appelant la confiance, des sourcils bruns et épais bien arqués sur un front bombé, un regard vif, et autour de la bouche un certain pli qui n’avait rien de déplaisant et donnait à sa personne Un air de décision et de force. Si ses cheveux naturellement bruns n’eussent été semés çk et lk de quelques fils argentés, on l’eût cru plus jeune qu’il n’était réellement. Sa parole avait du poids et de la circonspection; il en était de même de tous ses mouvements, par nécessité il est vrai et par habitude, car il avait reçu autrefois — ayant servi longtemps dans les guerres étrangères — un terrible coup de lance à la hanche; et, sans être estropié, il lui en était resté une certaine difficulté à se mouvoir et l’obligation d’user de précautions infinies pour ne ressentir aucune douleur.

Parmi les dames d’honneur de la princesse se trouvait

une demoiselle encore très-jeune, habillée de noir comme toutes les autres, et tellement supérieure en beauté à sa maîtresse, que l’on ne comprenait pas que la princesse l’eût précisément choisie entre toutes pour sa compagne assidue et son amie intime. Cette jeune fille était Mlle Hélène de Ripperda. Elle était en effet merveilleusement belle et qui plus est d’une beauté pleine d’attraction. Ses yeux exprimaient une rare intelligence, un vil esprit, et bien que parfois il lui arrivât de mettre dans ses regards un peu trop de l’ardeur de ses sentiments, leur éclat était le plus souvent doux et paisible. Son teint, malgré ses cheveux noirs, était d’une fraîcheur et d’une blancheur extraordinaire. Tout ce qu’un juge rigide eût pu reprocher peut-être à cette charmante figure, c’étaient des lèvres un peu fortes, mais du reste parfaitement formées et d’une fraîcheur de rose. Quant à sa taille, on ne pouvait en imaginer une plus parfaite, et celte perfection était si bien reconnue même des autres dames qu’elle faisait exception dans toutes les comparaisons. Parlaient-elles entre elles d’une taille bien faite, d’un beau buste, d’un joli bras, « sans doute, disaient-elles, cela ne vaut pas Hélène; mais Hélène est une exception. »

Lorsque tout ce monde de cour eut enfin cessé ses génuflexions et ses révérences, sauf par-ci par-là quelque vieille dame et quelque chambellan longtemps oubliés, qui, se croyant encore sous les regards de la princesse et du régent, gardaient une attitude respectueusement prosternée, le régent fit lentement le tour du cercle, adressant à l’un un mot poli, à l’autre une parole moins amicale, accordant à celui-ci l’insigne honneur d’un mouvement de tête des plus gracieux, voire même d’un geste bienveillant de la main, ici en revanche répondant à peine à un profond salut par un petit hochement de tête sec et roide, puis tout à coup redevenant plein d’abandon, causeur et familier, et à quelques pas de là paraissant ne vouloir à aucun prix remarquer l’emprescement inquiet de tel ou tel, et passant outre sans se soucier de leur présence. Or, tandis que le régent faisait ainsi, sans grande

peine, des heureux et des malheureux, excitait l’enthousiasme ou le dépit, la princesse Élise se laissa tomber, d’un air de fatigue affecté sur un petit fauteuil placé près d’une des fenêtres, et appela auprès d’elle Mlle de Ripperda. Celle-ci, se penchant vers sa maîtresse, appuya sa main droite sur le fauteuil, après quoi la princesse, avec l’expression de la bienveillance la plus évidente, promena sa main sur le beau bras de sa jeune compagne et finit par la laisser posée doucement sur ses doigts. En même temps elle tourna vivement la tête en arrière et de son clair regard fit signe à un cavalier en frac noir, qui était entré derrière le régent.

Ce cavalier était de quelques années plus jeune que le régent, mais il paraissait incomparablement plus âgé et avait dans tous ses mouvements cette souplesse factice, à l’aide de laquelle plus d’un courtisan qui vieillit cherche à dissimuler un commencement de caducité. Sa figure était spirituelle et ne manquait pas d’une certaine beauté; cependant une tension pénible se lisait autour de sa bouche et de ses yeux, et sur ses lèvres se jouait habituellement un sourire le plus souvent forcé, un sourire dont on pouvait dire comme ce vieux colonel à ses cavaliers : « Quand je ris, je fais rire le diable! »

A l’appel de la princesse, le cavalier en question, qui n’était autre que le grand veneur, baron Rigoll, se faufila comme une anguille à travers les groupes des courtisans, des officiers et des dames de cour, tout en distribuant à droite et à gauche les regards les plus aimables pour se faire faire place, et glissa avec la prestesse d’un patineur jusqu’au fauteuil de la princesse. La jeune fille, qui était de l’autre côté du fauteuil, releva la tête en ce moment et, tout en regardant vers la fenêtre d’un air indifférent, ne put retenir un profond soupir. Un observateur très-attentif eût pu voir alors les joues delà belle demoiselle s’animer d’une légère rougeur, il eût pu la voir aussi se mordre les lèvres au vif et détourner les yeux l’espace d’une seconde. Cet observateur attentif se trouvait là, en effet, et remarqua tout ce que nous venons de dire; debout.

UN DfNER A LA COUR.

non loin de la belle jeune fille, protégé par l’épais rideau de la fenêtre, il était placé de manière à ne rien perdre de ce qui se passait autour du fauteuil de la princesse.

« Nous avons eu vraiment une partie superbe, dit la princesse; c’était ravissant; et pour ce qui est des petites surprises que vous nous avez ménagées dans votre département, dans la forêt, je vous en suis tout particulièrement reconnaissante. »

Le grand veneur s’inclina profondément et, quand il eut relevé la tête, il jeta un regard sur Hélène de Ripperda qu’une légère pression de main de la princesse çbligea de se tourner.

« Que Votre Altesse ail été satisfaite de la présente journée, dit le baron Rigoll, c’est une grâce qui me rend tout à fait heureux. Oui, Altesse, continua-t-il d’un ton plus animé, oui, la journée a été ravissante, et, si j’ose l’espérer, elle aura pour moi les suites les plus magnifiques et les plus fortunées. »

Une malice singulière brilla tout à coup dans les yeux de la princesse, qui regarda tour à tour la taille élancée de sa jeune compagne et l’attitude d’humble respect du baron.

« Mademoiselle Hélène, » reprit ce dernier; mais il ne put s’empêcher de s’arrêter tout court avec son sourire d’automate, sous le ferme regard qu’attachaient sur lui les beaux yeux d’Hélène. Cependant la princesse daigna suppléer au silence du baron et dit à voix basse, mais d’un ton décidé qui jurait un peu avec son aimable sourire :

« Hélène sait, baron, avec quelle sollicitude je m’occupe de son bonheur. Elle sait que je m’intéresse comme une sœur à son avenir. Elle sait aussi avec quelle circonspection et quelle prudence j’ai coutume de mener les affaires.

— Certainement Altesse, » répliqua la jeune fille; et elle s’inclina de nouveau, et si bas cette fois, vers la princesse, que ni le grand veneur, ni l’observateur abrité derrière le rideau de la fenêtre, ne purent k ce moment voir son visage.

Du reste, si M. de Fernow n’avait pas été, pour des raisons à nous connues, l’unique témoin de cette petite scène, en revanche il était le seul qui eût parfaitement compris la mine du baron Rigoll et entendu les paroles de la princesse. Il dut appeler à lui tout son sang-froid, il dut se dire et se redire dix fois en quel lieu il se trouvait, et que bien des yeux peut-être, qui avaient été auparavant témoins de la cour qu’il faisait à Hélène, étaient maintenant attachés sur lui avec autant d’attention qu’il en mettait lui-même à observer le groupe qui entourait le petit fauteuil.

M. de Wenden, de l’air le plus innocent du monde, causait avec l’un, avec l’autre, se démenant au milieu des gentilshommes et des dames avec toute l’insouciance possible, et cependant il ne quittait presque pas des yeux l’énorme bouquet autour duquel sa pensée voltigeait sans cesse, comme une abeille qui se serait fourvoyée là par hasard.

Souvent déjà maint courtisan, notamment plus d’une dame, s’étaient approchés du bouquet, et si l’une de ces personnes venait à se pencher sur les fleurs un peu plus que de raison, le cœur du pauvre chambellan battait plus vite et il en ressentait presque toujours un amer dépit; en effet, ce n’étaient guère, jusque-là, que dés personnages insignifiants qui avaient admiré les mystérieuses fleurs. Une fois, il est vrai, il avait vu le régent s’approcher de la petite table et promener vivement sa main sur le bouquet, comme pour faire arriver jusqu’à lui un peu de son doux arôme; mais le régentl... non, le régent n’avait rien à faire du chiffon de papier qui y était caché; sa figure était en ce moment aussi calme que d’habitude, et il s’était ensuite retiré sans le moindre trouble dans l’embrasure de la fenêtre pour échanger quelques mots avec de vieux courtisans.

La princesse jeta un regard sur la pendule et dit au grand veneur, qui était sur le point de prendre congé d’elle, avec le plus humble respect :

« Voilà six heures, baron, si je ne me trompe. Je ne

■UN DlNER À LA QOUR, 39

suis vraiment pas fâchée d’aller me mettre à table ; j’ai rapporté de notre excursion un appétit dévorant. »

Mais avant que le baron Rigoll fût en état de lui rien répondre, ce que du reste la princesse ne paraissait pas attendre le moins du monde, elle tourna vivement la tête de l’autre côté et dit à Mlle de Ripperda :

« Voyez-vous, Hélène, ce beau bouquet, là-bas sur la petite table? Il est vraiment arrangé avec un goût parfait. Dieu! les admirables fleurs!

— En effet, Altesse, admirablement belles, répondit la jeune fille.

— Magnifiques, > dit à son tour le grand veneur.

Et les mots: « Délicieux 1 ravissant 1 superbe! » furent aussitôt répétés comme d’une seule voix par une demidouzaine de dames qui se crurent autorisées, par ce que venait de dire la princesse, à hasarder dans leur intérêt propre ces exclamations enthousiastes. Plusieurs même d’entre elles s’approchèrent ensemble de quelques pas pour voir de plus près le bouquet en question et renouveler ensuite l’expression de leur ravissement ; quelques cavaliers les suivirent aussi, saisissant avec empressement ce prétexte de faire leur cour à la princesse.

M. de Wenden était au désespoir. Le groupe qui se pressait autour de la petite table était si compact, qu’il n’y eût eu rien d’étonnant à ce qu’une main adroite se fût emparée en ce moment, sans être aperçue, du précieux papier. Il eut beau se dresser sur la pointe des pieds, se rapprocher de quelques pas, il ne put arriver jusqu’à la table, ayant précisément sur son chemin le régent, devant qui il n’eût pu passer sans aller contre toutes les règles de la bienséance.

« Oui, voilà un bouquet arrangé avec un goût parfait, répéta la princesse après une courte pause, tout en dépliant son éventail et l’agitant devant elle légèrement. O ma chère Hélène, continua-t-elle d’un ton de familier abandon, soyez assez obligeante pour chercher dans ce bouquet si vous n’y trouverez pas une rose -thé. J’aime par-dessus tout le parfum de ces sortes de roses.

— Une rose-thé! » se dit le chambellan à part lui en retenant sa respiration.

Mlle de Ripperda s’empressa d’aller à la petite table, et ses doigts effilés cherchèrent avec précaution parmi les fleurs; puis retournant sa jolie tête vers la princesse :

« Altesse, dit-elle, il y a en effet au cœur du bouquet une magnifique rose-thé; désirez-vous que je la cueille?

— Oui, si cela se peut faire sans nuire au bouquet, » répondit la princesse, affectant une indifférence extrême et interrompant un entretien fort animé qu’elle avait engagé avec le grand veneur.

Son désir était un ordre, cela se comprend de soi-même, et quand tout le bouquet y eût dû périr, aucun des assistants n’eût hésité k cueillir la rose et à la présenter à l’auguste dame avec un véritable enthousiasme.

Du reste, la main délicate d’Hélène ne fit pas le moindre tort aux autres fleurs. Pendant qu’elle cueillait la précieuse rose, elle avait le dos tourné au fauteuil de la princesse, et, avant de se retourner, elle eut le temps de parcourir de ses regards brillants — ce fut l’affaire d’une seconde — le cercle des gentilshommes qui contemplaient avec un intérêt extraordinaire la jolie rose et la charmante fille.

M. de Fernow, toujours à demi caché derrière le rideau de la fenêtre, aurait donné beaucoup pour que ses yeux se rencontrassent avec les regards d’Hélène. Quand ces regards ne se fussent arrêtés sur lui que la millième partie d’une seconde, ah! son cœur l’eût bien senti.... Ces doux, ces ardents regards! Comme un homme qui se noie s’accroche à tout ce qu’il rencontre, fût-ce à un brin de paille, ainsi était-ce pour lui une consolation de pouvoir se dire : « Si Hélène t’avait vu, peut-être t’aurait-elle fait comprendre par un mouvement imperceptible de ses paupières que la scène qui venait de se passer près du fauteuil de la princesse l’avait remplie de terreur. »

Cependant Mlle de Ripperda avait remis la précieuse rose à la princesse, qui, après en avoir aspiré l’arome

d’un air indifférent, s’était tournée vers le grand veneur eu lui disant :

« Si je ne me trompe, baron, c’est ce qu’on appelle une Amour offensée. *

L’adroit courtisan s’inclina avec toute l’apparence de l’enthousiasme et répondit:

« Votre Altesse a même en botanique un clair et sûr regard qui ne la trompe jamais ; c’est bien en effet une Amour offensée.

« N’est-ce pas vrai que c’est une belle rose, mademoiselle de Ripperda? reprit-il en s’adressant à la jeune fille.

— Oui, une Amour offensée! dit à son tour Hélène, dont les regards se reportèrent de nouveau de la fleur sur la chambre entière. .

— Une Amour offensée! murmurèrent avec ravissement les dames qui se trouvaient le plus rapprochées. Et ce mot passa de bouche en bouche; tous les chambellans le répétèrent sur le ton de l’admiration la plus-vive pour les connaissances de la princesse. Amour offensée! dirent encore deux vieux conseillers d’Ètat, au corps sec, le col emprisonné dans des cravates blanches d’une hauteur démesurée. Amour offensée! répéta le pauvre officier d’ordonnance avec un profond soupir. Amour offensée!...*

En ce moment, par bonheur, la pendule vint à sonner six heures; autrement Y Amour offensée serait devenue le sujet d’une conversation générale, ce qui eût pu avoir des suites fort dangereuses.

Dès que la sixième heure eut cessé de vibrer, la porte du salon s’ouvrit à deux battants plus vite cette fois que d’habitude, et le premier valet de chambre du régent s’inclina profondément devant Son Altesse Royale, après quoi le régent fit de la main un signe amical à la princesse, qui se leva aussitôt et se dirigea vers la salle à manger, suivie de ses dames d’honneur. Mais elle fit bien dans ce trajet une douzaine de haltes, très-courtes il est vrai, regardant l’un, regardant l’autre, demandant ceci et cela, et tournant sur elle-même avec une telle agilité que l’observateur le plus attentif aurait eu peine à soup-

çonner le vice de conformation de son pied. Le régent, tout en ayant l’air de causer d’affaires avec le ministre de sa maison, laissa passer devant lui presque toute la société. Toujours planté sur le seuil de la porte, le premier valet de chambre, M. Kindermann, l’attendait et le salua au passage d’une profonde révérence. Mais, au moment de franchir la porte, le duc dit à son fidèle serviteur deux mots auxquels celui-ci répondit par un hochement de tête imperceptible.

Le diner ressembla à tous les dîners de gala à la cour. Bien que le menu fût excellent, la plupart des convives ne mangèrent que pour apaiser la petite faim que l’on a coutume d’apporter à un dîner de telle sorte. Apporter à la table du prince un trop grand appétit est malséant et dangereux, — dangereux, dis-je, parce qu’on ne sait pas qui Ton aura pour voisins ou pour voisines. Que le hasard vous fasse asseoir par exemple entre deux dames moins disposées à manger qu’à causer, ce que vous avez de mieux à faire est de laisser passer devant vous la plupart des plats. En effet, à quoi bon avoir le meilleur mets sur votre assiette, si vous ne pouvez réussir que par surprise et à la dérobée à en porter un seul morceau à votre boueheî Vous vous disposez, je suppose, à vous donner ce plaisir une première fois, lorsque votre voisine de gauche, manifestant tout à coup une curiosité charmante, désire apprendre de vous si vous avez été la veille au théâtre.

< Certainement, noble dame.

— Une pièce délicieuse !... oh î comme je me suis amusée ! »

Naturellement vous trouvez la pièce également délicieuse et vous vous êtes aussi on ne peut plus amusé, ce que vous exprimez par un signe de tête d’assentiment, sans dire un mot; car si vous vous hasardiez à contredire votre interlocutrice, jamais votre fourchette et le morceau appétissant dont elle est garnie n’arriveraient à destination. Malheureusement votre voisine de droite s’avise d’être d’une autre opinion.

UN DtNER A LA COUR.

« Gomment chère baronne, » s’écrie-t-elle en se penchant si fort en avant pour mieux voir son adversaire, que, si vous vouliez en ce moment vous servir de votre bras droit, vous auriez l’air de vouloir lui boucher la vue. Voilà donc voire main, votre fourchette et le morceau que vous vous destinez arrêtés forcément à moitié chemin. « Cette pièce, moi, je trouve que c’est une horreur. Vous m’excuserez, chère baronne, dp grâce; mais c’est mon avis. »

Puis elle se tourne vers vous :

« Voudriez-vous par hasard, dit-elle, justifier une conduite comme celle du jeune comte?'— Son père n’est, il est vrai, qu’un banquier. —Mais voudriez-vous justifier cette conduite, même dans une comédie? Le voulez-vous? Le pouvez-vous ?

— Dieu 1 dites-vous, je le voudrais, mais en vérité je ne le puis point.

— Un homme qui, le jour même de son mariage, abandonne sa fiancée, une jeune fille de très-bonne famille, pour s’enfuir avec une ancienne maltresse !

— Mais il a pourtant eu quelques raisons pour agir ainsi, » vous risquez-vous à répondre.

Vous savez fort bien qu’en hasardant une pareille remarque vous avez jeté de l’huile dans le feu ; vous voulez du moins profiter de la réplique qu’elle vous attire pour réussir enfin à vous mettre sous la dent le morceau depuis si longtemps désiré ; mais vous avez fait un mauvais calcul. Pendant que votre voisine vous détaille avec une volubilité passionnée toutes les horreurs de la pièce en question, elle a encore la malice de poser sa main droite sur votre bras droit.

« Enfin, dit-elle, pour conclure, je ne comprends pas que notre intendant, un homme si circonspect, puisse laisser représenter de telles pièces. »

Or l’intendant, cet homme si circonspect, se trouve justement assis en face de vous, et comme il est accoutumé à de pareils discours, il sourit d’un air satisfait; oui, l’excellent bordeaux, qu’il vient de boire lui a fort

kh

attendri le cœur, et s’il pousse l’abnégation jusqu’à trouver ladite pièce sans doute un peu forte dans certaines parties, il déclare en revanche que la dinde aux truffes, dont il est tout occupé en ce moment, est décidément le mets par excellence.

Or tout le monde sait sans doute qu’une dinde aux truffes doit être mangée chaude, et qu’un morceau, qui flotte pendant cinq minutes entre ciel et terre, se refroidit nécessairement. Aussi, la main de votre voisine ne voulant pas lâcher votre bras, faites-vous alors comme je ne sais plus quel héros, qui venait d’être estropié du bras droit dans un combat; comme lui, dis-je, vous saisissez tranquillement votre arme de la main gauche; mais à peine croyez-vous pouvoir enfin la faire arriver sans malencontre jusqu’à vos lèvres, que votre voisine de gauche, qui avait gardé jusqu’ici un silence indigné et qui avait cru peut-être au-dessus de sa dignité de justifier la pièce attaquée, tend soudain son verre devant vous avec une indifférence affectée et vous demande un peu d’eau.

Si vous étiez un Arabe du désert, peut-être pourriezvous dire alors : « Maudit soit l’œuf d’où est éclos ce dindon, maudit soit le porc malavisé qui a déterré ces truffes, maudit soit l’auteur qui a écrit cette comédie, et avant tout, maudites soient!... » Mais comme vous avez le menton frais rasé, que vqus portez une cravate blanche, et que vous prétendez au savoir-vivre de la bonne compagnie, comme enfin vous entendez que l’on change d’assiettes partout à la ronde, alors vous déposez en soupirant votre fourchette inutile.

Non moins désagréable est-il, et plus dangereux encore, dans des dîners semblables, de se trouver placé à table dans le voisinage de hauts et puissants personnages. Votre sort est celui d’un gourmand qui craint d’être surpris. Les malheureux morceaux que l’on vous sert, vous ne les jetez dans votre bouche qu’à la dérobée, vous, n’osez pas mâcher, vous ne faites qu’avaler, comme un chien à la chaîne, ou comme une autruche; vous courez risque de vous étrangler avac un os, et cela pour ne pas

manquer le moment où un auguste regard s’attachera sur vous, où vous devrez être assez heureux pour répondre incontinent à une auguste question.

Mieux vaut donc, pour tous ces motifs, aller sans appé> tit à de tels dîners. Un homme affamé, s’il doit par-dessus le marché s’étudier à se priver gaiement et avec insouciance des douces joies d’un festin, un malheureux de cette espèce, dis-je, risque fort de devenir maussade, et un convive maussade à la cour serait quelque chose de monstrueux, dont dix générations de chambellans ne parleraient qu’avec horreur.

Or, en gens de cour formés à la bonne école, M. de Fernow et M. de Wenden avaient eu la sage précaution de tempérer leur appétit par un solide déjeuner, précaution, il est vrai, dont ils eussent bien pu se passer ce jour-là; car, eussent-ils été, ce jour-là, les plus affamés du monde, leur faim aurait cédé infailliblement à l’attention inquiète avec laquelle ils considérai ont, l’un la princesse Élise, l’autre Mlle de Ripperda.

La princesse avait posé la précieuse rose à côté d’elle sur la table, mais l’œil pénétrant de M. de Wenden vit fort bien que le petit papier avait disparu. Quant à son contenu, elle ne pouvait pas l’avoir lu; elle n’avait trouvé jusqu’ici aucune occasion de l’exposer à la lumière du jour, comme l’avait fait le chambellan ; or, ce n’était qu’ainsi que l’on pouvait découvrir les deux mots qui avaient été marqués sur le papier à l’aide d’une fine aiguille.

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