‹ Le moment du bonheur F. HackländerChapitre 4 sur 19 · CHAPITRE IY · texte numérisé non relu

CHAPITRE IY

AMOUR OFFENSÉE

Derrière la chaise de la princesse Élise se tenait le valet de chambre du régent, M. Kindermann, qui, entre

autres talents notables, avait celui de se servir de ses yeux avec une incomparable prestesse. Ainsi, tout en observant les moindres mouvements de la princesse et du régent, il embrassait du regard toute la table et ne laissait rien échapper de ce qui s’y passait. Ce digne serviteur n’avait donc pas manqué de remarquer que M. de Fernow et M. de Wonden ne touchaient presque à aucun plat; que ce dernier avait constamment les yeux fixés sur la princesse avee une expression d’attente inquiète ; que l’autre, le jeune officier d’ordonnance, l’air sombre, les lèvres crispées, semblait par moment s’éveiller brusquement comme d’un rêve profond, et regardait alors fixement Mlle de Ripperda d’abord, puis le grand veneur, mais celui-ci en ennemi plutôt qu’en ami.

M. Kindermann avait habituellement sur ses lèvres un sourire uniforme et des plus paternes. Le jour, la nuit, l’été, l’hiver, qu’il plût ou qu’il neigeât, toujours il souriait; et sa figure en avait si bien pris le pli, que, dans les plus tristes conjectures, il avait toutes les peines du monde à relever le sourcil et à laisser pendre sa lèvre inférieure conformément à l’étiquette. Ce digne homme devait sourire encore dans son sommeil, et je crois, Dieu me pardonne! que, lorsque viendra pour lui le dernier jour, il quittera ce monde avec un de ses sourires les plus doux.

Bientôt vint le grand moment où le régent, toussant légèrement, fit signe des yeux k la princesse, et où celleci, inclinant doucement la tête en réponse, se leva de table. M. Kindermann, qui épiait ce signal, s’empressa de reculer la chaise de la princesse et sourit. Deux secondes après, on n’entendit qu’un bruit confus de chaises remuées, de petites toux, de paroles dites à demi-voix, de sabres et d’éperons. La princesse regagna la salle où se trouvait le fameux bouquet et où l’on servit le café, ainsi que dans la pièce attenante. L’étiquette n’était plus alors ce qu’elle avait été avant le dîner, et les groupes se formèrent en toute liberté. Les jeunes chambellans, les jeunes officiers cherchaient à se rapprocher des dames,

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et du sein de ces petits groupes s’échappaient de temps en temps quelques mots prononcés à haute voix, et de petits rires contenus; que dis-je? on voyait de vieilles Excellences, — quelques-uns de ces rares élus qui ont, à un dîner de cour, le privilège de parler peu et de manger beaucoup, — *on les voyait maintenant faire la cour en ricanant à de vieilles douairières qu’ils connaissaient depuis bien des années.

Ces vieux gentilshommes ont une façon toute particulière de faire la cour. Leur col d’uniforme, haut et roide, les empêche de tourner la tête à droite et à gauche, aussi s’en remettenbils à leurs yeux seuls de faire ces mouvements. Par la même raison, il leur est absolument impossible de baisser la tête, ce qui les force à loucher, quand ils regardent en bas, d’une étrange manière. Ajoutons k cela un sourire blasé, qui le plus souvent, sur leurs lèvres, a l’air d’une grimace. Tout cela réuni donne fréquemment à leurs paroles un sens tout différent de celui qu’elles ont dans leur pensée.

Voici un de ces dialogues entre mille.

« Avez-vous bien dîné, gracieuse dame? un repas charmant, sur ma parole I

Extraordinairement bien, Excellence. J’ai joui d’une conversation délicieuse.

— Oui, mais à part la conversation, dont je ne nie pas les charmes, le dîner était, de fait, excellent.

— Et votre Excellence aime par-dessus tout un bon dîner.

— - Je n’en disconviens pas , gracieuse dame ; on se fait vieux, et tout ce qui nous charmait autrefois se réunit et, si je puis m’exprimer ainsi, se concentre aujourd’hui dans une seule pensée, celle d’un bon dîner.... Belle dame, autrefois c’était différent!.. .

— Oui, autrefois c’était différent! » dit en soupirant la vieille dame, et elle a grandement le droit de soupirer, car, si jadis il lui suffisait de respirer légèrement pour mettre en éveil tous les officiers d’un régiment de cavalerie, c’est à peine, hélas 1 aujourd’hui, si elle peut, en

tirant son souffle avec effort, soulever les dentelles de Bruxelles de sa gorgerette.

« Ah! c’était bien différent 1 reprend le vieillard en louchant d’une façon fort significative. Oui, par exemple, à ce fameux bal masqué de 1794, où nous dansions ensemble la gavotte I... t

— Oh! Excellence, pas un mot de ce bal! réplique la vieille dame, en déployant son éventail pour chercher un abri protecteur derrière les dames en paniers qui y sont représentées avec des corsets de quelques pouces et bien d’autres choses encore.

— Allons , voilà que vous me montrez précisément votre portrait d’alors, dit la malicieuse Excellence, en tapotant de son doigt sec une des figures peintes sur l’éventail. Ah! ces temps ne sont plus! Les soirées étaient délicieuses alors, les soirées et tout ce qui s'ensuivait! »

A ces mots, la vieille dame joue énergiquement de l’éventail, et. tout en se détournant d’un air courroucé, elle retient l’Excellence par une petite tape sur sa large manche, et lui décoche un regard incendiaire, oui, des plus incendiaires, si, sous l’habit de cour du vieillard, il restait encore quelque chose d’inflammable.

La princesse s’était retirée un instant dans ses appartements, et elle avait profité de cet instant sans doute pour lire le petit billet trouvé par elle entre les branches de la rose. M. de Wenden l’avait suivie des yeux jusqu’à ce que la porte se fût refermée derrière elle, et lorsqu’elle reparut, il s’était efforcé de saisir le premier de ses regards, espérant y surprendre quelque secret. Mais le visage de la princesse gardait la même sérénité qu’auparavant, et ses yeux brillaient avec leur expression habituelle de malice railleuse. Elle s’approcha du régent, qui se tenait debout dans une embrasure de fenêtre, posa d’un air caressant sa main mignonne sur son bras, et alors chacun put librement voirie duc regarder sa charmante cousine avec une bienveillance extrême et d’un air tout à fait amical. Elle paraissait lui présenter une requête et y mettre beaucoup de vivacité; mais il

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semblait y faire, lui, plusieurs objections. De temps en temps, il hochait légèrement la tête, relevait les sourcils d’un air étonné et menaçait du doigt la princesse. Mais à ses menaces celle-ci répondait par un rire haut et enjoué; tout ce qu’il lui disait, elle le prenait en plaisantant; enfin, comme elle se mit à bouder et k faire une petite moue très-comique, ce fut au tour du duc de rire de tout son cœur, et on l’entendit très-distinctement prononcer ces mots :

« Que puis-je y faire? Gela rentre tout k fait dans son département. A ta place, je n’irais pas si vite en besogne. »

Pendant cet entretien, et déjà longtemps avant, le jeune officier d’ordonnance s’était approché de Mlle de Ripperda, mais, contre son habitude, avec une anxiété marquée. Profondément agité parce qu’il avait vu et entendu pendant le dîner, il aurait eu une infinité de questions k adresser k la jeune fille, sur des choses, il est vrai, que ce n’était guère le lieu ni le moment de discuter. Son cœur débordait de passion, et mille paroles amères lui montaient aux lèvres; bref, il avait tant de choses k dire, qu’il ne sut rien dire du tout.

Hélène, du reste, ne semblait pas plus k l’aise. Elle, qui d’ordinaire avait tant de plaisir k s’entretenir avec lui, qui, entre tous les officiers de la cour, le distinguait toujours au point de lui permettre de rester auprès d'elle, qui, dans les promenades générales k cheval, semblait affectionner sa compagnie de préférence, qui dansait avec lui plus fréquemment qu’avec tout autre, qui même de temps en temps lui adressait un regard pensif, quand, après une conversation un peu animée, il la quittait d’un air si enjoué, si ouvertement heureux, — eh bien! en ce moment elle n’alla pas même k sa rencontre, que dis-je? elle parut l’éviter, et affecta de continuer k causer d’affaires avec une compagne plus âgée.

Ils restaient donc ainsi muets en face l’un de l’autre. Bientôt Mlle de Ripperda trouva que l’arome de son bouquet lui portait k la tête; de son côté, M. de Fernow que

son ceinturon le serrait trop, et ils poussèrent tous deux un profond soupir.

« Vous avez fait aujourd’hui une jolie partie, mademoiselle, dit enfin i’ofticier; j’ai envié beaucoup tous ceux à qui il était donné de jouir en liberté de cette belle journée de printemps.

— Ah? vous n'y étiez pas? » répliqua la jeune fille; et le ton interrogatif dont elle dit ces mots blessa plus profondément l’officier que tout le reste.

Tout occupée de son bonheur, elle ne s’est pas seulement aperçue de mon absence ! pensa-t-il, et s’inclinant devant elle avec un triste sourire :

« Mon service me retenait ici, dit-il; cependant, je ne regrette plus maintenant d’être resté.

— Mais vous auriez pu avoir aussi votre part de cette belle après-midi, répondit-elle en baissant les yeux pour regarder son bracelet.

— Cette après-midi n’eût pas été belle pour moi; mais elle l’était pour vous.

— Qui sait?

— Oh! oui, pour vous, elle a été belle et féconde en conséquences heureuses. »

A ces mots une ombre douloureuse passa sur le visage d’Hélène; elle regarda fixement Fernow en se mordant les lèvres au vif.

«Oui, belle et féconde en conséquences heureuses, répéta-t-il ; quant à moi, quel bonheur eussé-je pu trouver à être près de vous? »

Il dit cela à voix basse, mais d’un ton fort animé; il était si ému, si hors de lui, qu’il fût allé peut-être plus loin et eût ajouté des choses qui, entendues par des oreilles étrangères, n’eussent pas manqué sans doute d’être répétées avec des enjolivements de toute sorte. Par bonheur, cet entretien fut brusquement interrompu par la princesse qui s’approcha de la fenêtre en se dandinant légèrement, selon son habitude, et appela Hélène à haute voix.

Le jeune officier appuya fortement sa main sur son

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cœur et salua respectueusement la jeune fille, qui prit congé de lui. Mais ses yeux la suivirent, et il vit la princesse dire quelques mots tout bas à Hélène qui parut ensuite lui adresser une prière avec les plus vives instances. Cependant la princesse, secouant la tête gaiement, dit presque à haute voix :

« C’est singulier qu’il faille vous contraindre en tout, vous autres, jeunes filles, même quand il s’agit de votre àonheur.

— Mais je conjure Votre Altesse, répliqua Mlle de Ripperda à voix basse ; pas aujourd’hui du moins, pas maintenant, de grâce ! »

Tout fut inutile. Sur un signe de sa cousine, le régent s’était approché, et comme la princesse, prenant fortement par la main Mlle de Ripperda, faisait un pas audevant du duc pour la lui présenter, celui-ci s’inclina légèrement avec grâce, et d’une voix pleine et sonore :

« Je vous félicite de tout mon cœur, mademoiselle, dit-il. Vous n’auriez pu faire un meilleur choix. »

Puis, se tournant vers le grand veneur qui s’approcha en se tordant les mains de ravissement, il lui tendit la main et lui dit :

« En vérité, baron Rigoll, celte alliance me cause un plaisir extraordinaire et j’espère que vous serez heureux. »

Ce compliment tombé d’une bouche si auguste produisit dans les deux salons le même effet qu’une étincelle jetée dans un tas de paille sèche. Tout ce petit monde de courtisans s’agita en un clin d’œil et se pressa d’un élan unanime près de la fenêtre où venait de se passer cette scène. Chacun souriait, s’exclamait, trépignait, piétinait. C’était une joie universelle. Hélène seule, Hélène paraissait triste. Son visage était couvert d’une pâleur étrange, ses lèvres tremblaient, et ses regards planaient fixement sur toute cette foule de complimenteurs empressés.

La princesse avait l’air de trouver cela tout naturel; car elle riait avec son entourage, contemplait d’un œil vrai la figure de sa jeune amie, et répondait en son nom

à toutes les félicitations par quelques paroles appropriées à la circonstance.

Une seule personne paraissait bien interpréter l’étrange pâleur d’Hélène et y prendre un compatissant intérêt, c’était le régent. Peut-être devinait-il ce qui se passait dans le cœur de la pauvre fille; peut-être lisait-il dans ses regards singuliers qu’elle n’aurait pas longtemps la force de soutenir un pareil supplice. Avec sa courtoisie habituelle et véritablement chevaleresque, il s’approcha d’elle et lui offrit son bras, en lui disant, non sans une légère teinte d’ironie :

« On se réjouit trop de votre bonheur, mademoiselle. Vraiment il faut que j’intervienne pour vous arracher à ce déluge de compliments , ou vous risquez fort d’être submergée. »

Hélène, avec un regard d’intime reconnaissance, posa sa main sur le bras du duc; puis elle fit avec lui le tour des salons, en saluant gracieusement, mais elle ne put se défendre d’un profond soupir, lorsque le régent l’eut conduite jusqu’à la porte des appartements de la princesse, où il prit amicalement congé d’elle.

M. de Wenden, au milieu de cet assaut de félicitations enthousiastes, s’était contenté de grimacer de sa place un sourire amical; seulement il s’était efforcé de se rapprocher le plus possible de la princesse, et il avait si bien manœuvré derrière les rideaux de la fenêtre qu’il se trouva face à face avec elle, au moment où, pour se dérober aux hommages des courtisans, elle se tournait de nouveau vers la croisée.

Comme il était un de ceux qu’elle voyait toujours avec plaisir, la princesse, qui d’ailleurs savait à quoi s’en tenir sur la clairvoyance et la pénétration du jeune chambellan, lui montra par ses mines qu’il ne lui était pas désagréable de le rencontrer là. Elle poussa jusqu’au fond de l’embrasure et fit signe des yeux au jeune homme de la suivre.

« Que pensez-vous de tout ceci? lui dit-elle alors avec un regard des plus malicieux et un mouvement de tête

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du côté des salons. De tous ces compliments, combien y en a-t-il qui partent du cœur?

— Bien peu sans doute, Altesse, répliqua le chambellan. Quant à moi, j’ai aussi des compliments à offrir, mais ils ne s’adressent qu’au baron Rigoll, qui a placé son bonheur en de si bonnes mains.

— Eh! quoi? repartit la princesse, en relevant sa lèvre supérieure d’un air ironique. Le bonheur du baron Rigolll j’y ai vraiment peu songé.

— C’est donc au bonheur de Mlle de Ripperda? dit le chambellan avec une intonation toute particulière.

— Ne trouvez-vous pas le parti excellent?

— Si excellent, et toute l’affaire si bien menée, que je m’estimerais heureux pour ma part, si Votre Altesse daignait m’accorder l’insigne grâce de prendre aussi mon bonheur dans ses mains augustes. »

La princesse jeta sur M. de Wenden un regard interrogateur, mais ce fut l’affaire d’une seconde; après quoi, regardant dehors à travers les vitres, elle lui répondit :

« Raillerie à part, le baron Rigoll mérite que l’on s’intéresse à lui. Il m’est extraordinairement attaché.

— Si c’est là la qualité qui convient pour être protégé par Votre Altesse, répliqua Wenden en s’inclinant profondément, mais d’un ton fort résolu, je me mettrai certainement en mesure de jouir d’une telle faveur.

— Je vous remercie de votre promesse, dit la princesse d’un air gracieux, mais légèrement distrait. Malheureusement nous sommes dans des circonstances où l’on a besoin d’amis éprouvés. »

A peine eut-elle dit ces mots que le chambellan se pencha de nouveau tout près d’elle pour qu’elle fût seule à entendre ce qu’il avait à lui dire.

« Daigne Votre Altesse mettre mes services à l’épreuve, si elle sent le besoin d'un homme dévoué qui ait accès à la cour. »

Or ces mots prononcés d’un ton résolu par le chambellan étaient précisément ceux qu’une fine aiguille avait tracés sur le petit billet mystérieux.

En entendant parler ainsi M. de Wenden, la princesse tressaillit un instant, mais elle se remit bien vite, jeta un rapide regard dans le salon et dit au chambellan avec ce sourire poli et indifférent que savent si bien prendre les personnes de cour :

« Je vous recevrai chez moi , ce soir , vers neuf heures. »

Cet entretien, fort insignifiant en apparence, sembla n’avoir été remarqué par personne; seulement le régent, un peu avant que M. de Wenden prît congé de la princesse, avait regardé la pendule, puis fait signe à sa cousine, vraisemblablement parce qu’il était temps, selon lui, de rompre l’assemblée et de se retirer.

Quant à M. de Fernow, qui restait immobile près de la porte d’entrée, droit et calme extérieurement, mais le cœur brisé par la scène qui avait eut lieu entre Hélène et le baron Rigoll, il n’avait pas quitté des yeux un seul instant la princesse non plus que son ami; ce qui du reste se comprendra facilement, si nous ajoutons qu’il avait vu Son Altesse prendre le petit billet avec la rose qu’elle s’était fait remettre par Hélène, et qu’il avait ensuite remarqué l’empressement inquiet du chambellan à s’approcher d’elle.

Au sortir de l’entretien que nous venons de rapporter, M. de Wenden avait l’air si rayonnant et si heureux que, tout fort diplomate qu’il était, il lui eût ét^ bien difficile de ne pa3 laisser voir quelque chose de sa joie et de son bonheur. L’officier du moins en vit assez pour pouvoir l’aborder ainsi :

« Tu as réussi, ce me semble, et tu es content de l’entretien que tu viens d’avoir. -

— Réussi? répliqua M. de Wenden avec un étonnement affecté. Réussi? je ne saurais dire en quoi. Si je suis content, c’est que Son Altesse, une des femmes les plus spirituelles et les plus aimables du monde, ait daigné m’accorder l’honneur d’un moment d’entretien; cela se comprend de soi, je pense, et il n’y a rien là qui doive te surprendre.

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— Certainement je voudrais penser qu'il ne s’agit là que d’un aimable entretien ; cependant ta théorie ne veut pas me sortir de la tête ; je ne sais pourquoi, mais je commence à y croire, et je gagerais non-seulement que le dîner d’aujourd’hui a été pour toi un moment du bonheur, mais que ce moment, tu as réussi à le saisir au vol.

— Toujours ta raillerie! riposta le chambellan; mais peut-être finiras-tu par trouver que ma théorie est parfaitement fondée. »

Il y avait là encore une troisième personne, qui avait non-seulement vu, mais entendu peut-être tout l’entretien de la princesse et de M. de Wenden. Ce troisième témoin était le valet de chambre de service du régent, M. Kindermann, l’homme au sourire stéréotypé. La princesse se tenait debout dans l’embrasure de la fenêtre tout près de la porte; et lorsque Leurs Altesses quittèrent "la salle à manger, il poussa cette porte derrière elles. Nous ne pouvons pas dire qu’il la ferma, car il la laissa entrebâillée de manière à s’y ménager une toute petite ouverture presque infperceptible, mais que des yeux et des oreilles aussi exercés que les siens surent utiliser à merveille. Cela fait, il se redressa en ricanant, passa la main dans ses cheveux d’un air satisfait, rajusta sa haute cravate et ouvrit des yeux grands comme des portes cochères.

Cependant la princesse venait de rompre l’assemblée par le compliment d’usage en pareil cas. Aussitôt chacun s’inclinant à la ronde, voilà la comédie d’avant le dîner qui recommence : ce ne sont par tout le salon que révérences, génuflexions, froissements de robes, cliquetis de sabres et d’éperons. On se sépare alors. Plus d’un courtisan, il est vrai, plus d’une dame garda jusque sur l’escalier cet agréable sourire qui ne quitte pas les lèvres des gens de cour; mais une fois dehors, plus d’un sourcil se plissa, plus d’uu chapeau fut froissé de dépit, plus d’un sabre fut saisi et pressé d’une main crispée par la colère; enfin mainte dame , en montant en voiture, donna ses ordres à ses gens d’une voix étouffée par un soupir.

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