‹ Le moment du bonheur F. HackländerChapitre 5 sur 19 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le dîner lini, M. de Fernow se trouvait libre de tout service pour la journée. Cependant, comme il avait laissé un petit volume dans l’antichambre, il traversa de nouveau le long corridor qui menait de la salle à manger k la salle de garde. Le château avait repris sa physionomie silencieuse de l’après-midi, seulement on n’y respirait plus ce morne ennui dont nous avons parlé au commencement de cette histoire. Des lampes allumées de distance en distance produisaient sur les escaliers et dans les corridors des effets bizarres d’ombre et de lumière.

L’unique dragon, qui montait la garde pendant lq jour dans le vestibule, s’était augmenté d’un compagnon pour la nuit, et les laquais, que nous avons montrés nonchalamment étendus et dormant sur les banquettes, s’entretenaient maintenant ensemble à voix basse; ils étaient cette fois de bien meilleure humeur, car le moment approchait où leur service allait expirer et où ils pourraient regagner leur logis , se débarrasser de leurs habits galonnés, parler à tort et k travers de maint grand seigneur et de mainte noble dame, enfin vider leurs poches et distribuer à leurs enfants affamés quantité de friandises dérobées au festin ducal.

La salle de garde était éclairée, et M. de Fernow lu trouva moins triste qu’elle ne lui avait paru k la claire et chaude lumière du soleil de cette ennuyeuse journée.

Elle avait, de fait, k cette heure, un aspect tout autre Les lampes y projetaient une vive clarté qui se reflétait dans les glaces et rayonnait sur les cadres d’or des tableaux, ainsi que sur la hampe de l’étendard des dragon»

de la garde, dont cette chambre était le poste de réserve. Dehors, dans la cour, il faisait nuit noire; et pourtant celte cour même avait un aspect moins désolé que l’aprèsmidi. Les portes des remises étaient ouvertes, et l’on pouvait voir, à la lueur de quelques lanternes, les valets d’écurie occupés à nettoyer les voitures qui avaient servi h la promenade du jour.

M. de Fernow se laissa tomber sur le petit fauteuil qui était près de la fenêtre, et, plongé dans de sombres pensées, se mit k regarder ce qui se passait dans la cour.

« Sa voiture à elle, elle est là aussi, c’est certain, se disàît-il à lui-même. Peut-être s’y est-elle assise à côté du grand veneur; peut-être, pendant le trajet, lui a-t-il touché la main; il a du moins certainement effleuré sa robe, son manteau 1 »

Et quatld M. de Fernow pensait à cela, il grinçait des dents et serrait les poings, pour rire un instant après de lui-même d’une façon sinistre.

Il a bien le droit, ma foi 1 de lui toucher la main, se dit-il ensuite en tremblant de tous ses membres : oui, certes, il a le droit d’être désormais constamment auprès d’elle; il a tout droit sur elle; ne doit-elle pas bientôt être sa femme, être à lui, lui appartenir tout k fait? Et pourtant j’aurais été si heureux, si, de fois à autre, il m’eût été seulement donné de l’approcher, même sans dire un mot, de voir le clair regard de ses beaux yeux, et peutêtre, dans les moments du bonheur, ajouta-t-il avec un rire sarcastique en se rappelant involontairement la théorie de son ami, peut-être me fût-il arrivé de lui toucher la main!... Ah! maudit soit le destin qui donne tout à l’un pour ravir tout k l’autre, tout absolument!

Puis il posa sa tête dans ses deux mains, comme pour cacher la rougeur qu’il se sentait monter au visage en pensant k son indigne faiblesse. Mais qu’avait-il besoin de se cacher? Il était seul dans cette vaste pièce, et la lumière des lampes pouvait tomber en plein sur sa figure sans rien trahir, aux yeux de personne, du trouble qu’il éprouvait.

Cependant le battement uniforme de la pendule, et le bruit monotone des pas des deux dragons de garde dans le vestibule, finirent par le plonger dans une rêverie de plus en plus profonde. Au souvenir de ce qu’il venait de perdre, il ne put s’empêcher de penser avec amertume à la théorie de son ami, à ce moment du bonheur qui se rencontre une fois au moins dans la vie de chaque mortel, mais qu’il est donné à si peu de saisir au vol....

C’est vraiment une affreuse chose, se dit-il à lui-même en se levant brusquement de son fauteuil, que de penser que le bonheur voltige sans cesse autour de nous, que nous n’avons qu'à tendre la main, et de ne savoir ni le moment où il est à notre portée, ni le côté où nous devons diriger nos efforts pour le saisir 1 Quand je me rappelle, reprit-il après une pause, ce dicton de mon enfance : « Après la pluie le beau temps, » je serais presque tenté de croire que les coups les plus terribles de la fortune présagent l’approche du bonheur.... Certes, je ne puis attendre un coup plus terrible que celui qui m’a frappé aujourd’hui. Pourquoi maintenant la fortune ne s’apprêterait-elle pas à me sourire? Mais cette fortune heureuse, où la saisir?... où?

Et il se mit à arpenter la chambre dans tous les sens à pas précipités. Il avait prononcé ces derniers mots plus haut qu’il n’était nécessaire, aussi s’effraya-t-il presque en entendant l’écho les répéter avec force. Mais il sourit bientôt de sa frayeur, et, l’esprit dégagé de ces vains rêves qui l’obscurcissaient, il se souvint qu’il n’avait plus rien à faire là où il était qu’à prendre son livre et à s’en retourner chez lui.... Tout à coup il entendit dans la chambre voisine le tintement d’une sonnette violemment agitée. Ce son lui était bien connu : il partait du cabinet du régent.

M. de Fernow se dirigea précipitamment vers la porte du vestibule pour appeler un des laquais ou des valets de chambre; mais à peine avait-il mis la main sur le loquet, qu’il s’arrêta subitement comme si une voix s’élevait en lui et lui disait : « Voilà le moment du bonheur!... »

Il voulut chasser cette pensée, il revint dans la chambre et réfléchit pendant quelques secondes, après quoi, sur le point de se diriger de nouveau vers le vestibule, il se sentit malgré lui attiré vers la porte opposée qu’il ouvrit, pour ainsi dire, sans le vouloir, et entra dans une pièce qui conduisait aux appartements de Son Altesse.

* En avant! se dit-il en souriant; en quoi peut nuire un excès de zèle? J’ai entendu l’appel de la sonnette, il n’y a personne à proximité; en avant donc! »

Peu d’instants après il ouvrit la porte la plus proche et se trouva dans le cabinet du régent. C’était une petite pièce de riant aspect. Sur le plancher un épais tapis, dans la cheminée un agréable petit feu, tel qu’il convenait par ces fraîches soirées de printemps ; devant ce feu une petite table éclairée par une grosse lampe carcel, suspendue au plafond par une chaîne de bronze, et que l’on pouvait lever ou baisser à volonté. Cette lampe était couverte d'un large abat-jour vert, qui rabattait toute la lumière sur la table et laissait le reste de la chambre dans une demiobscurité. Cette demi-obscurité fut cause que le régent, qui était assis sur une chaise, près de la table, ne reconnut pas tout d’abord l’officier d’ordonnance. Aussi croyant que c’était M. Kindermann qui venait d’entrer, il lui dit sans lever les yeux :

« Voyez un peu si le comte Schuler est au château; j’aurais à l’entretenir un instant. »

Le comte Schuler était le premier adjudant du régent.

Comme l’officier d’ordonnance se retournait pour exécuter cet ordre, au cliquetis que produisit son sabre, le régent leva les yeux et dit vivement :

» Ah 1 c’est vous ! vous étiez encore dans la salle de garde ?

— A votre service, Altesse, répliqua M. de Fernow; j’étais venu chercher quelque chose que j’avais oublié. En entendant que vous appeliez quelqu’un, et ne trouvant là aucun des gens de service, je me suis permis de me présenter moi-même.

— Bien, bien, dit le duc; et, saisissant le pied de la

lampe, il la leva assez haut pour que la lumière tombât en plein sur le jeune officier. Celui-ci se tenait debout près de la porte, attendant et fixant ses yeux clairs et honnêtes sur le régent.

— Bien, bien, répéta ce dernier, et il sembla réfléchir quelques instants en tambourinant avec les doigts sur h table.... Je voulais faire appeler mon premier adjudant, dit-il ensuite en le regardant avec un sourire, et c’est vous, mon dernier adjudant, qui vous présentez.

— Officier d’ordonnance, Altesse, dit M. de Fernow, non sans intention.

— C’est très-juste, officier d’ordonnance, répliqua le régent d’un air amical; mais ce qui n’est pas fait peut se faire.... Du reste peu importe peut-être, ajouta-t-il après avoir de nouveau réfléchi.

— Je m’estimerais extraordinairement heureux , si Votre Altesse daignait me commander quelque chose pour son service. »

A ces mots du jeune officier, le duc s’était levé de sa chaise; il fit un pas pour se rapprocher de lui, s’accouda sur la cheminée et dit :

« Je vous remercie de votre empressement; mais il y a des services qui ne se peuvent proprement pas commander.

— Que Votre Altesse me mette seulement sur la voie d’un service de ce genre, et je lui jure sur ma vie que ce service sera ponctuellement exécuté. »

Le régent observa avec une bienveillance visible le jeune homme qui lui parlait de ce ton ferme et résolu, promenant ses regards tour à tour sur sa belle figure calme et sur toute sa personne qui annonçait la force et l’énergie.

« Comment se fait-il, reprit-il alors, que vous ne figuriez pas encore sur la liste de mes adjudants? Vous êtes capitaine dans les dragons de la garde, et comme je me souviens fort bien de l’avoir entendu dire constamment, votre conduite est irréprochable. Vous préférez sans doute continuer à servir au régiment?... N’est-il pas vrai?

— Je m’estimerais heureux d’être constamment attaché à la personne de Votre Altesse.

— Ah !... je ne comprends pas bien. Le ministre de la guerre le sait-il?

— Il connaît parfaitement mon désir, Altesse.

— Pourquoi ne vous a-t-il donc pas proposé pour un de mes adjudants? »

Le jeune officier d’ordonnance sourit à cette question d’une façon toute particulière, puis avec sa franchise habituelle :

* Votre Altesse daignera m’excuser, dit-il, si je réponds à sa question par cette simple remarque, c’est que je m’appelle Fernow.

— Très-bien, fit le régent; ha! c’est vrai. Oui, je me souviens maintenant. Votre père n’était pas au mieux avec le ministre de la guerre.

— Au plus mal, Altesse.

— C’est cela.... Le moyen de suivre les fils de toutes ces intrigues ! C’est pourtant un bonheur d’y porter la main de fois à autre.

— Votre Altesse a le pouvoir de le faire, dit M. de Fer* now d’un ton très-sérieux; quant à nous autres, nous ne pouvons que voir et nous résigner, bien c|ue le bonheur de toute notre vie soit compromis et perdu par ces mille fiis dans lesquels on nous enlace. »

Tandis que M. de Fernow parlait ainsi, le régent quitta la position commode qu’il avait prise contre la cheminée, se redressa de toute sa hauteur, et interrogeant du regard son jeune interlocuteur :

« Allons, dit-il, voilà qui sonne terriblement l’élégie ! Hé! hé! je me souviens maintenant de bien des choses. Vous avez eu aujourd’hui une mauvaise journée.

— Oui, Altesse, répliqua Fernow avec une entière franchise.

— On m’a parlé de votre passion pour la belle Ripperda. Oui, mon cher Fernow, il y a là des fils, pour m’en tenir à notre comparaison, des fils que je n’ai point noués, et ma main n’est pas assez puissante pour les démêler.

— Hélas, monseigneur!

— Vous auriez dû vous mettre mieux avec la princesse,» continua le régent en souriant; puis il reprit d’un ton très-sérieux : « Excusez ma gaieté, je ne veux certainement pas vous faire de la peine. Mais, croyez-moi, je sens très-bien tout ce que la scène d’après-diner a dû avoir de pénible pour vous. »

Là-dessus, il tendit la main au jeune officier qui la saisit avec une profonde émotion et l’aurait presque portée à ses lèvres; mais le prince l’en empêcha en se détournant d’un mouvement brusque vers la cheminée pour regarder l’heure.

« Déjà sept heures et demie! » s’écria-t-il; puis secouant la tête, il mit ses mains derrière son dos, alla jusqu’au bout de la chambre, et passant tout contre M. de Fernow, il lui frappa légèrement l’épaule et lui dit après l’avoir longtemps regardé :

« Nous ne dérangerons pas le comte Schuler; peut-être pouvez-vous me rendre le service que je voulais lui demander.

— Je m’estimerai heureux d’en être capable.

— Il ne s’agit pas d’un service ordinaire, reprit le régent sérieusement, mais d’un service fort délicat, et en vous le demandant je vous témoigne une confiance peu commune.

— Votre Altesse peut être assurée que je n’en serai point indigne.»

A ces mots, le régent se remit à arpenter son cabinet d’un bout à l’autre, et reprenant alors sa prenière position près de la cheminée :

« Vous me paraissez, dit-il, trop clairvoyant, trop bien au courant de ce qui se passe ici, pour que j’aie besoin de rien vous apprendre des intrigues qui se nouent autour de moi, depuis la mort de mon neveu.... Si j’étais réduit à vous en instruire, ajouta-t-il avec un sourire tout particulier, il vous serait vraiment bien difficile de me servir dans la circonstance présente.

— Votre Altesse me pardonnera de lui faire observer

que je connais parfaitement toutes ces intrigues, d’autant plus que j’ai à en souffrir moi-même plus que personne.

— Vous savez, dit alors le régent, que la mort si soudaine et si inattendue de mon neveu a laissé le trône vacant. Conformément à la loi de notre maison, j’ai pris en main la régence et je la garderai jusqu’à la délivrance de la veuve du prince défunt. Si le ciel donne un prince au pays, je conserverai la régence, toujours d’après le statut de notre famille, jusqu’à la majorité du nouveau duc; mais si la veuve de mon neveu donne naissance à une princesse, le trône, en vertu de ce même statut qui exclut les cognats, passera au plus proche des agnats du feu duc, et c’est moi, son oncle, qui suis l’agnat le plus proche. »

Le jeune officier s’inclina respectueusement.

« Comme il faut bien que nous nous conformions, tous tant que nous sommes, à la volonté du destin, ainsi fera sans doute ma pauvre nièce, et quel que soit l’enfant que lui réserve le ciel, prince ou princesse peu importe, elle remplira les devoirs d’une tendre mère avec une entière résignation. Elle sera contrariée peut-être de voir la couronne de ce pays échapper à sa descendance directe, mais, encore un coup, elle saura s’y résigner, sans accuser la Providence qui aura voulu qu’il en soit ainsi. »

Après avoir ainsi parlé, le régent se remit à arpenter le cabinet d’un bout à l’autre, puis, se rapprochant du jeune officier, il attacha sur lui un ferme regard et continua :

« La princesse Élise, elle, pense tout autrement.... Elle voudrait jouer le rôle d’une sorte de petite providence, et venir en aide au destin, s’il arrivait au destin de n’être pas assez galant pour réaliser l’idée qu’elle s’est mise en tête.... Je ne sais si vous me comprenez.

— Je crois, monseigneur, vous comprendre pai fadement.

— C’est bien.... Maintenant si je continue, dit le prince, qui prit tout à coup un ton froid et presque me-

naçant, je vous montre par là une confiance dont l’abus pourrait avoir les suites les plus graves, moins pour moi que pour vous. Il y a des gens qui, avec la meilleure volonté du monde, reprit-il d’un ton léger et avec un geste bienveillant, en voyant M. de Fernow prêt à lui répondre, il y a des gens qui, avec la meilleure volonté du monde, ne sont pourtant pas capables de garder un secret. Si vous êtes de ces gens-là, mon cher Fernow, brisons-là, de grâce, et faites-moi venir le comte Schuler.

— Mais si je préférais rester moi-même, monseigneur?* répliqua le jeune homme en s’inclinant légèrement et en posant la main droite sur son cœur en signe de protestation de son dévouement. En même temps il attacha sur le régent un regard si ouvert et si honnête que celui-ci lui répondit en hochant la tête avec un sourire :

« Prenez donc mes paroles de tout à l’heure comme une menace en l’air, qu’un homme de mon âge peut bien se permettre à l’égard d’un jeune homme comme vous.... Écoutez-moi : comme je vous le disais il n’y a qu’un instant, et comme vous le savez bien vous-même, la princesse Élise a un tout autre caractère que sa sœur. A des qualités inestimables d’esprit et même de cœur, elle joint une passion pour l’intrigue qui m’a déjà coûté plus d’un moment amer. Au lieu de laisser suivre son libre cours à une afl’aire, elle prend si vivement à cœur, dès le début, de la faire aboutir à ses fins, qu’elle met tout en œuvre pour diriger elle-même, au gré de son caprice, les inflexibles lois du destin. On dira peut-être : caprice de femme! et l’on passera outre en haussant l’épaule; mais les plans de la princesse, bien que faux, sont si ingénieusement, si savamment combinés, qu’il faut de toute nécessité les surveiller de très-près pour prévenir sinon un malheur, du moins les plus graves embarras. Elle me fait parfois l’effet d'un de ces alchimistes du moyen âge qui mettaient en œuvre toutes les connaissances dont leur esprit était pourvu pour chercher la pierre philosophale qu’ils ne trouvaient jamais, mais qui réussissaient, à force de recherches et d’efforts à produire je ne sais quel

gaz ou quelle poudre dont les effets dévastateurs leur étaient inconnus et les ensevelissaient, un beau jour, sous les ruines de leur propre maison. La princesse ne peut supporter l’idée que sa sœur puisse donner le jour à une fille. Qu’elle désire un héritier, je le conçois sans peine, parce qu’elle nourrit l’espérance de jouer dans la future régence un rôle important. »

Le duc prononça ces mots avec un sourire sarcastique.

« Nous autres, simples enfants des hommes, continua-t-il, nous devons nous courber sous la loi du destin, mais la princesse, avec son esprit inquiet, croit, comme je vous le disais tout k l’heure, qu’il y a des moyens de faire plier ces immuables lois sous sa volonté propre. Elle s’est mis en tête que sa sœur doit donner naissance à un prince, et elle serait capable de se compromettre de la manière la plus fâcheuse avec des gens qui lui feraient entendre que sa volonté, même sur ce point, est réalisable. Je ne sais si vous me comprenez.

— Je crains de vous comprendre trop, monseigneur, répondit M. de Fernow.

— Dieu me garde, reprit le duc très-sérieusement, de croire la princesse capable de rien entreprendre de semblable contre sa propre famille ! Avec sa vive intelligence elle a un trop noble cœur pour cela; mais malheureusement elle aime à jouer avec le feu ; et il suffit qu’on lui montre une intrigue, dont le succès est presque impossible, pour qu’elle s’excite, par cela même, k en nouer les fils, et qu’elle se dise k elle-même et k qui veut l’entendre : « Voyez-vous? La chose pourrait aller ainsi. » Un instant après, il est vrai, elle est femme k rompre soudain d’elle- même toute cette trame infernale et k conclure par cette phrase : « Mais je ne veux pas. » Telle est sa manie. Croyez-moi, mon cher Fernow, ajouta le prince avec un intérêt marqué, l’union delà belle Ripperda avec le baron Rigoll n’a pas d’autre origine. Si l’on n’eût pas dit k Élise : « C’est impossible, une telle union ne saurait se faire, elle * répugue au bon sens ; la demoiselle est jeune, indé- « pendante, riche et belle....

« — Oui, très-belle, dit en soupirant l’officier.

* — Le grand veneur est tout l’opposé de tout point; « y a-t-il du bon sens de les unir ensemble?

« — C’est le comble de la déraison, Dieu le sait.

« — Si tout le monde ne se fût élevé contre ce fatal des- <t sein, la princesse ne se serait certainement pas mis en * tête de le faire réussir, avec la passion tenace qu’elle « porte en toute chose. J’ai dit : ce fatal dessein, ajouta- « t— il, et je maintiens le mot; il m’est même doublement « pénible par le peu que j’ai lu dans votre cœur, mon cher « Fernow. Y a-t-il encore quelque chose à faire, c’est ce « que je ne puis décider, ne sachant pas au juste où vous « en êtes avec cette jeune beauté. Mais, dans tous les cas, « comptez sur moi, je vous aiderai de tout mon possible. »

M. de Fernow voulait exprimer avec effusion toute sa reconnaissance; mais le régent l’interrompit presque dès la première phrase, et continua ainsi :

« Concluons, mon cher Fernow. 11 y a bien des choses de ce genre où il m’est absolument impossible d’entraver l’action de la princesse, je n’ai pas besoin de vous le dire. Qu’elle fasse, je le veux bien, quelques tentatives pour immiscer toute la ville aux affaires du château, je la regarderai faire sans mot dire, et j’en rirai à part moi; mais en revanche, c’est mon devoir de rompre les fils qu’elle noue étourdiment pour la réussite d’un projet dont les conséquences, qu’elle ne soupçonne même pas, l’effrayeraient, la révolteraient, si elle les prévoyait, mais où elle se laisse entraîner par des hommes sans conscience, qui n’ont pour unique but que de la compromettre.

— Me permettez-vous une question? dit M. de Fernow. Ces intrigues, les connaissez-vous?

— Parfaitement.

— Vous connaissez aussi les donneurs de conseils?

— Certainement. Le baron Rigoll est un de ces personnages pour lesquels, k les en croire, il n’existe point de difficultés. Et lui barrer la route, ajouta le régent en souriant, ne vous serait pas précisément désagréable, je

TtîOogle

pense. Mais, en toutes ces affaires, la princesse a une manière à elle fort adroite de s’y prendre. Par exemple, ces prétendus bons amis, qu’elle se donne pour auxiliaires, elle sait si bien les tenir à distance que l’un ne peut jamais voir clairement ce que l’autre fait à côté de lui. Un de ses conseillers les plus affidés, le croiriez- vous? est quelqu’un qui n’habite point au château, qui n’y a pas même ses entrées, que la princesse ne voit jamais ou du moins ne voit que fort rarement, mais qui s’entend à merveille h faire parvenir ses messages jusque dans le secret de ses appartements les plus intimes. Ce mystère, du reste, est un nouvel attrait pour elle ; elle trouve un charme indicible à deviner un indice, à découvrir un message patent dans une phrase à laquelle personne n’attache aucun sens. Moi-même, Dieu du ciel ! je lui ai maintes fois procuré ce plaisir-là, et j’ai correspondu souvent ainsi avec elle. Mais ce temps est passé. »

En prononçant ces derniers mots, le régent se passa les mains sur les yeux d’un air presque troublé.

M. de Fernow avait à peine remarqué ce mouvement, car au moment même où le duc lui parlait de ces mystérieux messages qui du dehors se faisaient jour au château, Thistoire du bouquet lui revint tout à coup à l’esprit.

« Jusqu’ici, reprit le régent, je me suis fort peu préoccupé, comme je vous l’ai dit, de tous ces petits manèges; mais ce, qui se passe aujourd’hui provoque toute mon attention, et il faut absolument que je sache le vrai de cette correspondance qu’elle entretient dans l’ombre. Aujourd’hui, par exemple, avant le dîner....

— Ah ! s’écria l’officier avec un accent si expressif que le régent ne put s’empêcher de fixer les yeux sur lui et le somma d’un geste d’avoir à s’expliquer.

— Aujourd’hui, avant le dîner, continua M. de Fernow, nous vîmes dans l’antichambre de Son Altesse un magnifique bouquet.

— Gomment '( dit le régent.

— Le baron de Wenden et moi. Nous étions tous deux de service.

LË MOMENT DU BONHËÜll.

— Très-bien, le baron de Wenden.

— Nous étions en train de causer, lorsque, au beau milieu de notre entretien, Wenden tâta le bouquet et fut tout surpris d’y trouver cachée une petite bande de papier.

— Surpris? Il était véritablement surpris ?

— Véritablement, monseigneur. Il ne s’attendait nullement à cette découverte.

— C’est possible. Continuez. Nos remarques coïncident.

— Wenden déroula le petit papier en question et m’assura qu’il n’y voyait pas le moindre signe. Je le crus sur parole; cependant, comme il exposait ensuite ce chiffon de papier à la lumière du jour, je lus tout à coup sur ses traits l’expression de la plus extrême surprise.

— Naturellement. Le papier était tout pointillé et toutes ces piqûres d’aiguille avaient un sens. Et après ? Je veux savoir ce que vous avez vu après cela.

— Après le dîner, continua le jeune homme d’une voix un peu altérée, on annonça ce mariage....

— Et cette nouvelle vous ôta toute envie de poursuivre vos investigations, dit le régent en souriant.

— Vous avez â peu près raison, je l’avoue à Votre Altesse.

— Eh bien ! c’est moi qui vais vous apprendre la suite de cette scène. Le baron de Wenden se dirigea vers la princesse — c’est un jeune homme qui veut faire rapidement son chemin — il lui protesta de son dévouement absolu, et la princesse lui ordonna d’avoir à la venir trouver ce soir, vers neuf heures, dans son cabinet.

— Mais, objecta le jeune officier avec surprise, Votre Altesse était plus loin que moi de l'embrasure où se passait cette scène, et je n’ai pas saisi le moindre mot de l’en*; tretien qui se faisait à voix basse.

— C’est possible, répliqua le régent, mais vous pouvez m’en croire quand je vous affirme que les choses se sont ainsi passées et vous aurez occasion de vous en convaincre vous-même. Or il m’importe essentiellement que le

rendez-vous de ce soir n’ait pas lieu. Je ne veux pas que la princesse livre encore à d’autres la confidence de ses projets chimériques, je devrais dire, ridicules; je ne saurais souffrir qu’elle se compromette davantage. Voici donc en quoi consiste le service que vous me pouvez rendre. Vous irez vers huit heures et demie trouver Kindermann, qui vous conduira dans une salle que doit nécessairement traverser le baron de Wenden pour rejoindre la princesse. Vous l’arrêterez au passage et le ferez causer. Naturellement il sera très-pressé de vous quitter et fera des difficultés pour lier conversation avec vous Mais, comme vous le connaissez parfaitement, peut-être réussirez-vous à le retenir. Vous pouvez, j’y consens, laisser échapper quelques mots tout en causant, dire, je suppose, que vous avez appris de bonne source que le régent ne voit pas de bon œil le château visité à pareille heure, d’une façon mystérieuse et en dehors de toute réception. Que si tout cela ne sert de rien, vous êtes de service, vous arrêtez le baron de Wenden avec le plus grand calme et le reconduisez chez lui. Dans tous les cas, il devra s’engager sur sa parole à garder les arrêts dans son appartement jusqu’à ce qu’il me plaise d’en décider autrement. Demain malin vous viendrez me rendre compte de ce qui se sera passé. Si pourtant il survenait quelque chose d’extraordinaire, il va sans dire que vous aurez accès auprès de moi toute la soirée. »

M. de Fernow salua respectueusement le régent, le remercia en quelques mots de sa confiance et quitta le cabinet. Il traversa l’antichambre, passa devant le vestibule où les deux dragons montaient la garde. Les gens de service le regardèrent d’un air étonné, ne pouvant comprendre ce qu’il avait à faire là à pareilleJieure.

Il faisait dehors une nuit fort noire, bien que le ciel fût splendidement étoilé.

L’officier d’ordonnance traversa le château et se rendit sur la grande terrasse en avant du portail principal, où il se donna le plaisir de contempler la ville avec ses longues rues qui s’entre-croisaient dans l’ombre comme un

réseau de lignes blanchâtres, ses mille lumières qui seintillaient çk et là, le roulement sourd des voitures et le vague bourdonnement qui sortait incessamment de cette agglomération d’hommes comme d’une ruche immense. Il s’était enveloppé de son manteau et avait allumé un cigare dont il aspirait le doux arôme, en s'abandonnant a une pensive rêverie. Que de sensations n’avait-il pas éprouvées dans la journée qui venait de s’écouler 1 Comme son cœur avait saigné! Par quels déchirements douloureux il avait senti pour la première fois qu’il aimait cette ravissante jeune fille, oui, qu’il l’aimait avec passion, avec toutes les forces de son âme, qu’il l’aimait hélas ! sans espoir 1 Et cette soirée!... Son entrevue avec le régent! En obéissant à l’appel de la sonnette ducale, n’avait-il pas saisi le honneur au vol? Oh! oui, cela devait être, la théorie du baron de Wenden n’élait point une chimérique théorie, il y avait un moment pour le bonheur; mais, comme il n’y a pas de lumière sans ombre, le malheur avait aussi son moment !

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