‹ Le moment du bonheur F. HackländerChapitre 6 sur 19 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

M. de Fernow était au bout de son cigare et de ses rêveries, lorsque l’horloge du château sonna huit heures. Ce fut comme un signal pour les cent horloges de la ville, qui se mirent à carillonner sur tous les tons la même chanson. On eût dit de joyeuses commères racontant à la ronde une grande nouvelle.

M. de Fernow se dirigea vers l’arrière-corps de logis du château, regardant le ciel avec un profond soupir et prononçant à plusieurs reprises entre ses lèvres le nom chéri d’Hélène. Une étoile qui vint à filer en ce moment

au-dessus de sa tête lui fit l’effet d’un bon présage; car on dit que ces sortes d’étoiles marquent l’accomplissement du souhait que l’on forme en les regardant. Or, ce que pensait M. de Fernow en ce moment, lorsqu'il regardait le ciel en soupirant et en prononçant le nom d’Hélène, nous n’avons pas besoin de vous le dire, chers lecteurs, encore moins à vous, aimables lectrices.

Le lieu où M. Kindermann, premier valet de chambre du régent, se tenait habituellement, était une petite chambre à proximité du cabinet ducal. L’officier d’ordonnance s’y rendit conformément à l’ordre qu’il en avait reçu et heurta légèrement à la porte. « Entrez! » lui cria-t-on de l’intérieur, et il y avait dans cet « Entrez ! » quelque chose de si enjoué et de si amical, qt^on ne pouvait s’empêcher de se représenter, en l’entendant, la figure souriante de ce bon M. Kindermann.

Le digne vieillard se trouvait en effet dans la petite pièce. Il se tourna avec un aimable sourire du côté de la porte, et, k la vue de l’officier, se mit en devoir avec tant de cérémonie de se lever du fauteuil où il était commodément assis, que M. de Fernow n’eut rien de plus pressé que de le supplier, de lui ordonner même de rester assis.

« Au fait, on se fatigue à la longue, » dit M. Kindermann, en amortissant un peu son sourire, mais il reprit tout aussitôt sa figure la plus radieuse, lorsqu’il ajouta : « A mon âge, voyez-vous, après une journée laborieuse et bien remplie, on éprouve un grand plaisir de pouvoir un peu se reposer dans une méditation silencieuse. Mais si je dois rester assis, monsieur, il faut que vous me fassiez l’honneur insigne de vous asseoir vousmême un instant devant ce bon feu; autrement vous me forcerez de me lever, d’endosser mon frac et de rester debout k vous écouter dans la tenue officielle de mon emploi. »

M. Kindermann, il faut le dire, tout en gardant sa cravate blanche, ses cheveux bien frisés, son air souriant, ses souliers et ses bas d’une propreté irréprocha-

ble, avait remplacé en ce moment, pour être plus à l’aise, sa houppelande de service par une fine jaquette de piqué blanc, qui était manifestement trop longue et trop large pour lui, par cette unique raison, probablement, que le régent était plus grand et plus gros que son valet de chambre. Du reste, nous devons ajouter que M. Kindermann n’était point assis à ne rien faire devant sa cheminée, où flambait un feu clair et réjouissant. Sur la tablette de la cheminée étincelait un joli petit bol de punch en argent, d’où s’exalait le plus délectable parfum.

Une fois assis, notre officier dut se laisser remplir un petit verre de la fumante liqueur, qu’il s’empressa d’avaler à la grande satisfaction de son hôte. Celui-ci regarda la pendule, et dit :

« Nous avons grandement le temps; une bonne demiheure; après quoi nous aurons encore à attendre longtemps là-haut dans la grande salle. Mieux vaut donc évidemment attendre ici que là-haut. Ne tardons pas trop cependant, car on ne sait jamais ce qui peut arriver. Entre nous soit dit, M. de Fernow, je suis extrêmement content que vous vous soyez trouvé tout à l’heure dans l’antichambre, et que vous soyez entré par hasard dans le cabinet du régent. Ce sont là des moments qui peuvent avoir de bonnes suites.

— Des moments du bonheur, dit en riant l’officier.

— Certainement, des moments du bonheur, continua M. Kindermann avec un sourire aimable; mais au fait, c’est pour vous que je suis content. J’ai beaucoup connu M. votre père. Son Excellence était un homme charmant, parfaitement aimable et affable aussi, monsieur de Fernow, très-affable. Je puis vous l’assurer, Son Excellence n’entrait jamais dans cette petite chambre, sans me dire : « Monsieur Kindermann, comment vous va? » ou bien : « Monsieur Kindermann, comment avonsnous dormi? » Et je vous assure, ce nous-là était un acte de confiance que je savais fort bien reconnaître. M. votre père entendait aussi quelque autre chose par ce nous-là.

Par exemple, quand il me demandait : « Monsieur Kindermann, quel temps avons-nous aujourd’hui? »ilne s’agissait pas pour lui de savoir s’il pleuvait ou si le soleil luisait, non, mais il voulait apprendre si le ciel d’ici était clair ou orageux. Et ce que je puis bien vous assurer encore, c’est que je donnais toujours, sur ce point, à Son Excellence les meilleures indications. Non, je n’ai jamais donné un faux avis à M. votre père.

— Comment, monsieur Kindermann, ne vous est-il jamais arrivé de prophétiser à faux en ces sortes de choses? »

M. Kindermann avait pris son verre; avant de le porter à ses lèvres, il cligna des yeux vers la lumière avec un indéfinissable sourire, avala une forte rasade et répondit :

« Il y a un vieux dicton : « Comme on fait son lit, on « se couche, » et je puis vous l’assurer, monsieur de Fernow, il y a dans toutes les cours des gens inconsidérés, qui traitent un valet de chambre du prince régnant comme un être insignifiant, comme une machine tout au plus bonne pour annoncer et pour ouvrir la porte. C’est là pourtant une appréciation fort injuste de notre position.

— Certainement tout à fait injuste.

— Il est bien vrai que je ne siège point au conseil d’État et que je n’ai pas voix dans les délibérations des ministres, continua M. Kindermann en riant tout bas; mais en revauche, ajouta-t-il avec beaucoup de dignité, en relevant légèrement sa cravate blanche, en revanche c’est moi qui vois Son Altesse dans les moments où elle n’est accessible à personne, c’est moi qui lui noue sa cravate, moi qui lui boucle son ceinturon, et qui, avant tout, lui parfume son mouchoir de poche.... Vous me regardez d’un air étonné, monsieur de Fernow; mais pour vous j’ai le cœur sur la main, et le souvenir de M. votre père fait que je vous aime déjà; eh bien! je vous assure que les trois fonctions que je viens de vous nommer, particulièrement la dernière, sont pour moi de la plus grande importance. Entendons-nous bien. Il y a, je suppose, une affaire sur laquelle j’aurais fort à cœur de connaître

l’opinion de Son Altesse. Je ne pourrais, pour tout au monde, me permettre d’interroger le prince sur ce point. Mais je lui serre sa cravate un peu plus que d’habitude. Si Son Altesse ne dit rien et se contente de me faire signe de la desserrer légèrement, j’en suis pour ma peine et c’est à recommencer. Son Altesse me dira peut-être une autre fois : « Kindermann, nous sommes aujourd’hui fu- « rieusement maladroit. » Cela devient plus encourageant, et je réponds en soupirant : « Oui, Altesse, c’est vrai, « nous sommes parfois très-maladroits. » Ces mots à peine lâchés, je parie dix contre un que le duc va se mettre à rire et me dira par exemple : « Allons, Kinder- « mann, je vous dispense de ce nous-là. * — Voyez-vous, monsieur de Fernow, alors j’ai cause gagnée. C’est alors comme quand on fait marcher une meule. La roue tourne d’abord très-lentement et oppose une grande résistance, mais une fois en train, vous pouvez m’en croire, cela va tout seul, et Kindermann s’entend à moudre son grain tout comme un autre.

— C’est vraiment étonnant, dit en riant l’officier, et je ne manquerai pas de mettre à profit pour ma part vos indications. »

M. Kindermann avait avalé une seconde rasade de son excellent punch, et il continua :

« Mais souvent je n’atteins mon but ni avec la cravate ni avec le ceinturon. Pour ce qui est du ceinturon, j’en prends dans certains cas un qui ne convient pas du tout à Son Altesse. « Un autre! * me dit-elle d’un ton bref et rude. Alors je ne verse sur le mouchoir de poche que de l’essence de vinaigre. Or, c’est l’eau de Cologne que préfère Son Altesse. Mais c’est là le dernier moyen auquel j’aie recours, mon moyen désespéré, et, de fait, je ne l’emploie que dans de graves circonstances. Voussavez sans doute par vous-même, monsieur de Fernow, que rien n’est plus propre qu’un parfum à raviver en nous un souvenir. Nous avons éprouvé cela tous tant que nous sommes. Ainsi les premiers foins que nous sentons au printemps nous font penser malgré nous au temps de notre jeunesse,

à ce temps où nous faisions si souvent l’école buissonnière. Quant au régent, il lui suffit de sentir l’odeur d’essence de vinaigre pour se rappeler un souvenir tout particulier, n’importe lequel. H devient pensif et rêveur; oui, et même sa rêverie est si profonde alors, que je n’ai besoin que de tousser une ou deux fois un peut haut pour qu’il me demande aussitôt : « Qu’avez-vous dit, Kindermann? » Or, quand on est interrogé, il faut répondre. — Mais vous ne buvez pas monsieur de Fernow ; ce punch est pourtant délicieux. Allons, buvez! L’air de la nuit est frais, et là-haut, dans les salles , on n’est pas bien du tout pour attendre à pareille heure. »

A ces mots, le valet de chambre avait pris son verre entre ses deux mains, il le balançait de droite à gauche et souriait en regardant les petites vagues qui se formaient dans la liqueur dorée; puis il aspira le doux parfum, avant de se remettre à boire.

« Je suis vraiment heureux, monsieur Kindermann, dit l’officier d’ordonnance, que vous ayez conservé de mon père un souvenir si agréable ; tout le monde n’est pas comme vous.

— Je le sais bien, je le sais bien, répliqua le valet de chambre ; vous devriez depuis longtemps être major et adjudant, et voilà pourquoi précisément il est bon que vous ayez eu ce soir un entretien intime avec Son Altesse. Mais nous reviendrons plus tard sur ce chapitre. — A propos, continua-t-il après une courte pause, il y a un autre point dans vos affaires que je n’aurais pas laissé passer avec tant de résignation.

— Et ce point, quel est-il? demanda vivement l’officier, car il se doutait bien de ce qui allait arriver.

— Eh bien ! je veux parler des fiançailles que nous avons célébrées aujourd’hui. Ah ! c’est un scandale, et je prends l’affaire tout particulièrement à cœur.

— Si cela pouvait servir à quelque fchose, je vous en serais infiniment reconnaissant.

— Le moyen de vous servir!... C’est un peu tard vraiment! Le char est lancé et déjà bien loin.

— Et votre intervention est peut-être inutile; car qui peut savoir si la demoiselle n’est pas de moitié dans la conclusion de ce mariage ?

— Que diantre! c’est ce que je puis savoir, » s’écria M. Kindermann, et sa figure sembla pour un moment menacer de devenir sérieuse ; cependant il surmonta cette tendance anomale et ses yeux rayonnèrent de nouveau, lorsqu’il dit avec le plus aimable sourire :

* La demoiselle est inconsolable, et il y a eu déjà des scènes étranges. Si seulement vous aviez montré plus d’énergie ou que vous vous fussiez confié au vieux Kindermann ! J’ai déjà donné plus d’un bon conseil, je puis vous l’assurer.

— J’en suis parfaitement convaincu, répliqua M. de Fernow, et si maintenant encore je vous priais avec instance d’intervenir? »

Le valet de chambre hocha la tête et répondit, après avoir réfléchi quelques instants :

« Pour le moment il faut laisser aller les choses, mais tenir les yeux bien ouverts et, à la moindre occasion qui pourra se présenter, ne pas être aveugle et la saisir au passage. Si vous me jugez digne de votre confiance, — ici le sourire de M. Kindermann devint plus solennel, — faites-moi l’amitié de me tenir au courant de tout ce que mus entendrez et de tout ce que vous verrez qui ait rapport à cette affaire.

— C’est ce que je veux faire avec le plus grand plaisir, et je suis ravi, dit l’officier, non sans une légère teinte de flatterie, de savoir en si bonnes mains une affaire qui est pour moi de si grande importance. Recevez-en d’avance mes plus sincères remercîments et soyez convaincu de mon éternelle reconnaissance. »

Tout en disant cela, il avait jeté un regard sur la pendule et s’était levé, lorsqu’il vit que l’aiguille marquait huit heures et demie. M. Kindermann imita son exemple avec un calme réfléchi, et après avoir avalé le dernier reste du punch d’un air vraiment solennel, il répondit :

« Comme je vous l’ai fait observer tout à l’heure, mon-

dans le cabinet du premier valet de chambre. 77

sieur de Fernow, je dois au souvenir de M. votre père de faire pour vous tout mon possiDle. Je puis vous l’assurer, Kindermann n’oublie jamais un procédé amical. Mais je vais maintenant faire un petit bout de toilette, et nous partons. »

M. Kindermann se retira derrière un rideau d’étoffe grise qui cachait son lit, et, lorsqu’il reparut, il avait remplacé sa jaquette de piqué blanc par une redingote grise si longue qu’elle cachait ses bas blancs, et qu’on ne voyait plus que la pointe de ses souliers.

Alors ils sortirent tous deux ensemble.

Mais, au lieu de suivre le chemin ordinaire, ils prirent derrière les appartements du régent par une porte que M. Kindermann ouvrit et referma avec un soin minutieux, puis, s’engageant dans un escalier tournant, ils arrivèrent à l’étage supérieur dans une étroite galerie qui faisait le tour de tout le château. Cette galerie n’avait ni fenêtres ni ouvertures d’aucune sorte, et n’était éclairée que par des lampes qui brûlaient jour et nuit. Quand ils l’eurent suivie quelque temps, le valet de chambre ouvrit de nouveau une petite porte à droite, et ils entrèrent dans un corridor qui les conduisit dans la grande salle des portraits de famille, qui nous est déjà connue, et attenante à la salle à manger. Cette vaste salle était silencieuse, presque sinistre à celte heure; deux lampes Carcel brûlaient sur deux consoles, à ses deux extrémités, devant des glaces de toute hauteur, mais elles étaient insuffisantes pour percer entièrement la profonde obscurité d’une salle si spacieuse ; elles projetaient leur lumière aux deux bouts sur un tout petit espace, mais le milieu de la salle restait plongé dans des ténèbres telles qu’il eût été impossible de reconnaître de là une personne qui s’y fût trouvée.

M. Kindermann conduisit l’officier à une des embrasures des fenêtres, qui, profondément creusées dans le mur et garnies de larges rideaux de lourde étoffe, étaient encore plus sombres que le reste de la pièce.

« Voici votre place, lui dit-il, et, toute réflexion faite,

mieux vaut ne recourir à l’arrestation du baron que comme à un moyen suprême. »

L’officier regarda M. Kindermann avec l'expression du plus vif étonnement, mais celui-ci ne put naturellement en rien voir; puis il lui dit en riant :

œ II me semble, monsieur Kindermann, que vous avez versé ce soir tout un flacon d’essence de vinaigre.

: — Ce n’était pas nécessaire, répliqua le vieillard du ton le plus calme du monde , comme Son Altesse a besoin de moi dans cette circonstance, il lui a plu de me mettre au courant de la situation.

— Je comprends, dit vivement l’officier.

— Ici, à gauche, est la salle à manger, comme vous savez, reprit M. Kindermann; et c’est à droite que doit venir le baron. — Croyez-moi, continua-t-il après une pause, vous avez votre bonheur dans la main. C’est une affaire délicate, et plus vous y montrerez de dextérité, plus Son Altesse vous en sera reconnaissante. Comme je me suis déjà permis de vous le faire remarquer, je ne suis pas pour les arrestations. Attendez donc et patientez le plus longtemps possible, et si vous êtes dans l’embarras, je serai peut-être à même de vous venir en aide. Maintenant faites bonne garde ; vous avez encore devant vous vingt grandes minutes, et partant, du temps de reste pour réfléchir. »

A ces mots, il salua l’officier, et, se coulant sans bruit dans l’obscurité, il disparut comme une ombre.

Resté seul dans ces demi-ténèbres, l’esprit agité de mille pensées étranges, M. de Fernow se mit à arpenter la salle d’un bout à l’autre. Comme s’il eût été en présence de l’ennemi, il épiait avec une attention inquiète le moindre bruit qui de loin viendrait frapper son oreille. Il tenait son sabre serré contre lui et marchait à pas lents, si lents que de l’un à l’autre il s’écoulait presque une seconde. De cette manière l’approche de celui qu’il attendait ne pouvait lui échapper.

Par quelles épreuves n’avait-il pas passé depuis qu’il était entré dans cette salle avant le dîner de cette même

journée! Par moments, ces quelques heures lui semblaient autant de mois, de tristes mois pendant lesquels il s’était peu à peu accoutumé à la perte d’Hélène. Soit qu’il puisât de nouvelles espérances dans les paroles du régent qui lui avait promis aide et affection même dans cette affaire, soit qu’il crût d’ailleurs à quelque heureux hasard qui viendrait renverser les desseins du baron Rigoll, soit enfin qu’il se fût calmé et que sa raison lui eût dit : « Gomment peux-tu exiger de Mlle de Ripperda qu’elle attende qu’il te plaise de te prononcer autrement que par de petites attentions et de doux regards?... Et quand tu lui aurais nettement déclaré ton amour, qui sait la réponse que t’eût donnée cette orgueilleuse fille?... — Oh ! oui, ajoutait-il en soupirant, âussi orgueilleuse que belle!... » Toujours est-il que toutes ses pensées étaient concentrées sur Hélène, seulement sur elle, et ce fut pour lui un bonheur, car il ne lui resta plus que bien peu de temps pour la douleur amère dont il ne se put défendre, lorsqu’il vint à penser que, dans le fait, il était là uniquement pour arrêter, sans autre forme de procès, un bon ami comme le baron de Wenden. Maudite commission !... Application déplorable de la théorie du pauvre Wenden sur le bonheur et le malheur !...

Sous le coup de telles pensées, M. de Fernow se trouvait dans un état d’excitation presque fébrile. De fois à autre il poussait un profond soupir et sentait alors son cœur battre plus haut et plus vite. Tantôt son écharpe le serrait à l'étouffer, tantôt son casque le gênait, puis il accélérait sa marche pour s’arrêter l’instant d’après, dressant l’oreille et écoutant.

L’horloge du château sonna les trois quarts de huit heures.

Halte-là. ! il a entendu quelque chose. Oui, il ne se trompe point, ce sont des pas qui s’approchent. Il écoute avec plus d’attention. Mais ces pas ne résonnent point du côté par où il attend le baron, le bruit semble venir de la salle à manger. « Peut-être, pense-t-il, est-ce quel-

qu’un qui avait encore à faire de ce côté, et qui maintenant regagne sa chambre. Coulons-nous un instant dans cette embrasure derrière le rideau. » Mais avant d’exécuter son dessein, le jeune officier jette un regard perçant du côté de la porte de la salle à manger, pour voir qui va sortir. Bientôt un battant de la porte s’ouvre lentement, un laquais paraît, portant un flambeau, et derrière lui une dame, qui entre dans la grande salle.

« Maintenant je vous remercie, » dit la dame, et bien qu’elle prononce ces mots à voix basse, l’écho les fait retentir dans la vaste salle.

M. de Fernow trembla de tous ses membres, en entendant Je son de celte voix.

« Je trouverai parfaitement mon chemin toute seule, » continua la dame, qui aussitôt s’éloigna d'un pas rapide. Le laquais leva en l’air son flambeau, qui projeta pendant quelques secondes une lueur étrange dans l’obscurité; puis il regagna la salle à manger, dont il referma la porte derrière lui.

« C’est elle! se dit M. de Fernow à lui-même. Allons, une résolution, vile une résolution ! Me tiendrai-je caché, ou ferai-je quelques pas en avant? Même au risque de l’effrayer?... Oui, je m’avancerai, le moment est propice, peut-être encore un moment de bonheur ! » >

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