CHAPITRE VII
M. de Fernow s’avança donc; son sabre résonna sur le plancher et la jeune dame qui n’était éloignée de lui que de quelques pas, s’arrêta tout à coup avec une expression d’étonnement, presque d’effroi. Elle fit même un petit mouvement comme pour rebrousser chemin, mais
au même instant le son d’une voix bien connue frappa son oreille.
«Ne craignez rien, mademoiselle, lui dit l’officier; celui qui est devant vous ne vous est point inconnu, — je suis Fernow.
— Vous m’avez presque fait peur, monsieur de Fernow, répondit la jeune fille d’une voix mal assurée; nous sommes ici, il est vrai, sur un terrain ami, mais ces vastes salles, le soir, ont un aspect tant soit peu sinistre. »
A ces mots, elle reprit sa marche en avant et eut atteint en quelques pas le lieu où était le jeune officier. Elle tourna doucement la tête vers lui et avec un petit salut :
« Bonsoir, monsieur de Fernow,» lui dit-elle, et elle fit mine de vouloir passer outre.
Le cœur est, le soir, plus ouvert aux paroles amies, surtout «près une petite émotion. Le jeune officier en ce moment respirait avec peine. Sa main, appuyée sur la poignée de son sabre, était toute tremblante. Il se persuada qu’il avait vu Hélène se diriger lentement vers lui et hésiter ù passer outre. Le léger signe de tête qu’elle venait de lui adresser lui parut plus cordial que jamais. Il crut que sa voix avait tremblé quand elle lui avait dit : « Bonsoir, monsieur de Fernow.... »
« Mademoiselle, dit-il en faisant un pas en avant.
— Monsieur de Fernow, » répliqua-t-elle, et en même temps elle ralentit sa marche, que dis-je? elle s’arrêta tout à fait et se tourna vers lui.
« C’est hardi de ma part, reprit-il avec effort et d’une voix presque atone, d’oser ainsi vous barrer le chemin et vous adresser la parole, surtout dans l’état d’excitation où je me trouve. Oui, mademoiselle, — soyez bonne et aimable pour moi et pardonnez ù cet état de crise, si je me permets de vous dire deux mots. »
Il avait dit cela d’une voix si émue que la jeune fille ne put douter qu’il se trouvât en effet en proie à une vive souffrance de cœur, et ce fut probablement aussi pour elle un motif de se montrer plus douce envers lui qu’elle ne l’eût fait en toute autre circonstance.
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« Je ne vois pas le moindre mal, en vérité, lui dit-elle, îi ce que vous me disiez deux mots. Il est vrai pourtant, ajouta-t-elle en regardant autour d'elle, que le moment n’est pas parfaitement choisi.
— Mais quand on n’a pas le choix, répondit-il vivement, on prend ce qu’offre le hasard.
— Vous m’attendiez ici? demanda-t-elle.
— Non, mademoiselle, pour vous parler avec franchise. Je ne l’aurais point osé. C’est mon service qui me retient encore au château, dans cette salle. Mais en vous voyant venir, il m’a semblé que je serais au comble du bonheur, si vous consentiez à m’accorder quelques minutes d’entretien. »
Le ton faible et triste dont il dit ces mots produisit sur le cœur de la jeune fille une impression si douloureuse qu’elle ne put s’empêcher de se mordre les lèvres et demeura quelques secondes avant de lui répondre :
« Vous voulez réparer sans doute, dit-elle, le temps que vous avez perdu aujourd’hui.
— J’étais de service, mademoiselle.
— Et après le dîner, continua-t-elle avec hésitation, vous êtes le seul que je n’aie pas vu près de moi.
— Mais moi, je vous ai vue, mademoiselle Hélène, répliqua-t-il vivement, et j’ai remercié Dieu de m’être trouvé assez loin de vous pour n’être pas dans la nécessité de vous aborder.
— Vous portiez envie â mon bonheur, dit-elle d’un ton qui eût pu surprendre un indifférent, et qui déchira le cœur du jeune homme.
— Je ne vous envierais aucun bonheur, certes ; mais oui, vous avez raison, je vous envie un bonheur qui me rend.... si malheureux.
— Nos idées de bonheur sont donc à ce point différentes?
— Très-différentes et pourtant identiques, si je dois en croire mon cœur. Mais vous sans doute, mademoiselle Hélène, vous sentez tout différemment.
— Oui, mes idées de bonheur sont tout autres, Mon-
sieur de Fernow, dit-elle à voix basse, tout autres que le bonheur qui s’offre à moi.
— Seriez-vous donc malheureuse ? demanda Fernow vivement.
— Et quand je le serais? Voyez- vous pour moi la possibilité de devenir heureuse?... Mais à quoi bon cet étrange entretien? ajouta-t-elle brusquement. A quoi bon ces paroles qui ne sauraient me causer aucune joie ni vous rendre vous-même heureux?
— Et pourtant, mademoiselle Hélène, par le vrai Dieu du ciel, vos dernières paroles m'ont rendu plus heureux que je n’osais l’espérer après cette terrible soirée. Oh I ne vous effrayez pas de mes paroles, Hélène; c’est peut-être le moment de mon bonheur que je saisis d’une main ferme, en vous parlant ainsi. »
Et à ces mots, lui saisissant la main, il la porta à sa bouche et y imprima ses lèvres avec passion.
« Pour l’amour de Dieu, monsieur de Fernow, pas d’extravagances 1 dit-elle avec angoisse, tout en ne faisant qu’un faible effort pour retirer sa main.
— Hélène, laissez-moi me livrer k ces extravagances, si par elles je réussis à me rapprocher du bonheur. Non, Hélène, je ne puis ni ne veux souffrir que ce mariage s’accomplisse.
— Et vous voulez l’empêcher? demanda-t-elle avec émotion.
— Vous et moi, nous l’empêcherons, si vous vous confiez en moi.
— Et sur quoi se fondera ma confiance?
— Sur mon amour sans bornes pour vous. Oui, Hélène, je vous aime plus que je ne le saurais dire, je vous aime autant qu’on peut aimer sur la terre; oui, et au tremblement de votre main , je sens que vous aussi vous êtes bonne pour moi. S’il en est ainsi, Hélène, dites un seul mot; si votre cœur bat plus vite à la pensée que je vous aime, ah ! laissez-moi le deviner par un mot. Qui voudia nous séparer, nous arracher l’un à l’autre, si nos cœurs sont uni3 par l’amour? •
Ges paroles, bien que dites à voix presque basse, résonnèrent au cœur d’Hélène avec tant de passion, avec une telle énergie qu’elle trembla malgré elle et essaya de fuir; mais M. de Fernow lui tenait toujours la main dans les siennes ; loin de la lâcher, — et son bonheur avec — il la porta de nouveau à ses lèvres, puis doucement k ses yeux, à ses yeux brûlants. La petite main tremblait bien un peu, oui, elle cherchait même doucement à se dégager, mais elle devint bientôt plus docile et cédant peu à peu, sans plus de résistance, k l’étreinte de Fernow, elle finit par y répondre k son tour par une imperceptible pression.
Le moment du bonheur! murmurait en lui une voix mystérieuse. Mais, au fait, ce fut un moment du bonheur pour tous deux, pour elle et pour lui. Leurs cœurs s’étaient trouvés, s’étaient unis. Un rien de plus, et le feu que l’heureuse Hélène sentait bouillonner dans ses veines allait l’enivrer tout k fait, quand un baiser, un baiser ardent qu’elle sentit sur ses lèvres, vint la réveiller comme en sursaut.
Elle veut dégager sa main, elle veut fuir, mais c’est trop tard. Fernow passe son bras autour de sa taille, non plus pour l’attirer encore sur son cœur, non, mais pour l’entraîner dans la profonde embrasure de la fenêtre, car il a entendu distinctement, sur sa droite, un bruit de pas qui s’approchent avec rapidité.
« Restez tranquille, Hélène, au nom du ciel, restez tranquille, dit le jeune officier avec l’accent de la plus instante prière. Vous ne pouvez plus fuir. Quelqu’un vient, et sera dans cette salle avant que vous ayez atteint l’autre porte. On reconnaîtrait votre tournure, on vous poursuivrait, on irait aux enquêtes, et tout serait perdu, si le monde avait vent de notre bonheur.
— Mais ici? demanda Hélène toute tremblante d’angoisse. On me reconnaîtra, et c’en est fait de mon nom, de ma réputation.
— Courage, Hélène, courage.
— Oh ! du courage, j’en ai,» repartit Mlle de Ripperda, et revenue d’une première émotion de surprise, elle se
redressa haute et fière ; puis, jetant de ses yeux étincelants un regard rapide vers l’entrée de la salle, elle ajouta : « Je m’abandonne entièrement à vous, faites comme il vous plaira. »
En ce moment une porte s’ouvrit à deux battants, à droite de la salle, et livra passage à deux hommes précédés d’un laquais avec des flambeaux. Ces deux hommes échangeaient ensemble un entretien animé, c’étaient le baron de Wenden et le grand veneur, baron Rigoll.
M. de Fernow avait pris la jeune fille par la main et l’avait conduite au fond de l’embrasure. Après avoir déposé sur son front un nouveau baiser, il lui dit tout bas à l’oreille :
« Demeurez tranquille. Quand on apercevrait quelque chose à travers ce rideau, on ne vous reconnaîtra pas pour cela, encore bien moins se hasardera-t-on à m’adresser une question indiscrète, je vous le garantis. »
A ces mots, il rentra dans la salle, et se trouva alors si près du laquais, que celui-ci, reconnaissant en lui uu officier, leva ses flambeaux en l’air et s’arrêta tout court en regardant autour de lui.
« En avant! Qu’y a-t-il donc? * cria le grand veneur au valet.
Le laquais, pour toute réponse, fit un pas de côté, tendant ses flambeaux en avant.
« Mille diables, Fernow ! dit le baron de Wenden d’un ton bref. Qui diantre le pousse à errer ainsi à cette heure comme un spectre dans les salles obscures du château ?
— Je pourrais t’adresser la même question, mon cher Wenden.
— Pas du même droit du moins; car, comme tu vois, nous sommes deux ensemble, et je ne sache pas que les spectres et les rôdeurs de nuit aient l’habitude de se promener à deux.
— Et si maintenant j’avais pensé à toi, mon cher ami, répliqua M. de Fernow avec un sourire particulier, si je m’étais occupé de toi en venant faire ici, à cette heure, un bout de promenade ?
— Tu vois que Son Excellence me fait l’honneur de m’accompagner. Ainsi, mon cher, bonne nuit! »
M. de Fernow ne faisait aucun mouvement pour laisser les deux nouveaux venus passer outre et continuer leur route.
« Vraiment, dit-il, je serais désolé de retenir Son Excellence; telle n’est point du tout mon intention. Mais, raillerie à part, le fait est, mon cher Wenden, que j’ai quelque chose d’important à te dire, et je te serais infiniment reconnaissant si tu voulais bien m’accorder à cet effet un petit quart d’heure d’audience. Son Excellence, ajouta-t-il en se tournant vers le grand veneur, n’y fera, je pense, aucune objection, et consentira, je l’espère, à se dessaisir de toi un moment en ma faveur. »
Le baron Rigoll avait donné déjà plusieurs signes d’impatience; c’était une nature violente, voire même un peu brutale; aussi dut-il faire sur lui-même un grand effort pour répondre ceci d’une manière presque polie :
« Mais, monsieur de Fernow, vous devriez pourtant comprendre que nous ne venons pas nous promener ici, le baron de Wenden et moi, pour perdre du temps. Nous sommes réellement fort occupés. De quoi ? cela vous importe peu sans doute, mais il y a des affaires au travers desquelles un cavalier délicat ne vient pas se jeter à l’étourdie, quand elles ne le regardent point. Or vous êtes connu comme un homme très-délicat, monsieur de Fernow.
— En remerciant très-respectueusement Votre Excellence de son aimable compliment, répondit l’officier, je vous prouve que je ne suis pas sans le mériter, et je déclare à Votre Excellence qu’il ne m’est point venu à l’idée de me mettre en travers sur votre chemin, mais qu’il faut absolument que je dise deux mots à mon ami.
— Eh bien ! je pousserai la courtoisie envers vous aussi loin qu’elle peut aller, riposta le baron Rigoll d’un ton glacial ; je vais faire deux ou trois pas en avant afin de vous laisser le temps de dire à votre ami ces deux mots, selon vous, indispensables. »
L’officier s’inclina respectueusement et laissa passer Son Excellence. Alors, s’adressant à Wenden :
* Au nom de notre vieille amitié, Wenden, lui dit-il à voix basse, mais du ton le plus pressant, fais-moi un plaisir, rends-moi un service, je t’en conjure instamment. Quitte le château avec moi et suis-moi jusqu’à mon logement, j’ai à te communiquer quelque chose de la plus haute importance. »
Le chambellan regarda son ami avec tous les signes de la plus vive surprise.
« Fernow, lui dit-il, tu me parais singulièrement exalté.
— Oui, je suis fort exalté.
— Je le comprends, mon cher; mais que veux-tu? C’est une chose à laquelle il n’y a rien à faire. Je sais de source certaine que tu n’as aucun reproche à t’adresser, que tu n’as rien négligé de ce que tu pouvais faire, non certes. Je te le dis, Mlle de Ripperda est enchantée du grand veneur; elle donne les mains, de son plein gré, à cette alliance. Les suggestions étrangères ne sont absolument pour rien dans tout cela. Assurément la chose n’est pas agréable pour toi, cependant cette pensée pourra contribuer à alléger ta douleur. Demain, si tu veux, je serai tout entier à ton service. Mais maintenant, tu le vois, Son Excellence m’attend. »
L’officier d’ordonnance vit bien qu’il n’y avait rien à tirer de Wenden avec de bonnes paroles. Il hésitait pourtant à recourir à son moyen extrême. Il y eut un moment de silence. Tout à coup il se fit un léger bruit derrière le rideau de la fenêtre. Hélène avait fait un mouvement, un de ses bracelets s’était détaché et avait produit un petit bruit tout particulier en glissant le long de sa robe de soie jusqu’à terre. La tentative d’Hélène pour le ramasser avait trahi sa présence.
« Qu’est-ce que c’est que cela ? demanda le baron de Wenden étonné.
— Oui, qu’est-ce que cela veut dire? répéta l’officier d’un air non moins surpris.
— O Félix! Félix! dit le chambellan en riant ironiquîment. Tu es un pécheur incorrigible, et pourtant, avec cela, aussi innocent qu’un enfant qui vient de naître. Il faut que le baron Rigoll sache ce qu’il en est.
— Je t’en supplie en grâce, tais-toi.
— Non! je ne saurais être indiscret, puisque je ne sais rien, mais l’histoire est bonne à conter. »
Sur ce, il courut, suivi de Fernow, vers le grand veneur et lui cria en riant :
« Votre Excellence voit bien ce fin compagnon. Eh bien! il tient ici quelqu’un caché! Et pas mal, je suppose:; le bruit de tout à l’heure venait d’une robe de soie.
— Une robe de soie ! dit le grand veneur en grimaçant un sourire. Mais, baron, venez maintenant, il est grand temps. «
M. de Fernow se trouvait aans la situation la plus pénible. Il lui fallait prendre enfin une résolution et procéder h l’arrestation du chambellan. Il serra fortement son sabre dans sa main gauche, rajusta son casque, et s’avançant d'un pas délibéré, il allait prononcer la désagréable formule usitée en pareil cas, lorsque la porte de la salle à manger, s’ouvrant tout à coup à deux battants en face d’eux, livra passage à la figure souriante de M. Kindermann. Le digne valet de chambre portait majestueusement un flambeau à deux branches. La vue de nos trois compagnons parut le combler d’aise, il cligna des yeux et fit la bouche en pointe comme une carpe. Quant à l’officier d’ordonnance, une telle rencontre l’arrangeait parfaitement; il recula d’un pas pour le laisser
Ê asser, et ce fut avec la plus respectueuse politesse que [. Kindermann salua successivement Son Excellence, M. le baron de Wenden, puis M. de Fernow, chacun selon son rang et sa dignité ; après quoi, tout en se coulant au milieu d’eux, il dit d’un ton de fausset :
« Son Altesse est invitée à prendre le thé chez la princesse Élise. Son Altesse y sera vers neuf heures. »
Sur ce, la tête haute, il se dirigea vers la petite porte
de gauche qui conduisait aux escaliers dérobés et aux corridors secrets du château, et il y disparut.
« Malédiction! dit le grand veneur, s’adressant à luimême plus qu’à tout autre.
— C’est fort désagréable, fit le chambellan en se tournant vers le baron Rigoll. Que faire?
— Allons à la maison, c’est évidemment le parti le plus prudent.
— Chez moi? demanda le baron de Wenden.
— Je n’ai rien de mieux à proposer, répondit le grand Veneur.
— Et toi, Fernow?
— S’il te reste une place pour moi, je t’accompagne.
— - Partons donc, si Son Excellence y consent. »
Que devait faire M. de Fernow? S’il les laissait partir seuls pour tirer Hélène de sa cachette et lui servir de gnide à travers la salle, il connaissait assez la curiosité du grand veneur pour ne pas douter qu’il ne se postât quelque part, afin d’épier l’inconnue. Il ne pouvait donc perdre de vue un seul instant le baron Rigoll, et il devait d’autre part, sur l’ordre exprès du régent, suivre le chambellan. Comme son cœur battait d’angoisse et de ravissement tout ensemble, quand ils approchèrent de la fenêtre du milieu où se tenait cachée Mlle de Ripperda! Comme il se hâta de passer outre en entendant Wenden murmurer tout bas à l’oreille du grand veneur : « C’était ici. Oh! je ne me trompe pas aisément en ces sortes d’affaires. »
Ils atteignirent enfin l’extrémité de la salle, et lorsque la porte se fut refermée sur eux, le jeune officier respira longuement et profondément. Ses pensées restaient derrière lui, et, sans être vu de ses compagnons, il comprima de sa main droite les battements de son cœur. En bas, devant la porte principale du château, la voiture de Son Excellence attendait, ils s’y installèrent tous trois aussi commodément que possible et arrivèrent en quelques minutes au logis du baron de Wenden.
C’était un élégant appartement de garçon, pourvu de
toutes les commodités et de toutes les superfluités imaginables, telles que tableaux, armes, statuettes, fauteuils, chaises et divans de toute forme et de toute grandeur. On proposa une partie de whist.
Le jeu commença, et comme ils étaient tous trois bons joueurs, ce fut un whist parfait. On n’entendait que le bruit des cartes et les mots de tries et d’honneurs, et le jeu n’était interrompu que par une tasse de thé que l’on prenait de temps à autre, ou un cigare que l’on allumait. Le baron Rigoll allait prendre sa place en face du mort lorsque le valet de chambre de Wenden entra et lui présenta une carte de visite qu’un étranger venait de remettre pour Sou Excellence. Le grand veneur jeta un regard sur la carte et parut surpris, presque effrayé. Aussitôt il se leva de sa chaise et demanda :
« Où est l’étranger?
— Il attend dans le vestibule, » répondit le valet de chambre.
Sou Excellence tendit la carte en question au chambellan par-dessus la table.
« Vous me permettrez, dit-il, de recevoir ici cette personne. C’est un de mes bons amis, le comte Hohenberg, » ajouta-t-il en se tournant du côté de M. de Fernow.
Là-dessus, il sortit précipitamment, et rentra presque aussitôt avec la personne annoncée, qu’il présenta selon les règles d’usage.
Le comte Hohenberg était un homme de quarante ans environ, d’une figure sérieuse, mais un peu fatiguée. Sa taille était svelte et élégante; il portait des moustaches comme les militaires, avait une contenance fière et l’air résolu. Il salua avec aisance, pria ces messieurs de l’excuser s’il les dérangeait, ce qu’il regrettait d’autant plus ajouta-t-il, qu’il ne s’était permis de pousser jusque chez le baron de Wenden, que pour lui enlever le grand veneur.
Le baron Rigoll, qui d’habitude n’était pas un homme à grandes cérémonies, gardait devant l’étranger une attitude polie jusqu’au respect le plus humble. Après
s’être excusé lui-même brièvement, il s’éloigna avec le comte.
M. de Fernow n’était guère contrarié que le jeu cessât; il se renversa dans son fauteuil, chassant haut et loin devant lui la fumée de son havane et réfléchissant tout bas s’il devait s’ouvrir de sa désagréable commission d’une manière détournée ou la jeter brusquement à la face de son ami.
Celui-ci, plongé dans une médition profonde, regardait les flambeaux posés sur la table.
« Connais-tu le personnage qui était là tout à l’heure? lui demanda enfin Fernow.
— J’en ai entendu parler, répondit Wenden.
— Par qui ?
— Par S., je crois.
— Et doit-il séjourner longtemps ici?
— Cela dépend des circonstances.
— Te plairait-il, ajouta Fernow après une courte pause, de m’entendre maintenant sur une autre affaire?
— A vrai dire, je suis un peu fatigué, répliqua Wenden en bâillant.
— Après le dîner, j’ai eu par hasard une audience du régent.
— Comment cela? demanda le chambellan, et quand l’officier lui eut conté le fait qui l’avait déterminé à entrer dans le cabinet du régent, il ajouta :
« Que voulait-il?
— Je t’expliquerai cela plus tard. Il caysa d’abord avec moi de choses et d’autres, s’enquit de ma position, et je me permis alors de lui faire connaître ce qui nuisait à mon avancement et pourquoi je n’étais pas encore au nombre des adjudants.
— Et il a bien pris la chose?
— Le mieux du monde.
— Yois-tu? Le moment du bonheur, comme je te le disais I
— C’est bien aussi ce que j’ai pensé. Mais ensuite la conversation est tombée.... sur toi.
— Par tous les diables! sur moi! répliqua Wenden,
passant subitement de l’indifférence à l’attention la plus éveillée. Sur moi? Ah! je suis curieux....
— Je l’étais aussi moi-même, mon cher Wenden. Mais, — ne prends pas mal ce que je vais te dire, — j’aimerais mieux qu’il ne m’eût pas parlé de toi.
— Tu redoubles ma curiosité, s’écria le chambellan tout effrayé. Allons, pas de plaisanterie. Sois franc et dis-moi la vérité. T’a-t-il parlé de moi d’une manière générale, ou est-il entré dans quelques détails?
— Il est entré dans plusieurs détails.
— Sois raisonnable, Fernow, continua Wenden réellement inquiet en se passant la main sur le front. Tu n’es pourtant pas un enfant, et tu sais que toute plaisanterie a ses bornes. Eh bien! si tu fais là une mauvaise plaisenterie, je te la pardonnerai volontiers.
— Mais je ne plaisante pas le moins du monde.
— Alors parle, au nom de Dieu, dit le chambellan d’un ton suppliant et à demi-voix, en se renversant dans son fauteuil d’un air résigné et posant son cigare h côté de lui sur la table de jeu.
— Son Altesse m’a donné une commission pour loi.
— Une commission dont tu dois t’acquitter en ami?
— Pas précisément, mais plutôt en officier d’ordonnance.
— Oh! voilà qui me surprend tout à fait. Mais parle donc, parle, je suis prêt à tout, bien que je ne soupçonne pas du tout ce que peut avoir à me reprocher Son Altesse. •
— Songe au petit billet.
— Eh bien! s’écria le baron en tendant le corps eu avant et regardant fixement son ami.
— Rappelle-toi ton entretien avec la princesse Élise. Son Altesse paraît l’avoir remarqué avec déplaisir ; pourquoi? je ne m’en fais vraiment aucune idée; mais tu le sais peut-être mieux que moi.
— Je n’en sais rien du tout, s’écria vivement Wenden. Mais ta commission maintenant, ta commission!
— 11 m’en coûte de la remplir. Son Altesse, sans être
indisposée contre toi, t’ordonne de garder les arrêts chez toi un couple de jours — tu peux prétexter une indisposition — et de ne reparaître au château que sur un ordre exprès d’Elle.
— C’est une disgrâce, une disgrâce évidente! dit le baron en se levant brusquement. A qui puis-je la devoir? »
Et c’en fut fait tout h coup de ce calme imperturbable qu’il affectait si volontiers; c’en fut fait de ce doux et uniforme sourire qui donnait à ses lèvres, que dis-je? à toute sa physionomie l’apparence d’une eau tranquille et unie comme un miroir. Maintenant ses traits crispés, ses yeux, ses gestes, tous les mouvements de son corps trahissaient en lui une agitation maladive et comme un flot de pensés prêt à déborder de toutes parts.
« Ne te tourmente pas ainsi, lui dit doucement Fernow, en se levant à son tour. C’est l’affaire de deux ou trois jours. Tu connais mon amitié pour toi. Demain, après-demain, je me hasarderai, sois-en sûr, à te rappeler au souvenir du régent.
— Es-tu donc à ce point en faveur?
— C’est bien possible.
— Au fait, tu as porté la main au bon endroit, s’écria Wenden d’un ton qui n’était pas précisément amical. Mais fais-moi le plaisir de me laisser seul à présent. Je suis trop excité, trop hors de moi pour supporter même ta compagnie.
— Un philosophe comme toi? dit Fernow. Que t’importe un léger nuage qui obscurcit le ciel de la cour? Toujours est-il que ta théorie se confirme d’une manière éclatante.
— Au diable ma théorie! Elle m’a frappé en plein visage, ma théorie. Je. croyais mettre la main sur le bonheur, et c’est le malheur que j’ai attrapé. — Bonne nuit!
— Bonne nuit donc. Je viendrai te voir demain. »
J^à-dessus, nos deux amis se séparèrent, et tandis que
l’un, en proie aux plus sombres pensées, arpentait sa
chambre d’un bout k l’autre à pas précipités, l’autre s’en allait heureux par les rues, heureux, non, mais transporté; il. regardait le ciel étoilé, il jouissait de cette nuit sereine, il pensait à la légère pression de la main d’Hélène, qui avait parlé plus haut à son cœur que ne l’eussent pu faire mille paroles, et k cette pensée, ce cri involontaire s’échappait de son cœur attendri : « Ah! ce moment, c’était celui du bonheur! »
' CHAPITRE YIII.
UN ATELIER DE PHOTOGRAPHIE
Le monde est plein de contrastes, et il ne S’agit pour les voir que d’ouvrir les yeux. Pour prendre un exemple entre mille, la maison habitée par le baron de Wenden, avec son élégante façade et son air distingué, se prolongeait par son arrière-corps sur une rue sombre et silencieuse, bordée de constructions anciennes, chétives et » d’aspect misérable.
Une de ces vieilles maisons, la plus grande et la moins laide en son genre, rentre dans le cadre de notre histoire. Nous prierons le lecteur de vouloir bien nous y suivre. On y pénètre par un escalier obscur aux marches de bois vermoulu et criant sous les pieds. Il est environ dix heures du matin, les nombreux enfants dont la maison est peuplée sont k cette heure ou k l’école, ou occupés k un travail quelconque; aussi toute la maison est-elle assez paisible. Au rez-de-chaussée, il est vrai, un serrurier fait grincer la lime; au premier, des cordonniers battent le cuir; au second, une femme crie et gronde; mais tous ces bruits-lk n’ont pas de retentissement bieu lointain et ils expirent tout k fait au quatrième étage. Lk, notre oreille est agréablement frappée
UN ATELIER DE PHOTOGRAPHIE
d’une voix claire et fraîche de jeune fille; elle chante ce couplet si connu :
Joies et peines, désirs,
Flux et reflux sans fin de pensées inquiètes,
Élans et plaintes vers le ciel,
C’est pour l'âme un trouble mortel;
Seule, seule est heureuse l’âme qui aime.
À èa manière simple et naïvê dont elle chante, on devine qu’elle sait ce qu’elle chante, que son cœur de temps en temps bat plus vite, et qu’elle est heureuse dans son amour. Sur la porte derrière laquelle cette voix se fait entendre, un morceau de papier porte ces mots : « Madame veuve Weiher, tresseuse de paille en tout genre. » La voix est si fraîche et si jeune que nous entrerions volontiers pour faire choix d’un chapeau de paille ou acheter un étui à cigares; mais la marche de notre récit nous force à passer outre et à gravir encore un étage. Là, nous nous arrêterons devant une porte où se lit cette inscription : « Atelier photographique d’Henri Boehler. » Qu’on se représente une chambre spacieuse, dont le plafond, formant un angle obtus, suit l’obliquité du toit. En face de la porte, une grande fenêtre dont l’encadrement et les châssis montrent clairement qu’elle ne sert que depuis peu de temps au jeu de l’appareil photographique. En effet les autres fenêtres de la maison, avec leurs petits carreaux de vitre poudreux, attestent qu’elle dut présenter autrefois le même aspect.
Les murs de la chambre sont blanchis à la chaux, et son mobilier est des plus modestes : en face de la fenêtre un poêle, à côté du poêle une large table de sapin, avec une couple de chaises et un coffre, le tout également en sapin. Près de la fenêtre on a ménagé une sorte de petit cabinet élégant, presque riche. Il se compose d’un marchepied élevé, couvert d’un bout de tapis et fermé d’un paravent garni de vieux rideaux de soie drapés d’une manière pittoresque. Ajoutez une chaise en bois de chêne sculpté, une petite table ronde à pied tordu et, sur cette
table, un grand vase rempli de fleurs. En avant de ce cabinet, se dresse sur un support fixe l’appareil photographique, maintenant recouvert d’une toile brune; on dirait la cage d’un serpent monstrueux. Enfin, tout le long des murs, une foule de dessins photographiés, les uns encadrés, et les autres sans cadre et fixés avec de petits clous. Quelques-uns de ces dessins peuvent passer pour parfaitement réussis, mais d’autres, notamment ceux qui représentent des groupes de plusieurs personnes, laissent beaucoup à désirer. Les figures des personnages trahissent la gêne et l’effort. On dirait de tous ces genslà qu’ils ont affecté la pose la moins naturelle; ils ont l’air crispé, leur sourire est triste, et leur regard tellement fixe que le spectateur ne peut se défendre en les voyant de les prendre pour des insensés ou des apoplectiques.
Entre tous ces portraits, il y en a un pourtant d’un fini irréprochable, d’une beauté exquise; c’est le portrait d’une jeune fille. Reproduit plusieurs fois, et toujours sans retouche aucune, il doit être d’une ressemblance merveilleuse avec son modèle. La jeune fille porte une simple robe de maison, mais elle a un port de reine. La tête haute, elle semble regarder en l’air avec ses yeux bleu clair. Ce qu’elle regarde doit être quelque chose d’agréable, à en juger par l’expression de sa figure et de ses fines lèvres légèrement ouvertes. Son visage rond est encadré d’une abondante chevelure relevée sans art et pourtant avec une coquetterie peu commune. Elle laisse pendre ses mains posées l’une sur l’autre et tient entre ses doigts quelque chose comme un bouquet; mais, à regarder de plus près, on voit que c’est un nœud de paille artistement tressée. Un des exemplaires de ce joli portrait est encadré dans un beau cadre de bois sculpté, et autour du clou qui le tient suspendu s’élève une touffe de fleurs des champs desséchées, qui s’iucline gracieusement sur le bord supérieur du cadre. On croirait que la jeune fille regarde ces fleurs, et qu’elles lui rappellent, tant sa figure rayonne de bonheur, le souvenir d’une heure fortunée.
UN ATELIER DE PHOTOGRAPHIE. Ô7
Il y a dans cette chambre trois personnes : près de la table de sapin est assise une vieille femme, simplement, mais proprement mise, avec une bonne figure qui respire la joie et la bienveillance. On devine en la voyant qu’elle aime à rire et que les moindres occasions doivent suffire pour la mettre de bonne humeur. Le maîtra de l’atelier, M. Henri Boehler, est également assis à cette même table; c’est le fils de la bonne vièille, dont il est le portrait frappant.
C’est un jeune homme de taille élancée, de forte membrure, de vingt-six ans peut-être, avec une jolie figure ouverte et loyale, des cheveux blond clair naturellement bouclés, auxquels il paraît tenir beaucoup, car ils sont soigneusement peignés, et les quelques boucles rebelles, qui de toutes parts tendent à s’échapper, sont avec soin ramenées autour du front et sur les tempes.
La troisième personne est assise à une table particulière, à proximité de la fenêtre; c’est également un jeune homme, du même âge que le photographe, mais celui-là, la nature l'a traité en vrai marâtre. Sa figure maigre et bistrée est ombragée de cheveux noirs pendants. Il est de petite taille et de chétive apparence, et sa poitrine bombée forme une saillie si prononcée qu’il pourrait presque y poser son menton pointu. De plus, il a l’épaule gauche beaucoup plus haute que la droite, et la pose forcée qu’il se donne, pour dissimuler ce défaut, communique à toute sa personne je ne sais quelle gêne encore plus disgracieuse que sa difformité physique. Ce petit homme est peintre, c’est lui qui retouche les photographies, qui empourpre les joues des jeunes dames qui se font tirer au daguerréotype. Comme il porte toujours en travaillant la tête penchée sur son épaule gauche, il en a pris sans doute l’habitude de regarder tous les objets de bas en haut, ce qui donne à sa figure l’expression d’une curiosité sournoise. Mais nous sommes malheureusement forcé d’ajouter que ce louche regard tient surtout à son caractère et qu’il s’explique tout simplement par une instinctive méfiance à l’égard de tout être bienvenu et mieux
traité que lui par la nature. Peut-être a-t-il, lui aussi, étant enfant, rêvé plaisir, bonheur et amour; peut-être plus tard, sans se rendre bien compte de sa taille contrefaite, ou par un coup de désespoir, s’est-il hasardé à parler d’amour à une jeune fille, dont le malicieux sourire l’aura précipité sans pitié de toute la hauteur des cieux dans cet abîme sans fond où il n’y a plus que des pleurs, des grincements de dents et des mains crispées. Le fait est qu’il se tord les mains presque constamment, et quand il parle, il remue les doigts d’une manière convulsive, les élevant le plus souvent contre son visage, comme pour s’en faire un appui. Peut-être encore est-ce de sa part pure vanité, car la nature, qui lui a refusé tout le reste, l’a par exception gratifié d’une petite main blanche, admirablement belle.
M. Krimpf donc — c’est le nom de ce petit peintre — était assis là et faisait les retouches accoutumées. La vieille Mme Boehler tricotait un bas, tandis que son fils avait devant lui une plaque de verre qu’il polissait de son mieux avec un petit chiffon de linge fin, soufflant dessus de temps en temps pour voir s’il y restait encore quelque petite place grasse. Nous devons ici faire remarquer que M. Boehler tenait ce chiffon d’une manière étrange, ce qui venait d’une blessure assez grave qu’il s’était faite depuis peu par un malheureux accident à l’index et au doigt du milieu de la main droite.
« Il paraît qu’il ne viendra encore personue aujourd’hui, dit-il, en regardant sa vieille mère; cependant je ne veux pas m’en plaindre, car si l’on venait chez nous comme chez les boulangers, je serais capable, ma foi 1 de finir par devenir riche, et je n’y songe point en vérité.
— Il est encore de bonne heure, repartit Mme Boehler; et l’on ne vient guère ici que vers midi; u’est-ce pas l’heure où l’on a la meilleure lumière, comme tu le dis toujours? »
M. Krimpf pencha la tête un peu plus sur son épaule gauche, comme s’il eût voulu regarder son ouvrage à distance, puis il laissa tomber ces mots négligemment :
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« C’est la concurrence qui fait cela, la grande concurrence. De nouveaux photographes se sont établis depuis .quelques jours sur la place du Marché, dans la rue des Taillandiers et dans la rue des Roses. Celui de la place du Marché a fait construire un magnifique atelier, tout en verre et en fer.
— Oh! nous avons ici aussi un jour excellent, répliqua M. Boehler; nous sommes en plein nord, et point de murs derrière nous qui réfléchissent la lumière.
— De plus, continua M. Krimpf, le photographe du Marché a disposé un élégant salon, où les dames et les messieurs peuvent attendre. Avec cela, il a engagé un sculpteur habile, qui enseigne les plus belles attitudes.
— Nous n’avons pas de salon , c’est vrai , riposta le photographe, et pour ce qui est du sculpteur, je crois que nous ne redoutons la rivalité de personne en fait de poses et d’attitudes. Vous devez pourtant convenir, Krimpf, que nous avons fait dans les derniers temps des choses ex- . traordinairement réussies.
— De très-belles chpses, dit la vieille, et prenant dans sa main droitë l’aiguille qu’elle venait de finir, elle s’en servit pour désigner le portrait de la jeune fille dont nous avons parlé plus haut. « Y a-t-il chez tous les photographes quelque chose de mieux que le portrait de Rose? » ajouta-t-elle.
Pendant que sa mère parlait ainsi, M. Boehler s’était arrêté de frotter sa plaque de verre et il regardait avec un tendre sourire le portrait de la jeune fille.
« Oui, c’est très-bien réussi, » dit-il à demi-voix.
M. Krimpf avait en même temps jeté de ce côté son louche regard, et un sourire, moitié triste et moitié joyeux, grimaçait sur ses lèvres, contre lesquelles il tenait ses doigts appuyés, selon son habitude.
« C’est très-bien réussi en effet, dit-il à son ttur, et si l’on pouvait le mettre en montre, ce portrait suffirait à lui seul pour nous amener une foule de clients. *
— Non, non, je n’y consentirais jamais, fit brusque-
ment le photographe en lui coupant la parole, quand Rose elle-même pourrait s’y décider.
— Oh! soyez parfaitement tranquille, reprit vivement Krimpf en se penchant de nouveau sur son ouvrage, elle ne s’y résoudra jamais, dussiez-vous y trouver le plus grand avantage. Elle se soucie bien, la fière demoiselle, de votre clientèle, de vos succès! »
En entendant ces mots, Mme Boehler avait hoché la tête, et pour la première fois son visage prit une expression sérieuse.
« Krimpf, Krimpf, dit-elle alors, voilà un point sur lequel vous devenez toujours mauvais, et pourtant vous ne savez rien, assurément rien.
— Ne voit-on pas tous les jours dans les montres des comtesses et des princesses?
— Qu’une grande dame se soucie fort peu d’être livrée à la curiosité banale de la foule, je le comprends parfaitement. Quand ces dames-là vont étaler au théâtre et au concert leurs dentelles et leurs brillants, force leur est bien de se résigner à ce que des milliers d’yeux se braquent sur elles et les dévisagent tout à léur aise s Mais pour une jeuhe fille modeste, qui ne demande rien au monde entier, c’est tout à fait différent. Ne prenez pas mal ce que je vais vous dire, Krimpf; si vous aviez une sœur....
— Ou une bien-aimée, dit perfidement le petit peintre. ...
— Vous ne souffririez pas, continua M. Boehler, sans prendre seulement garde à cette interruption, vous ne souffririez certainement pas qu’on la regardât fixement et que l’on demandât : « Quelle est donc cette jeune fille? « Gomment s’appelle-t-elle? Que fait-elle? Où demeure- « t— elle ? »
— Eh 1 pour ce qui est de cela, répliqua le peintre après un court silence, Mlle Rose ne met pas précisément la lumière sous le boisseau, et elle se laisse fort bien voir dans la rue.
— Oui, quand il faut qu’elle sorte ou lorsqu’elle va se promener avec sa mère dans le jardin du château, ob-
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serva le photographe d’un ton presque irrité et en frottant sa plaque avec plus d’énergie qu’il n’eût été nécessaire.
— L’effet est le même , reprit avec obstination M. Krimpf. Je l’ai souvent déjà rencontrée et j’ai entendu maintes fois des lieutenants ou autres se demander en la voyant : « Quelle est donc cette belle enfant? « Comment s’appelle-t-elle? Que fait-elle? Où demeurent t-elle? »
— Et quand vous auriez entendu réellement faire de telles questions, répliqua le photographe de mauvaise humeur, toujours est-il que Rose n’y a jamais donné lieu. Pouvez-vous dire le contraire? ajouta-t-il après une pause, en voyant le peintre hausser les épaules et se pencher sur son travail. A-t-elle jamais adressé un% oeillade à un seul de ces promeneurs dont vous parlez? A-t-elle jamais, par ses manières, provoqué leurs indiscrètes questions? »
M. Krimpf considérait le dessin qu’il avait devant lui avec une attention telle que l’on eût pu croire qu’il n’avait pas autre chose en tête. Il prit un autre pinceau de l’air le plus indifférent et chercha longtemps un beau bleu pour azurer la robe de la dame qu’il était en train de retoucher. Quand il eut enfin trouvé à peu près ce qu’il cherchait, il secoua la tête d’un air satisfait et jeta ces mots négligemment :
« Je dois ayouer que Mlle Rose ne donne en effet, dans la rue, à personne l’occasion de s’occuper d’elle ou de la suivre. »
Il prononça ces mots * dans la rue » avec une intonation si forte que la vieille Mme Boehler elle-même en fut frappée et hocha la tête. Quant à son fils, il ne put s’empêcher de répondre :
« Krimpf, vous avez dit d’une façon singulière que Rose ne donnait, dans la rue, aucune occasion à personne de la regarder et de s’enquérir d’elle, qu’il n'y avait rien à dire à la manière dont elle se conduisait dans la rue. Se conduirait-elle donc autrement ailleurs que dans la rue? »
M. Krimpf fit de nouveau un petit mouvement d’épaules, allongea ses lèvres en pointe, et leva contre la lumière l’ongle du pouce de sa main droite, pour mieux voir un mélange de couleurs qu’il y avait étendu.
«Voyez-vous, mon cher Boehler, dit-il en même temps, voilà votre vieille antienne qui recommence. Je n’ai besoin que de vous dire un mot innocent, pour que vous vous y cramponniez aussitôt, que vous me mettiez pour ainsi dire le pistolet sur la gorge; et si je me permets alors une remarque quelconque, cela signifie à vos yeux que je cherche la guerre et la dispute. »
Mme Boehler fit signe des yeux à son fils de laisser tomber l’entretien, mais celui-ci sembla ne vouloir pas f prendre garde, et l’on voyait clairement qu’il se trouvait dans un état d’agitation violente dont il s’efforçait en vain de se rendre maître. Son oeil étincelait, toute sa figure était en feu et il avait les lèvres crispées.
« Je voulais tout simplement dire, continua M. Kri,mpf d’un air indifférent....
— Oh! vous feriez mieux de ne rien dire du tout, fit brusquement Mme Boehler en l’interrompant tout court. Pouvez-vous donc trouver du plaisir à troubler mon fils avec des histoires que vous savez mieux que personne n’avoir de réalité que dans votre cervelle? »
Le peintre regardait Mme Boehler avec un sourire tout particulier, presque doux, un sourire qui semblait dire : « Bonne femme! âme candide! que je te plains du fond de mon cœur loyal! » — Puis, levant sa main droite à la hauteur de sa bouche, il toucha légèrement ses lèvres du bout des doigts, comme pour s’imposer silence à luimême; après quoi, reprenant son pinceau, il se remit à peindre le plus tranquillement du monde.
« Non, non, il faut qu’il parle, dit le photographe d’un ton résolu, mais qu’il parle en ternies précis. Krimpf, je fais de vous le plus grand cas; sur ce point seulement, vous n’agissez pas loyalement avec moi. Je sais fort bien ce que vous voulez dire, mais vous ne pouvez me citer aucun fait. Vous n’avez contre cette fille que de méchantes
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remarques, et pourtant croyez-moi, Krimpf, je vous serai infiniment reconnaissant, si.... »
Il dit ces derniers mots d’une voix étouffée, comme un homme qui se repent de ses propres paroles; il fut d’ailleurs incapablé d’achever sa phrase.
« Ne va donc pas te mettre martel en tête, lui dit sa vieille mère; tu sais bien ce qu’il te va dire, Dieu juste! Eh ! quand Rose jetterait de temps en temps un regard sur la maison en face, qu’est-ce que cela fait, un regard? Moi aussi, dans ma jeunesse, je n’ai pas toujours eu les yeux fermés, et pourtant je suis devenue une brave ménagère, une bonne mère de famille, je puis bien me rendre cette justice. — Ah ! la belle affaire, un regard l
— Il y a regard et regard, dit M. Krimpf.
— Ainsi vous prétendez que Rose envoie des œillades à la fenêtre en face, comme il ne convient pas de le faire à une jeune fille?
— Comme il ne convient pas à une jeune fille, ce n’est pas précisément ce que je veux dire, reprit le peintre avec une lenteur calculée, non, mais comme ne le devrait peut-être pas faire une jeune fille qui a déjà un amoureux, presque un fiancé; enfin comme il ne convient certainement pas qu’une jeune fille de notre condition en adresse à un homme de ce rang-là.
— Krimpf, s’écria M. Boehler avec force, pas de mi- ■ lieu! Cesse tes méchants propos ou déclare-moi nettement ce que tu penses et ce que tu sais.
— Des méchancetés, rien que des méchancetés, murmura tout bas la vieille femme.
— Eh bien? continua Boehler en s'adressant à Krimpf qui gardait le silence.
— Oh! c’est très-simple, et je n’avance jamais rien que je ne puisse prouver. — II y a de certaines heures dans la journée, continua-t-il du ton indifférent dont il eût commencé une de ces histoires qui débutent ainsi : * II « y avait une fois un roi, etc., » — il y a dans la journée de certaines heures où Mlle Rose ouvre sa fenêtre et s’y laisse voir. Vous savez, sa fenêtre est juste au-dessous de
la nôtre, ainsi cela ne saurait s’adresser à vous. Elle s’installe donc à sa fenêtre; mais, avant de s’y installer, elle commence par chanter, et elle a une belle voix qui résonne haut et loin. L’avez-vous déjà entendue chanter? demanda-t-il avec un sourire d’espion.
— Oui, je l’ai déjà entendue, dit Boehler brièvement.
— Eh bien! donc, continua Krimpf du ton le plus calme du monde, je parie cent contre un qu’elle se met à la fenêtre avec une intention déterminée.
— Et quand cela serait, dit Mme Boehler en l’interrompant brusquement, voudriez-vous, par hasard, défendre à cette jeune fille de se mettre à la fenêtre et d’y respirer l’air frais?
— Moi? pas du tout. Je ne veux absolument rien lui défendre. Oh 1 si vous vouliez seulement comprendre une fois pour toutes combien j’agis loyalement avec vous! Là où je suis, de cette place, ne suis-je pas en mesure de voir ce qui se passe dans le voisinage? Vous me l’accorderez certainement. Or, ce que je vais vous dire maintenant, ne puis-je pas l’avoir vu? En face de notre maison s’élève, comme vous savez, cette immense construction dont la magnificence écrase notre pauvre rue et semble vouloir nous interdire de trop étroits rapports avec le grand monde qu’elle abrite sous ses lambris. Mais ce grand monde-là, continua-t-il méchamment, aime pourtant à se rapprocher de nous de temps en temps. Ainsi, au premier étage de cette belle maison, il y a une fenêtre juste en face de celle de la veuve Weiher. Mais tenez,, le chant a cessé, Rose est maintenant à sa croisée, tandis qu’à celle d’en face se trouve, ou je me tromperais fort, un jeune seigneur, vraisemblablement en robe de chambre, car il est encore bien matin. Il regarde soi-disant dans notre triste rue, soit à l’aide de sa lorgnette, soit avec ses yeux seulement, et se livre à toutes sortes de petites extravagances. Il pose ses doigts sur sa bouche ou presse sur son cœur un bouquet qu’il a à côté de lui, peut-être aussi s’évente-t-il avec son mouchoir de poche pour.... »
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Aux premières paroles de M. Krimpf, le photographe avait voulu se lever brusquement, mais sa vieille mère, posant sa main sur son bras, l’avait supplié d’un regard de se tenir tranquille. Cependant, lorsqu’il entendit le peintre énumérer toutes ces particularités avec sa méchanceté habituelle, il n’y put tenir davantage, il se leva d’un bond, tira péniblement sa respiration et alla se mettre dans la chambre, à une place d’où ses yeux pouvaient embrasser la maison en question.
M. Krimpf ne le regarda seulement pas, mais se remettant paisiblement à son travail de retouche, il dit après une pause :
« Ai-je tort ou raison? »
Mme Boehler était allée aussi rejoindre son fils, et son visage, d’ordinaire si enjoué, s’était tout rembruni. Qu’il y eût quelqu’un à la fenêtre en face, sur ce point M. Krimpf avait certainement raison ; et si le lecteur veut regarder avec nous de l’autre côté de la rue, il remarquera en effet une fenêtre ouverte au premier étage; près de cette fenêtre un fauteuil, et sur ce fauteuil un jeune homme nonchalamment assis, le bras appuyé sur le rebord de la croisée, la tête dans sa main, et l’index de cette main collé sur ses lèvres. Ce jeune homme a dfcs cheveux blonds bien lissés; son menton et ses joues sont rasés avec soin, sa bouche fine est entr’ouverte par un sourire et ses yeux vifs sont attachés fixement sur un point qui lui fait face. Ce personnage n’est autre que notre ancienne connaissance, le chambellan de Wenden, qui s’ennuie extraordinairement de garder les arrêts chez lui et semble fort satisfait d’avoir trouvé dans son voisinage un amusement passager.
Le photographe passa violemment sa main sur ses cheveux bouclés, qu’il rabattit sur son front. Le jeune homme en face souriait d’un air aimable; après avoir incliné légèrement la tête à plusieurs reprises, il prit le bouquet dont avait parlé Krimpf.
« Eh bien? demanda de nouveau ce dernier. Ai-je tort ou raison?
— Voyez-vous, Krimpf, dit alors la vieille MmeBoehler d’un ton courroucé, je ne puis comprendre quel plaisir vous trouvez à tourmenter mon fils avec ces misères. Qu’est-ce que cela peut faire à la pauvre Rose, qu’il y ait réellement là-bas, à la fenêtre, un jeune homme, et que ce jeune homme se livre à mille extravagances? Elle ne le regardera même pas, elle s’occupera de sa cuisine ou de son tressage de paille. Comment pouvez-vous vous imaginer qu’elle est juste en ce moment à sa croisée au-dessous de nous? Connaissez-vous si mal la veuve Weiher? Elle a des yeux de faucon, et Rose serait bien reçue.
— Que la veuve Weiher ait des yeux de faucon, je n’en ai jamais douté, répliqua le petit peintre avec un regard dédaigneux; toutefois ce n’est pas pour sa fille. Il faut qu’elle soit, pour continuer votre comparaison, aveugle comme une chouette, autrement elle aurait dû remarquer depuis longtemps tout ce manège. Oui, depuis bien longtemps!
» — Non, ce n’est pas possible, dit avec rage le jeune
Boehler. Il ne se peut pas que Rose soit en ce moment à sa fenêtre et qu'elle s’occupe à lancer des œillades en face. Elle ne saurait me faire un tel outrage ; elle ne me le fera pas. J’ai honte, en vérité, d’en avoir eu seulement la pensée. De votre part je trouve la chose concevable, Krimpf, ajouta-t-il d’un ton presque méprisant.
— Une telle remarque ne me saurait blesser, je suis sûr de mon fait , murmura entre ses dents le brave Krimpf.
— Etmoi.je veux m’en assurer, dit résolûment M. Boehler. La fenêtre de la chambre à coucher est justement ouverte. Je puis, en me penchant dehors, voir à l’étage inférieur, et je le veux faire cette fois, par Dieu! pour réduire Krimpf au silence. Restez ici, ma mère, continuat-il, lorsque, en se retournant, il vit que la bonne vieille s’apprêtait à l’accompagner.
— Mais il faut que j’aille avec vous, observa le peintre en souriant à sa façon et en dardant deux éclairs sinistres de ses yeux à demi fermés; il faut que j’aille avec vous, autrement la partie serait par trop inégale. »
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Mais M. Boehler avait déjà gagné la chambre voisine et s’était posté près de la fenêtre, le cœur palpitant. 11 avait peine à respirer, et son sang bouillonnait par tout son corps, comme s’il eût eu la fièvre. Avant de regarder à la fenêire de Rose, il saisit convulsivement le rebord de la sienne.
Oh! pourquoi fallut-il que le peintre eût raison? Pourquoi Rose étaitrelle en ee moment, bel et bien, à sa fenêtre?
Pourquoi se penchait-elle en dehors de manière à lui laisser voir son abondante chevelure, son cou, sa taille même et sa petite main, qui, levée en l’air et légèrement posée sur la barre extérieure de la croisée, servait de point d’appui à sa tête gracieuse? Il aurait volontiers jeté un cri, il était prêt à pleurer comme un enfant, tant il avaitété jusqu’à ce moment convaincu que Krimpf l’avait calomniée. Plus de doute, c’était bien Rose elle-même! N’eût-il aperçu que le bout de ses doigts ou une seule tresse de ses cheveux, il aurait seuti que c’était elle. Un nuage passa sur ses yeux, et comme il tenait ses lèvres fortement serrées l’une contre l’autre, sa respiration haletait *
dans sa poitrine avec une violence qui menaçait de la briser. Cependant il abaissa son regard vers la pauvre fille, comme si sa pensée, à elle seule, eût eu la puissance de la faire reculer au fond de la chambre. Puis ses yeux plongèrent dans la rue et il eut comme un éblouissement,
Il voulut crier : « Rose ! » mais il ne le fit pas. En regardant en face, il vil le jeune homme assis près de la croisée et qui regardait fixement en l’air devant lui; il le vit poser légèrement sa main sur ses lèvres et faire des signes de tête à l’adresse de Rose. Hélas! et que devint-il, lorsqu’il lui fallut voir Rose changer en même temps de position, laisser pendre lentement son bras et sa main, sur lesquels reposait sa tête un instant auparavant, et avant de faire ce mouvement, passer doucement ses jolis doigts sur ses cheveux noirs. Elle disparut après cela de la fenêtre.
Quant à lui, pressant fortement sa poitrine dans ses deux mains, il leva les yeux vers l’azur du ciel, qui lui parut tout à coup s’obscurcir et qu’il vit sillonué çà et là d’cclairs.
sans savoir d’où ils venaient. Il n’avait plus qu’à rentrer dans l’atelier, il le sentait bien, mais il lui fallut soutenir une longue lutte avec lui-même, avant qu’il eût recouvré sa respiration, avant que ses yeux eussent perdu leur expression de misérable angoisse, avant que sa démarche se fût raffermie. Il s’efforça de sourire, et il y réussit au moment où il reparut devant sa mère et devant Krimpf. La bonne femme fut toute bouleversée en le regardant, car, comme elle le lui dit plus tard, il était pâle à faire peur.
M. Krimpf, de son côté, leva la tête et sourit à la vue des traits altérés du photographe. Il porta ses doigts à son menton d’un air satisfait.
« Eh bien? fit-il, et il mit dans ce mot unique une triomphante ironie.
— Eh bien? demanda de son côté Mme Boehler.
— Eh bien î Rose n’était pas à la fenêtre, » répondit le photographe du ton le plus calme possible. En même temps il jeta un regard inquiet sur le peintre, mais celui-ci avait la tête penchée si avant sur son papier, que l’on ne pouvait voir la mine qu’il faisait. « Non, elle n’était pas à la fenêtre, » répéta-t-il après une pause et un soupir profond.
Le silence qui suivit fut tel, pendant quelques secondes, que le tic-tac de l’horloge de la Forêt-Noire résonnait dans l’atelier avec un bruit presque insupportable.
« Eh bien! dit alors M. Krimpf, si elle n’était pas à la fenêtre, cela me fait plaisir, et je suis vraiment heureux d’avoir eu tort. Car s'il en eût été autrement, ajouta-t-il avec une intonation pénétrante et en relevant la tête, j’aurais eu raison, et force serait alors de tenir Mlle Rose pour une fille d’une légèreté impardonnable, pour une créature indigne d’être aimée par un brave homme comme vous. Là-dessus, vous êtes d’accord avec moi, n’est-il pas vrai, Boehler?
— Oui, là-dessus, » répondit le photographe d’un ton qui dénotait clairement l’effort et la douleur.
Mais il ne paraissait pas disposé à fournir de plus amples explications, et il gagna de nouveau la chambre voisine. Ce n’était point, certes, pour y reprendre le cours
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de ses observations de tout à l’heure; tout au contraire i! alla s’asseoir dans un coin, le plus loin possible de la croisée, cacha sa tête dans ses deux mains et resta immobile.