‹ Le moment du bonheur F. HackländerChapitre 8 sur 19 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

CHANTONS, BUVONS, TRALERALERA.

M. Krimpf avait continué un bout de temps à travailler, et il paraissait pleinement satisfait de son travail. Il considéra dans tous les sens la photographie qu’il venait de retoucher, et tout en tournant la tête à droite et à gauche, il chantonnait tout bas un air joyeux, qui lui revenait assez rarement. Bientôt pourtant il sembla vouloir se reposer un peu de son travail, l’examina encore une couple de fois à distance, le plaça entre deux feuilles de papier brouillard, et se mit ensuite à laver son pinceau avec grand bruit dans un verre d’eau qu’il avait devant lui.

La bonne vieille avait repris sa place près de la table avec son tricot, mais sa figure n’avait plus la même expression de sérénité bienveillante. Elle regardait tantôt vers la porte de la chambre avec inquiétude, tantôt d’un air courroucé vers le peintre, qui, après avoir mis en ordre ses couleurs, était en train de passer une redingote un peu plus propre, pendue à un clou dans un coin de l’atelier, et se disposait à sortir.

« Il paraît, dit-il, qu’il ne viendra personne de la matinée, aussi vais-je faire une petite promenade. Je serai de retour vers midi, dans le cas où l’on aurait encore besoin de moi. »

En disant ces mots, il avait boutonné sa redingote jusqu’au menton et s’était approché de la fenêtre pour jeter un coup d’œil dans le voisinage.

* Oui, oui, murmura-t-il entre ses lèvres, mais pourtant assez haut pour être parfaitement entendu par la vieille, ces beaux messieurs du grand monde! Je comprends qu’il leur passe par la tête les plus damnables fantaisies, n’ayant sur la terre du bon Dieu rien, absolument rien à faire de toute la journée. Je voudrais bien, moi aussi, pour une fois, faire comme eux. »

Sur ce, il essaya de redresser son col de cravate, mais il n’y réussit que d’un côté; de l’autre, sa tête, obstinément penchée sur son épaule, s’y opposait invinciblement.

« Mais vous pouvez m’en croire, madame Boehler, continua-t-il après une pause, c’est comme si on m’avait allégé d’un poids de cent livres, en me disant que Rose n’était pas à la fenêtre. Autrement, j’aurais été bien peiné, sur mon honneur; car, voyez-vous, lejeune homme de là-bas est un fieffé libertin, vous pouvez vous en fier à moi là-dessus, et quand il s’est mis une fois en tête une intrigue, il n’a pas de cesse qu’il ne l’ait nouée solidement. Maintenant, Dieu vous garde, madame Boehler; je ne tarderai pas à revenir. »

Il mit son chapeau, jeta un coup d’œil dans la glace, mais si timide et si furtif, que l’on voyait bien qu’il craignait d’y voir quelque chose de fort désagréable ; puis il s’élança vers la porte avec une agilité vraiment comique.

Dès qu’il fut parti, la vieille Boehler laissa tomber ses mains avec son tricot sur ses genoux, secoua la tête et dit d’un ton plein de trouble :

« Comme Henri avait l’air bouleversé! Peut-être étaitelle réellement à la fenêtre, peut-être Krimpf a-t-il raison.... Mais cela serait par trop affreux! Non, non, Rose n’est point ainsi. Et quand elle eût été réellement à la fenêtre, bah! cela ne prouverait rien encore. Les jeunes filles sont bien un peu indiscrètes, étourdies, mais Rose n’est point mauvaise, non certes; sur ce point, Henri luimême ne doit avoir aucun doute. »

Alors, jetant son tricot sur la table, elle courut dans la

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chambre à côté, prête à demander à son fils s’il penserait mal de Rose, même en supposant qu’il l’eût trouvée à la fenêtre.

Le photographe était toujours assis dans son coin. Ses mains, il ne les tenait plus, il est vrai, devant son visage, mais croisées sur ses genoux ; cependant, il regardait vers le ciel, à travers la croisée, avec une fixité telle que sa mère tressaillit d’effroi à cette vue et osa à peine lui toucher l'épaule du bout des doigts.

Comme éveillé en sursaut d’une profonde rêverie, il fit un brusque mouvement, et en voyant debout près de lui sa vieille mère, il lui dit avec un sourire forcé:

« Je suis pourtant bien fou de rester assis là à méditer, comme s’il m’était arrivé Dieu sait quel grand malheur, et cependant, au fond, ce n’est rien.

— Non, ce n’est certes rien, Henri, véritablement rien, répliqua la bonne vieille ; tu peux m’en croire. Ne le tourmente donc pas ainsi. »

Il regarda sa mère en face d’un air tout à fait désespéré, puis il dit : *

« Mais elle était à la fenêtre!

— Rien qu’à te voir, je l’avais deviné.

— Alors Krimpf l’aura certainement deviné, lui aussi, et ce qu’il me disait, c’était donc par pure méchanceté.

— Tu sais pourtant, repartit sa mère en hochant la tête, tu sais qu’il est toujours aigri et qu’il prend sans cesse plaisir à torturer les autres de ses noires pensées.

— Mais elle était à la fenêtre!

— Eh bien ! oui, et puis après ? Il faut lui dire la chose, mais il y a manière de le faire. Je te le jure, Henri, j’ai toujours été pour ton père une brave et fidèle femme, mais lorsque mon sang était encore jeune....

— Quoi? tu t’es tenue, toi aussi, comme elle, à la fenêtre? demanda vivement le jeune homme en regardant sa mère, comme pour lire dans ses yeux une réponse qui le consolât.

— Pourquoi donc pas? continua celle-ci avec un affectueux sourire. Je m’en souviens comme si c’était d’hier.

c’était pendant la guerre, nous avions alors beaucoup à souffrir, surtout nous autres pauvres filles; point de repos ni jour ni nuit, toujours le canon, toujours cette sauvage harmonie. Or, j’avais alors dix-huit ans et je n’étais vraiment pas trop mal. Les jeunes gens me mangeaient des yeux, comme iis l’ont fait de tout temps et comme ils ne cesseront de le faire, tant que le monde existera et qu’il y aura de jeunes et jolies filles. Nous avions en face de chez nous en quartier un capitaine français, très-joli garçon, une tête folle, qui rendait visite à tout le voisinage. Mais chez nous, il ne venait pas plus loin que la porte de la cuisine.

— Vois-tu, mère, c'était de ta part très-honnête.

— Je ne mérite pas ton éloge, car j’aurais bien aimé causer de fois à autre avec lui. Mais, pour revenir à mon histoire, je me tenais souvent à ma fenêtre, écoutant de toutes mes oreilles, quand il chantait ses joyeuses chansons. Il y en avait une, entre autres, qui se terminait toujours par ce refrain : Chantons, buvons, traleralera, et je ne l’avais, hélas! que trop remarquée. Je dis « hélas! » car un jour, comme nous étions à table pour dîner, la musique vint à jouer cet air, juste sous nos fenêtres, et moi, — je ne l’oublierai de ma vie, nous avions à manger des boulettes de pâte, et j’en avais mis une dans ma cuiller, prête à la porter à ma bouche, — moi donc, sans réflexion, je m’avise de fredonner à voix haute ce diable de refrain. Mais ce maudit traleralera ne fut pas plus tôt sorti de mes lèvres, que je reçus de ma mère le plus magnifique soufflet. J’en fus tout étourdie. Ma cuiller tomba sur le plancher et tout le reste avec, et je baissai la tête dans l’attente d’une seconde taloche. Jamais je n’avais vu ma mère si mauvaise qu’en ce moment, quand je l’entendis me crier: « Attends, je vais te donner du « traleralera par les oreilles. »

— Oh ! la grand’mère était une femme droite, » dit en soupirant le photographe, à quoi Mme Boehler répondit:

« Sans doute, mais la vieille Wejher l’est aussi. Mais passons dans l’atelier; laisse là tes creuses rêveries, qui,

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à vrai dire, ne peuvent te mener à rien. Il faut parler à Rose.

— Non, il faut bien s’en garder, dit le jeune homme en se levant brusquement avec une expression d’effroi ; au nom de Dieu, ne faisons pas cette faute. S’il y a réellement quelque chose de mal dans le fait de Rose, et qu’on l’en avertisse, elle se cachera désormais, et la chose n’en sera que plus mauvaise. Non, non, ma mère, je veux d’abord acquérir des preuves complètes, et agir ensuite selon les circonstances. »

Mme Boehler regardait son fils avec anxiété.

« Alors, continua-t-il, je m’adresserai k son cœur, et si, comme je l’espère encore, c’est seulement une vanité enfantine qui la pousse à répondre aux œillades de ce.^.. monsieur, eh bien ! je lui représenterai les suites que peut avoir une telle conduite, et j’espère la convaincre. Mais si je n’y puis réussir, si je n’obtiens pas satisfaction sur ce dernier point, eh bien ! ma mère, en fin de compte, je n’aurai pas perdu beaucoup. »

Là-dessus, ils étaient rentrés ensemble dans l’atelier. M. Boehler mit de côté la plaque de verre qu’il avait polie et s’occupa de visiter les cuvettes où il tenait ses bains de nitrate d’argent. Il faisait au dehors un si beau soleil et la lumière était si éclatante, qu’il était vraiment dommage que personne ne vînt se faire photographier dans un moment si favorable. Mme Boehler exprima cette idée, et son fils se rangea de son avis en haussant les épaules.

<x Je ne sais pas comment cela se fait, dit-il, mais avec moi rien ne veut jamais aller à bien. Ce n’est pas que je veuille me plaindre, encore moins louer mes ouvrages; mais avec les travaux que j’exécute, je devrais pourtant avoir un peu plus à faire. Décidément je n’ai pas de bonheur. »

Mme Boehler leva la tête, et, remarquant que son fils, en prononçant ces derniers mots, regardait les deux doigts estropiés de sa main droite, elle soupira sans rien

répondre.

« Non, c’est sûr et certain, pas de bonheur, continua-

l-il. Que de mal ne me suis-je pas donné, avec quelle passion n’ai-je pas travaillé, avant de réussir à sculpter le bois un peu proprement 1 et ensuite, à peine commençais-je à exécuter de jolis ouvrages en ce genre, que survint ce malheureux accident, dont je pâtirai toute ma vie. Ce n’est pas tout, je me livre après cela à la photographie, je fais de jolis portraits, je suis recommandé par les personnes qui me connaissent; mais à quoi tout cela me sert-il? Des bousilleurs ont la vogue, et moi, je n’ai personne. Je n’ai point de protection, ou, pour mieux dire, point de bonheur.

— Une seule chose qu’on ne peut nier, repartit Mme Boehler, c’est que, jusqu’ici, tu as eu à lutter contre bien des obstacles.

— Dis beaucoup, beaucoup de malheur!

— Mais celte situation peut changer tout à coup, d’un moment à l’autre, et j’ai souvent observé déjà que des gens que le sort avait longtemps poursuivis, arrivaient enfin, un beau jour, à un certain moment où ce mauvais génie les quittait de guerre lasse et cessait de les persécuter.

— Je l’ai longtemps espéré, dit amèrement le jeune homme, j’ai toujours cru que pour moi aussi se lèverait une fois encore le jour du bonheur. Si mes souhaits sont modestes, tu le sais, ma mère, mieux que personne. Combien j’étais content de mon travail, ce n’est pas assez dire combien j’étais heureux, oui, heureux, en dépit de la marche si lente des affaires, — jusqu’à ce dernier moment où tout vient de s’écrouler à la fois 1 »

Sa vieille mère leva les yeux au plafond, eu hochant la tête sans répondre.

« Et cela est d’autant plus triste, continua M. Boehler, que, dans ce monde, un malheur ne va jamais seul. »

11 avait, en prononçant ces mots, tiré de la cuvette un exemplaire nouvellement tiré de la photographie de celte belle jeune fille, dont nous avons déjà tant parlé, et il resta quelque temps à le contempler.

« Comment pourrais-je, après tout, en vouloir à Rose,

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si elle s’ennuie d’attendre que le bonheur veuille enfin me sourire et que je puisse la rendre heureuse à mon tour?... Ai-je bien le droit d’exiger d’elle qu’elle attende, toujours attende? Et combien de temps durera cette attente ! Croismoi, ma mère, nous vieillirons l’un et l’autre, avant que luise pour moi le jour du bonheur I ■ — Eh quoi? peux-tu bien te laisser abattre à ce point? répliqua la bonne vieille. Jamais, non, jamais encore je ne t’ai entendu parler ainsi ; toi, le cœur toujours plein des plus belles espérances, toi qui, à toutes les difficultés, à tous les obstacles — oui, je te dois ce compliment — opposais sans cesse tant de force et de patience; toi qui, en toute circonstance, fus toujours pour moi un si ferme soutien, toi dont je me disais souvent à moi-môme : Henri est là, ton fils ne te manquera jamais 1 Dans ses mains tout peut encore prospérer !

— Tu as pensé cela, ma mère, et moi aussi je pensais de même. As-tu donc jamais vu jusqu’ici que j’aie un seul instant laissé tomber mon courage? Les difficultés de toute sorte, que j’ai si souvent rencontrées sur ma route, m’ont-elles jamais fait fléchir? Mais le coup de tout à l’heure, ajouta-t-il tout bas, ce coup-là m’a frappé au cœur. Et quand le cœur est frappé, c’en est fait aussi du courage.

— Chasse-moi donc encore ces chimères de ton esprit malade, dit la pauvre mère en secouant la tête avec humeur. Tu verras, tout cela s!éclaircira, prendra une bonne tournure, oui, et tes affaires aussi. Tout commencement est difficile. Mais j’ai un pressentiment infaillible, c’est que ton sort changera tout à coup.

— Oui, après que mon cœur aura tant souffert, dit le photographe d’un air sombre, que je ne pourrai plus goûter le bonheur, si jamais il daigne me sourire.

— Eh quoi? comme avait coutume de le dire feue ta grand’mère, qui ne pouvait souffrir d’entendre toujours parler de malheur et de gens constamment en butte aux persécutions du sort. « Le bonheur! disait-elle, chacun ici-bas en a sa part, il ne s'agit que de savoir le saisir.

Mais vraiment il y a des gens qui rre lui disent jamais « Entrez! » quand il vient frapper à leur porte. *

En ce moment on frappa tout doucement à la porte de l’atelier.

Ce petit coup, frappé timidement, venait fort à propos. Mme Boehler et son fils se regardèrent tout surpris et ni l’un ni l’autre ne songea seulement à prononcer le mot attendu « Entrez! » Si bien que l’on frappa une seconde fois. Alors le photographe cria : « Entrez ! » La porte s’ouvrit et sur le seuil parut un laquais en élégante livrée, qui, passant la tête dans l’atelier, demanda :

« C’est bien ici que demeure le photographe dont le nom est inscrit en bas, sur la porte de la maison?

— Oui, le photographe Henri Boehler.

— Est-il chez lui?

— C’est moi-même.

— Ah! repartit le laquais avec un petit mouvement de la tête et des épaules, en guise de salut. Je suis chargé de vous demander si vous auriez le temps de faire à l’instant même un portrait.

— Parfaitement, et un jour excellent, répondit le photographe en jetant un regard à sa mère, qui était assise près de lui, plongée dans une profonde rêverie, et pensant probablement à la grand’mère, au moment du bonheur, etc.

— Ainsi, nous allons venir dans un instant, » dit le laquais, qui porta la main h son chapeau et disparut sans bruit, comme une ombre, dans l’escalier.

Pendant que M. Boehler s’occupait en toute hâte de préparer une couple de ses plus grandes plaques, sa mère rajusta son bonnet et se mil bien vite à essuyer avec un coin de son tablier la table de bois.de sapin ainsi que les chaises qui étaient rangées le long des murs, bien qu’il n’y eût sur aucun de ces meubles modestes le moindre atome de poussière.

« Tu ris toujours de moi, je le sais, dit-elle, quand je parle de pressentiments. Mais, celte fois, j’ai raison. Voilà une aventure tout à fait particulière, c’est peut-être quel-

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