‹ Le moment du bonheur F. HackländerChapitre 9 sur 19 · CHANTONS, BUVONS, T RA LE RALERA · texte numérisé non relu

CHANTONS, BUVONS, T RA LE RALERA

qu’un de la cour. Dieu du ciell si seulement la clios, pouvait tourner à bien pour toi aujourd’hui! »

A peine elle achevait ces mots, que l’on entendit un bruit de pas dans l’escalier, puis la porte s’ouvrit, et le laquais reparut. Mais, cette fois, il se tint respectueusement debout en dehors, tirant la porte sur lui de toute sa largeur, pour livrer passage à deux messieurs, quie sans plus de cérémonie, entrèrent dans l’atelier.

Le premier était un homme de quarante ans environ, haut de taille, svelte et de tournure élégante. Il portait un paletot brun, un bout de ruban rouge à la boutonnière, des gants de peau de couleur claire et d’une fraîcheur irréprochable. Sa démarche était ferme, sa contenance droite et toute militaire. Une vive intelligence brillait dans ses yeux, et sa figure, vraiment agréable, eût pu même passer pour belle, sans une certaine expression de fatigue qui y dominait. Il ôta son chapeau, salua familièrement Mme Boehler, ainsi que le jeune homme, lequel s’inclina profondément, puis, s’adressant au personnage qui le suivait :

« Baron, lui dit-il, vous m’avez fait monter bien haut. — Et non sans cause, monseigneur, répondit celui-ci à voix basse. Monsieur, que vous voyez, est homme à faire d’excellents portraits, bien qu’il n’ait pas précisément une très-grande clientèle. »

Celui qui parlait ainsi était tout l’opposé de celui qui était entré le premier. Beaucoup plus petit et incomparablement plus âgé, du moins en apparence. Il dansait plutôt qu’il ne marchait, et montrait dans tous ses mouvements une agilité extraordinaire; toutefois ces mouvements avaient je ne sais quoi de forcé, et, à le voir tourner sans cesse de droite à gauche et de gauche k droite, on eût dit qu’il voulait par lk dissimuler une certaine roideur et un commencement de caducité. Sa figure dénotait une intelligence peu commune, mais cette première impression était gâtée par un sourire qu’on ne pouvait se défendre de trouver faux et perfide.

Nous serions infidèle à noti% rôle d’historien véridique,

si nous voulions ruser et jouer pour ainsi dire à cachecache avec le lecteur. Nous aimons mieux nous fier entièrement à sa discrétion, en lui confessant sans plus tarder, si tant est qu’il ne l’ait pas déjà deviné, que ce dernier personnage n’était autre que le baron Rigoll. Quant à l’autre, que nous n’avons fait qu’entrevoir un instant chez le baron de Wenden, nous sommes, avec la meilleure volonté du monde, incapable de donner sur son compte de plus amples renseignements,

« Nous désirerions un portrait, dit le baron après avoir tourbillonné tout autour de la chambre et considéré les photographies qui en ornaient les murs, un portrait, oui, mais très-simple. — Ah ! fit-il en s’interrompant luimême, ah ! la belle tête ! »

Il se trouvait juste en ce moment devant le portrait de la jeune fille , sur lequel pendillaient des fleurs des champs desséchées.

« Superbe, en vérité, magnifique 1 Veuillez donc, mons...., monsieur, veuillez le considérer un instant. Une créature de tout point admirable! — Cette merveille existe-t-elle quelque part? dit-il en s’adressant au photographe.

— Oh oui 1 elle existe, répondit celui-ci en s’inclinant respectueusement.

— Vraiment, c’est un délicieux portrait, dit l’autre, et d’une bonne exécution. Quel fini ! Quelle netteté ! Nous sommes, je crois, à la bonne source.

— Je le crois aussi, répliqua le baron Rigoll avec son étrange sourire, et je serais heureux que nous pussions réussir.

— Eh bien! nous allons commencer tout de suite, » dit son compagnon en se tournant vers M. Boehler.

Celui-ci avait déjà disposé la chaise dans le petit enclos que formait le paravent II pria l’étranger d’y prendre place. Mais, avant de s’asseoir, celui-ci exprima le désir qu’on fit disparaître tous les accessoires, table, vase, fleurs et rideaux, répétant qu’il voulait un portrait tout à fait simple.

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La pose qu’il se donna ensuite de lui-même fut si bien choisie et d’une convenance si parfaite, que ni le photographe ni M. Krimpf n’eussent pu mieux trouver.

Dès lors on débarrassî l’appareil du voile sombre qui le couvrait. M. Boehler y appliqua l’œil un instant, ajusta l’objectif, puis, introduisant dans le châssis la plaque de verre préparée à l’avance, il pria l’étranger de se tenir immobile, et commença l’opération.

Faute d’une montre à secondes qu’il n’avait pu encore se procurer, le bon M. Boehler compta uniformément, selon son habitude, depuis un jusqu’à douze, ce que fit aussi sa vieille mère, qui, debout dans un coin de la chambre, suivait toute cette scène avec une attention inquiète. Une autre chose que nous ne pouvons passer sous silence, c’est que, vu les pressentiments dont son âme était remplie, la bonne vieille, attachant à ce moment-là une importance extraordinaire, mêlait au petit compte qu’elle faisait tout bas de petites prières mentales, et que, à défaut de saints particuliers pour les photographes, elle adressait naïvement ces prières à tous ceux qui lui venaient à l’esprit, pour que le présent portrait rapportât à son fils le plus de bonheur et de profit possible. Le jour, nous l’avons dit, était excellent; l’étranger gardait sur sa chaise l’immobilité d’un mur; aussi, dès que la douzième seconde fut expirée, M. Boehler s’inclina respectueusement, d’un mouvement de main rapide fit glisser la planchette, ce qui, chez les photographes, équivaut au commandement militaire si connu : « En place, repos! »

Et, sans perdre un instant, il emporta le châssis, hermétiquement clos, dans la chambre obscure, pour en tirer le portrait et lui donner sa dernière forme. L’épreuve parut parfaitement réussie, et lorsqu’il eut agité la plaque de verre pendant quelques secondes dans le bain préparé à cet effet, il revint la présenter à ses deux clients. C’était véritablement un fort joli portrait, d’une finesse de lignes admirable et d’un fini parfait; seulement l’étranger s’étonna, j’allais dire s’effraya, en se

voyant dans cette image négative avec les cheveux et la barbe d’une blancheur de neige, et en revanche avec un visage noir qui le faisait ressembler à un Maure chargé d’années.

« Notre .ami le photographe, dit-il au baron, après avoir considéré assez longtemps cette image disgracieuse, déclare le portrait réussi;, le jour d’ailleurs est des plus favorables; pour ces motifs, mon cher baron, il faut que vous posiez aussi sans désemparer; je vous le demande comme une preuve d’amitié, et je serai heureux d’emporter avec moi votre portrait.

— Vraiment, une telle idée ne me serait jamais venue même en rêve, répliqua le baron ; mais sur vos instances flatteuses, je 11e puis moins faire que de m’exécuter de bonne grâce. La photographie, fi vrai dire, est un monstre pour moi ; il y a là-dessous je ne sais quoi d’infernal, et je ne puis m’ôler de l’idée qu’en posant devant cette horrible machine on ne laisse de soi quelque chose sur cette plaque enchantée.

— Naturellement, et je n’ai jamais vu moi-même autrement la chose, dit l’étranger. C’est précisément pour cela que votre portrait, dont nous ferons tirer un double exemplaire, sera si bien accueilli en certain lieu. »

Cependant le baron Rigoll était allé s'asseoir sur le siège mystérieux, mais il fut loin d’y prendre la pose facile et gracieuse de son noble compagnon. Force fut au photographe de lui faire la leçon assez longtemps, de lui placer les bras et les mains, surtout de fixer son regard, afin qu’il ne parût pas brouillé et sans expression sur l’épreuve. Du reste, les douze secondes se passèrent cette fois encore sans accident, et l’image fut trouvée satisfaisante.

« Dieu soit loué! dit le baron en se levant d’un bond comme un ressort, enfin c’est fait. Mais sommes-nous bien décidément libres à présent? » ajouta-t-il en se tournant vers M. Boehler.

Celui-ci s’inclina profondément, selon son habitude, puis demanda combien il devait tirer d’exemplaires. Sur

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un petit signe de son noble ami, le baron Rigoll s’efforça de prendre une contenance grave et digne, puis, renonçant pour le moment à sa. manière sautillante de marcher, il s’approcha tout près du photographe.

« Qui nous sommes, cela vous importe peu, lui dit-il d’un ton bref; je ne vous en prie pas moins instamment de vous abstenir sur ce point de toute information. De chacun de ces deux portraits on tirera deux exemplaires, puis on détruira la plaque. M’avez-vous compris? Bien. Ces exemplaires, je les ferai prendre chez vous, peutêtre après-demain, si vous êtes prêt pour ce jour-là. »

M. Boehler fit un signe d’assentiment.

« Eh bienl donc, après-demain, vous les remettrez, dûment enveloppés et scellés, au domestique qui était là tout à l’heure; vous lui fixerez le prix, et, sur ce point, je vous prie de ne pas vous gêner du tout. Si vous vous conformez ponctuellement à nos désirs, vous n’y perdrez rien, et nous trouverons d’ici à peu l’occasion de vanter vos travaux comme ils le méritent, et, partant, de vous faire peut-être une bonne clientèle. — Un mot encore avant de vous quitter. Une dame de ma connaissance est disposée à se faire photographier chez vous; seulement elle désirerait voir un de vos ouvrages. Pourriez-vous, à cet effet, me confier un exemplaire du portrait de cette jeune fille? Je me permettrai de vous faire remarquer, continua-t-il, en voyant que M. Boehler le regardait d’un air de défiance, sans lui répondre, qu’il ne sera fait en aucune manière un mauvais usage de ce portrait. Oui, je crois pouvoir vous promettre que l’original du portrait ne saura jamais que cette photographie a été montrée quelque part; car la dame chez qui la chose doit se passer, ajouta-t-il en souriant, se meut dans une tout autre sphère que cette jolie fille. »

Une telle demande embarrassait fort M. Boehler. Il lui répugnait de se dessaisir d’un exemplaire du portrait de Rose, surtout de le remettre à des gens qu’il ne connaissait pas, dont il ignorait complètement les motifs d’agir. Qu’il y eût de la jalousie dans son hésitation, cela se

comprenait de soi-même. — Le baron le devina-t-il? c’est bien possible, car il regarda M. Boehler avec un sourire qu’il tâcha de rendre le plus aimable possible, puis, en habile diplomate, il eut la prudence de se tourner vers la vieille dame avec les mines les plus gracieuses, comme pour implorer d’elle un secours qu’elle lui donna de grand cœur.

« Je ne puis vraiment pas comprendre , Henri , dit Mme Boehler, pourquoi tu refuserais à monsieur une de ces photographies. Il te sera bien facile de te justifier auprès de Rose, et, si tu ne le veux pas, je prends sur moi la chose. Ne sois pas enfant, ajouta-t-elle tout bas; avec cette manière d’agir, tu n’auras jamajs de clientèle. »

Le photographe, encore irrésolu, alla dans un coin de l’atelier où se trouvait le grand carnet dans lequel il avait coutume de serrer les ouvrages complètement terminés. En passant devant la fenêtre et en jetant un coup d’œil rapide sur la maison d’en face, dont la fatale croisée était encore ouverte, il se sentit de nouveau pris d’un frisson douloureux. Il se mordit les lèvres, serra le poing avec rage, et son parti fut pris tout à coup de livrer le portrait. Tandis qu’il ouvrait le carnet pour y prendre un exemplaire de cette photographie, le baron Rigoll avait tiré son portefeuille de sa poche, et avait déposé sur la table un billet de dix thalers. M. Boehler n’en vit rien; mais cela n’échappa point à sa mère, qui remercia le baron par une profonde révérence.

La photographie roulée et remise au baron, nos deux personnages prirent congé et sortirent avec la même cérémonie qu’ils étaient entrés. A peine la porte se fut-elle refermée sur eux, que M. Boehler se couvrit le visage des deux mains. Il aurait pleuré volontiers, car il lui semblait qu’avec le portrait de Rose il avait livré une partie de son cœur.

Mme Boehler s’approcha de lui tout doucement et lui posa la main sur l’épaule.

« Ne sois donc pas comme un enfant, Henri, lui dit—

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elle ; pense à ce que je t’ai dit tout k l’heure, et crois avec moi que c’est le bonheur peut-être qui vient d'entrer ici. Ton existence va changer. Je ne sais, mais la visite de ces deux messieurs est pour moi pleine de signification, et je jurerais qu’elle aura de grandes conséquences.

— Oui, de grandes conséquences, je le crains aussi, répondit le jeune homme, et c’est parce que je le crois que je me fais à présent les reproches les plus amers de m’être dessaisi du portrait de Rose. Hélas! si je l’ai fait, ce n’est que parce que j’ai pensé à ce que j’ai vu ce matin. Mais maintenant que je me suis, de mon côté, rendu coupable envers elle, je veux l’aller trouver ; je veux lui dire tout et lui demander pardon. »

Sa mère réfléchit un instant, puis elle reprit en hochant la tête :

« Allons, voilk ton courage qui mollit encore! Si tu as besoin, pour te calmer, d’aller auprès de Rose et de lui dire que l’espoir d’une bonne clientèle l’a déterminé k confier son portrait k quelqu’un, la petite est assez raisonnable pour ne pas prendre mal la chose.

— Je voudrais , moi , qu’elle fût moins raisonnable et qu’elle prît la chose fort mal, dit le jeune homme en soupirant. Mais advienne que pourra !

— Advienne que pourra!... reprit sa mère avec feu; mais tout ira pour le mieux, j’en suis convaincue. Ce petit monsieur aux allures sautillantes et aux mines gracieuses te recommandera partout où il pourra. L’autre, de son côté, fera de même, malgré le ton solennel et mesuré de toutes ses paroles, et quoiqu’il ait l’air de ne s’intéresser k rien. Mais que ce soient tous deux de grands et riches personnages, c’est ce dont tu ne saurais douter. Tu n’as pas vu encore ce qu’ils t’ont laissé pour le portrait de Rose. Vois donc, dix thalers! »

Le jeune homme fut presque effrayé, lorsque sa mère lui montra le billet. La seule idée d’avoir vendu leportrait de Rose lui causa une émotion douloureuse. Il n’avait pas songé k cela. Il n’avait voulu que le prêter k titre gratuit, comptant bien qu’il lui serait renvoyé. Il repoussa

donc loin de lui ce fatal billet, et sa mère le serra dans son armoire.

« Eh bien ! je vais descendre un instant chez Rose, » dit-il après quelques moments de silence, pendant lesquels il avait jeté un regard pensif vers la fenêtre. Puis il se dirigea vers la porte ; mais, s’arrêtant tout court sur le seuil :

« Je suis pourtant bien aise, dit-il, que Krimpf ne se soit pas trouvé là. N’es-tu pas de mon avis, ma mère?

— Au contraire, je voudrais qu’il eût été là. Il connaît la moitié de la ville et il aurait peut-être pu nous dire sur-le-champ quels sont au juste ces deux messieurs que tu as eu l’honneur de photographier. »

La porte fermée, la bonne vieille alla reprendre sa place près de la table; mais elie laissa son tricot sur ses genoux sans y toucher, et se mit à bâtir les plus magnifiques châteaux en Espagne. Elle se voyait déjà installée dans une des principales rues de la ville, dans une superbe maison. Un atelier merveilleux, tout de fer et de verre, avait remplacé cette misérable mansarde, et de nobles dames et de beaux messieurs y accouraient en foule pour avoir l’honneur d’être photographiés par M. Boehler. Que dis-je? il y venait même des comtesses, des princesses; oui, et un beau jour un équipage tout doré s’était arrêté devant la porte.... c’était Son Altesse le régent. Dieu du ciel! Mme Boehler, à ce coup, s’éveilla de son rêve, et se levant brusquement de sa chaise, elle se hâta de dénouer les cordons de son tablier. Un tablier, fi donc ! pour recevoir un prince, est-ce une toilette convenable?

Cependant son fils descendait lentement l’escalier, marche à marche, pensif, glissant comme une ombre. D’ordinaire il était en bas en deux bonds, ouvrait la porte avec fracas, et ne se sentait pas d’aise quand d’aventure Rose tressaillait effrayée. Heureux jusqu’ici, rien que de lavoir, il contemplait son cher visage comme s’il lui était étranger, et jamais il ne lui était venu à l’esprit de remarquer si elle était assise ou debout, ni à quelle place. Mais cette

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fois, hélas ! c’était bien différent. Il pensait à la maison d’en face, et il respirait avec peine; son cœur battait violemment parce qu’il craignait de la trouver encore debout à sa fenêtre au moment où il entrerait, oui, et de la surprendre à se passer la main sur ses beaux cheveux noirs en lançant des œillades de l’autre côté de la rue.

Enfin, il est arrivé à la porte, il presse le loquet légèrement et entre dans la chambre.... Rose n’était point à la fenêtre, mais assise à sa place ordinaire, devant sa table de travail, toute couverte de menue paille, dont elle se servait pour tresser tant de charmants objets. Jusquelà l’idée n’était jamais venue à Henri de se demander pourquoi elle était toujours assise précisément à cette place, et il n’y avait absolument rien vu d’extraordinaire. Mais en ce moment une pensée lui traversa tout à coup l’esprit : « Qui sait, se dit-il, si de cette place elle ne regarde pas la fenêtre en face? » Précédemment il courait vers elle naïvement, il lui prenait la main, et, tout en babillant gaiement, la regardait travailler. Maintenant il s’arrête sur le seuil de la porte d’un air embarrassé, il n’ose s’approcher d’elle, tant il craint d’apprendre que ses soupçons ne sont que trop fondés. Enfin, le cœur lui bat, comme s’il allait lui-même faire quelque chose de mal.

Rose était véritablement une fraîche et ravissante créature. La vie et la joie de vivre rayonnaient dans ses grands yeux brun clair, et ses fines lèvres rouges semblaient n’avoir jamais connu que le rire et l’enjouement. Avec cela, le plus beau buste que l’on pût voir. Une taille élancée et gracieuse, telle que la nature n’en produit que dans ses meilleurs moments.... En un mot, Rose était une fille

accomplie depuis l’extrémité de ses pieds, qui étaient tout petits, jusqu’à ses mains, qu’elle n’avait pas moins mignonnes et faites au tour, sans compter que tous ses mouvements étaient si naturellement souples et gracieux, que chacune de ses poses eût pu servir de modèle, même au plus difficile artiste.

Tout cela, M. Boelder se l’était dit bien souvent, avec

un intime ravissement, heureux, soit qu’il la vît debout devant lui, la tête relevée, les lèvres doucement entr’ouverteB, avec ses longs cils baissés qui amortissaient le feu de ses regards malins , soit qu’elle fit un mouvement quelconque, avançât un pied, penchât le haut du corps en arrière, en se soutenant avec un bras. En tous ces moments, dans toutes ces altitudes, elle était à ses yeux comme le chef-d’œuvre du plus grand sculpteur. Et tout cela était à lui ! et il était le mortel heureux qu’elle aimait! Dieu! si seulement cette fatale maison ne se dressait pas en face avec sa fenêtre pleine de mystères !

Que la veuve Weiher eût une fille si parfaite, c’était un jeu bizarre de la nature; en effet, on ne pouvait imaginer un plus grand contraste que celui de ces deux personnes, et, tout en s’efforçant avec la meilleure volontédu monde de revoir la mère en esprit telle qu’elle avait pu être à dix-huit ans, on ne pouvait trouver rien en elle qui lui donnât la moindre ressemblance avec sa fille. Mme Weiher était une petite femme, maigre et sèche, avec un nez très-proéminent et des mouvements d’une roideur des moins gracieuses.

M. Boehler ne resta certes pas devant la porte autant de temps qu’il nous en a fallu pour tracer ce portrait de Rose et de sa mère ; cependant il y resta assez pour que Rose pût à bon droit lui crier comme elle le fit :

« Henri, il faut qu’il se soit passé quelque chose, quelque chose de mauvais; je le crains; autrement, tu serais entré comme un vent, selon ton habitude, et nous saurions déjà ce que tu as sur le cœur. » ,

Elle avait en même temps laissé retomber ses mains avec son ouvrage sur ses genoux, et s’était renversée sur sa chaise. Pouvait-elle , ainsi placée, voir de l’autre côté de la rue? Cette question monta aux lèvres du jeune homme et fit bouillonner tout son sang. Si elle le pouvait, c’était pour lui un coup affreux; car, tout en lui parlant, elle ne l’avait regardé qu’une fois à peine rapidement, pui3, tout le reste du temps, ses yeux s’étaient portés plus loin et elle paraissait toute pensive.

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« Oui, il faut qu'il lui soit arrivé quelque chose, dit de son côté Mme Weiher avec sa voix nasillarde; allons, Henri, vous allez nous apprendre quoi, à moins que ce ne soit un secret?

— Oh ! c’est un secret, sans doute, reprit la jeune fille avec un gentil petit sourire; et elle se mit derechef à tourner les yeux du côté de cette fenêtre maudite.

— Il ne m’est vraiment arrivé rien d’extraordinaire, dit enfin le photographe en tirant sa respiration du fond de sa poitrine. Non; seulement deux messieurs viennent de monter là-haut tout à l’heure et se sont fait faire leur portrait. Tout cela, avec beaucoup de mystère, cachant leurs noms, ce qui fait croire à ma mère que ce sont de grands personnages.

— Ah ! dit Rose, et quel air ayaient-ils, ces messieurs? »

A cette question, le jeune homme crut remarquer qu’elle rougissait un peu. Ce qu’il y avait de bien certain, c’est qu’elle se remit à regarder du côté de la fenêtre.

Il esquissa donc en quelques mots le portrait des deux étrangers, puis il continua d’un ton sérieux :

« Il y a encore autre chose, et cela, Rose, il faut que je le le dise en confidence, car c’est toi particulièrement que cela regarde. »

Cette fois, les fraîches joues de Rose rougirent bien réellement; elle jeta encore un rapide coup d’œil vers la croisée, puis, reprenant son ouvrage avec une ardeur nouvelle :

« Quelque chose qui me concerne? dit -elle. Ah! je trouve cela singulier. Quel rapport peut-il donc y avoir entre ces nobles étrangers et moi?

— Aucun, je l’espère du moins, répliqua un peu étourdiment M. Boehler. Au fait, il n’y a rien là vraiment de bien surprenant. L’un de ces messieurs voyant ton portrait, exprima le désir d’en avoir un exemplaire pour pouvoir le montrer à une dame de sa connaissance, qui a la fantaisie, à ce qu’il paraît, de venir se faire photographier chez moi. »

Tout en disant cela avec une extrême tension d’esprit, il s’était approché à petits pas de Rose, et il souhaitait du fond du cœur de la voir se tourner vers lui d’un air courroucé. Il brûlait de l’entendre lui dire que cela ne lui plaisait pas du tout, qu’elle le priait de s’abstenir de pareille chose à l’avenir, qu’elle n’était pas d’humeur le moins du monde à servir ainsi de point de mire à des étrangers. Dieul qu’il eût été heureux qu’elle lui fit à ce sujet une bonne petite querelle ! Mais elle n’y songea guère, vraiment. Elle ne fut même pas surprise. Que disje? juste ciel! elle se mit à sourire doucement et lui répondit du ton le plus calme du monde :

« Il paraît que mon portrait plaît à cette dame, et il pourra ainsi te valoir une bonne clientèle.

— Mais je ne m’en suis dessaisi que bien à contrecœur, dit-il d’une voix tremblante d’émotion, et sans les vives instances de ces messieurs et de ma mère ellemême, je ne me serais jamais décidé à le leur laisser.

— Je ne te comprends pas, répliqua Rose; n’as-tu pas plusieurs copies de mon portrait?

— Oui, sans doute, mais je voudrais être seul à les avoir, » continua Henri d’une voix atone, comme s’il étouffait ; car il se trouvait alors debout derrière la chaise de Rose, et de cette place il voyait distinctement la fenêtre de l’autre côté de la rue, ainsi que le fauteuil maudit. C’était donc là le but des œillades de Rose ! C’était donc sur ce point qu’elle fixait ses yeux, tout en lui parlant ! Affreuse découverte! M. Henri Boehler était un homme d’humeur paisible et inoffensive, mais il n’y a pas de calme qui tienne devant certaines occurrences. Toutefois il se contint, bien qu’avec peine, et resta derrière la chaise sans émotion apparente. Il était pâle comme un mort, mais Rose n’en voyait rien, non plus que sa mère, qui était occupée près du poêle où cuisait le modeste dîner de la petite famille.

« Veux-tu dîner avec nous aujourd’hui? demanda Rose après quelques moments de silence.

— Merci, je n’ai pas d’appétit, répondit Henri.

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— Il me semble, en effet, reprit Rose avec douceur en penchant sa tète un peu en arrière pour le regarder, il me semble que cela te contrarie d’avoir donné mon portrait. Ne sois donc pas enfant à ce point. Sans doute je suis contente de voir que tu tiennes tant à cette photographie, mais je serais aussi presque tentée de me fâcher si tu te reprochais comme un crime de l’avoir donnée à quelqu’un. »

Après avoir dit ces mots, elle détourna la tête, et il la vit de nouveau jeter un rapide coup d’œil de l’autre côté de la rue, avant de se remettre à travailler.

« Nous avons aujourd’hui ton mets de prédilection, Henri, une très-bonne soupe à la pâte. C’est vraiment une soupe excellente, et je le conseille d’en goûter avec nous. »

A ces mots de soupe à la pâte, M. Boehler pensa tout à coup à sa défunte grand’mère, et l’histoire de Traleralera lui revint à la mémoire avec toutes ses suites. La veuve Weiher avait, elle aussi, la main fort leste, et il avait plus d’une fois précédemment plaint Rose, quand par aventure une de ses petites oreilles s’était trouvée en contact avec les doigts maigres de sa mère. Mais en ce moment il se prit à former du fond de l’âme le souhait cruel de voir les dix doigts de la vieille mégère planer comme l'épée de Damoclès sur la tête de Rose, non à vrai dire pour la frapper, mais seulement pour lui faire fermer les yeux, chaque fois que cette chère infidèle serait tentée d’en faire un si mauvais usage.

Cependant est-il le jouet d’une illusion? Tout à coup, à la fenêtre fatale, paraît un monsieur, et si ses yeux ne le trompent point, c’est un des deux étrangers qu’il vient de photographier, il n’y a qu’un instant, ce petit monsieur sautillant, celui même à qui il avait remis le portrait de Rose! Et ce portrait, il était en train de le dérouler, oui, ma foil et il le montrait à un autre, et cet autre n’était rien moins que l’impertinent personnage qu’il avait vu, le matin, nonchalamment assis, en robe de chambre rouge, sur le fauteuil près de la fenêtre! Que le diable les.... Et Rose?... Rose continuait de tresser sa

paille avec un redoublement d’ardeur. Ah! il allait bien voir les mines qu’elle ferait en regardant de ce côté. Aussi s’éloigna-t-il d’un pas, de manière à n’en rien perdre. Enfin elle lève les yeux, elle tressaille, nul moyen de douter que ce ne soit de frayeur. Elle laisse retomber ses mains sur ses genoux avec son ouvrage et ses joues s’empourprent d’une subite rougeur. Comment n’auraitelle pas eu peur? En ce moment, en effet, le jeune homme à la robe de chambre ronge venait de prendre la photographie, et il la contemplait, non, il la couvait des yeux avec toutes les marques de l’enthousiasme le plus affecté.

« Qu’as-tu donc, Rose? lui demande M. Boehler, et sa question ne pouvait paraître que très-naturelle. Pourquoi cette frayeur soudaine? Hélas! continua-t-il avec l’expression d’une vive surprise, que se passe-t-il donc làbas de si extraordinaire?

— Effrayée! moi? dit la jeune fille avec un sourire contraint. Damel on peut bien tressaillir, je pense, quand on se pique le doigt, cumme je viens de le faire. Mais toi, tu as un air étrange. Que signifient tes regards? Et que veux- tu dire avec ton là-bas ?

— C’est pourtant clair comme le jour, répliqua-t-il avec vivacité.

— Quoi?

— Ne vois-tu pas là-bas cette fenêtre ouverte?

— Laquelle ?

— Laquelle? voilà une belle question I Eh bien ! celle où se trouvent maintenant ces deux messieurs. Tu les vois bien, je. pense. Ou bien faut-il par hasard encore que je te dise quels messieurs? »

Elle fit ce petit mouvement d’épaules habituel aux jeunes filles que l’on prend en faute, et par lequel elles veulent exprimer leur parfaite innocence.

« Tu n’as pas besoin, pour avoir peur, de t’être piqué le doigt, reprit M. Boehler d’un ton ferme, si par-dessus le marché je te dis que l’un de ces deux messieurs, le petit, montre à l’autre précisément ton portrait. »

Tout absorbée qu’était la veuve Weiher par les soins

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qu’elle donnait à sa soupe, cet entretien à voix haute la frappa et elle ne put s’empêcher de demancjer :

« Qu’y a-t-il donc?

— Je ne comprends pas Henri en vérité, répondit Rose avec humeur. Figure-toi qu’il me fait des yeux et me tient des propos que je ne puis m’expliquer.

— Qu’elle ne veut pas s’expliquer, reprit M. Boehler, mais qui ne lui sont, je le crains, que trop compréhensibles. Regardez vous-même là-bas, continua-t-il en se tournant vers Mme Weiher; l’un de ces deux messieurs est précisément celui à qui j’ai dû confier tout à l’heure le portrait de Rose, et maintenant il le montre à l’autre, à celui qui demeure là, en face. N’y a-t-il pas de quoi s’arracher les cheveux?

— Je ne trouve pas, répliqua la vieille d’un ton fort calme ; il n’y a rien là de mal en soi. Ce jeune homme qui demeure en face est assez souvent à sa fenêtre, et il peut voir Rose tout à son aise. Quel si grand intérêt voulez-vous qu’il prenne à sa photographie?

— Ah 1 madame Weiher, vous ne trouvez à cela rien de mal? Moi j’y en trouve beaucoup. Vous connaissez mes sentiments pour Rose; il ne saurait donc m’être indifférent qu’elle serve ainsi de point de mire, elle ou son portrait, à des étrangers.

— Bahl personne n’est mort encore de cela, dit la vieille d’un ton indifférent, et elle se disposa à goûter sa fameuse soupe avec la grande cuiller. Comment peut-oh seulement s’occuper de pareilles niaiseries?

— Il ne veut que me faire de la peine, remarqua la jeune fille en avançant la tête avec colère. Que signifient ses accusations? 11 faudra sans doute à la fin que je te demande l’autorisation de regarder par la fenêtre. »

Le photographe passait la main sur son front brûlant. Peut-être eût-il mieux fait de ne rien dire. Peut-être était-ce réellement par hasard que Rose s’était mise à sa croisée jusqu’ici, et ces prétendus signes d’intelligence, qu’il avait cru surprendre, n’existaient peut-être que dans son imagination. Peut-être s’était-elleeffectivementpiquéle

doigt. Peut-être ne savait-elle pas le premier mot de cette fenêtre mystérieuse.... Mais non, ce n’était pas possible. D’ailleurs il n’était point aveugle. Et s’il avait raison, si elle se sentait coupable, et que, malgré cela, elle osât ainsi lui parler, alors il était bien excusable de penser et de se dire à lui-même qu’il avait tout perdu. Mais une telle perte, il ne la pouvait supporter; elle était au-dessus de ses forces. Il l’aimait avec trop de passion. Elle était tout pour lui. Elle remplissait toute sa pensée. Il ne pouvait songer à la ville où il vivait, aux promenades où il l’avait vue, à l’église où il se rendait tous les dimanches, à la maison où il demeurait, sans penser à Rose. Du moment où elle n’était plus à lui, le monde entier devenait pour lui un désert, une solitude, un tombeau....

Cependant les deux messieurs de l’autre côté de la rue s’étaient retirés de la fenêtre. Ils se promenaient maintenant dans la chambre d’un bout à l’autre, et chaque fois que le plus jeune, l’habitant du logis, redevenait visible, on le voyait jeter un coup d’œil en face. Rose, il est vrai, n’en voyait rien, car elle s’était détournée de la croisée et semblait activement occupée de son ouvrage.

* Non, dit Mme Weiher à Henri, non, vous ne devez pas pour si peu chercher dispute à ma tille, c’est parfaitement ridicule. Ma fille vous est si attachée, que ce sérail par trop fort. Vous le savez bien vous-même.

— Non, interrompit Rose, il ne le sait pas ou ne veut pas le savoir.

— Une querelle est une mauvaise chose, continua ls. mère, et qui mène vite à d’autres pensées. Quand il serai réellement vrai que Rose eût de fois à autre jeté les yeus sur cette fenêtre en face et qu’elle y eût par hasard vti quelqu’un, serait-ce donc, après tout, un si grand mal!

— Non, au fait, le mal ne serait pas si grand, » répondit tristement M. Boehler, à qui était venue l’idée trèsjuste qu’il eût été plus sage de traiter l’affaire seul à seul avec Rose.

J’aurais dû pour le moment ne pas souffler mot de tout ceci, sc dit-il à lui-même; naturellement la mère

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vient en aide à sa fille, et ses discours ne peuvent que l’enhardir.

Il se sentait bien malheureux.

Midi sonna.

Au coup de la douzième heure parti de l’horloge de la cathédrale, en entendit au loin la musique militaire qui venait relever la garde. Elle jouait une marche joyeuse, et au fur et à mesure qu’elle approchait, les sons en devenaient plus clairs ét plus distincts. La jeune fille, non sans intention et avec un regard amer à l’adresse d’Henri, jeta brusquement son ouvrage sur la table, rajusta ses cheveux et s’approcha de la croisée. Oui, elle s’approcha de la croisée, et pour Henri, ce fut comme si une main de fer étreignait son cœur sans pitié. Elle s’approcha de la croisée, et au même moment se montra à la sienne son voisin d’en face, naturellement dans le même but que Rose, pour pouvoir mieux entendre la musique. M. Boehler allait s’éloigner, lorsque l’idée lui vint de faire une dernière tentative qui achevât de fixer sa conviction. Il s’approcha de Rose:

« Faisons la paix, lui dit-il. Pardonne à mon amour profond l’étrange querelle que je viens de te faire. »

Et, ce disant, il posa doucement la main sur l’épaule de la jeune fille.

Cette caresse familière, Rose l’avait jusqu’ici souvent tolérée, que dis-je? volontiers accueillie. Plus d’une fois même, en de pareils moments de tendre expansion, il lui était arrivé de pencher la tête de côté, de manière à effleurer de ses joues la main d’Henri. Mais cette fois, au premier mouvement d’Henri, elle s’éloigna de lui, et après avoir jeté un regard embarrassé sur son ouvrage !

« Laisse-moil lui dit-elle.... La fenêtre vis-â- vis....

— Ah! oui, la fenêtre ouverte I » fit-il en reculant, et il répéta ces mots à voix basse à plusieurs reprises, si bien que la vieille Weiher, l’entendant de la cuisine, répondit :

« Oui, Rose a raison. Il faut bien pourtant se gêner

un peu quand la fenêtre est ouverte. C’est à cause du voisinage.

— C’est juste, à cause du voisinage, » appuya le malheureux Henri, qui, sans plus se retourner, se dirigea vers la porte. Encore, sur l’escalier, à chaque marche qu’il montait, il se disait à lui-même alternativement :

« La fenêtre ouverte! à cause du voisinage ! »

Lorsqu’il eut répété cela six fois, il était chez lui.

Rose était restée un instant encore debout près de la croisée, mais ses oreilles étaient plus occupées de ce qui se passait dans sa chambre que ses yeux de la fenêtre en face, quelque peine que se donnât son jeune voisin pour attirer sur lui son attention. Elle n’écoutait qu’Henri. Elle l’entendit d’abord fermer tout doucement la porte en sortant, puis monter lentement l’escalier, puis rentrer chez lui à l’étage supérieur, et alors elle crut, à travers la mince épaisseur du plafond, distinguer comme un cri de douleur. Peut-être s’était-elle trompée, et ce cri ne partait-il que de son propre cœur. Toutefois, elle en éprouva un contre-coup douloureux, comme l’attestaient assez son sein violemment agité, ses lèvres tremblantes, ses paupières crispées, enfin les larmes brûlantes qui roulaient en grosses gouttes sur ses joues.

Mais elle avait une mère pour la consoler, et c’est ce dont ne se fit pas faute la veuve Weiher, après avoir retiré sa soupe du feu.

« Qu’est-ce que c’est que toutes ces affaires-là? lui dit-elle. Tu ne vas pas, je l’espère, te laisser traiter ainsi. M. Boehler cçoit-il par hasard qu’il n’y a que lui au monde pour te rendre heureuse, pour assurer ton avenir! Une jeune fille comme toi peut bien ouvrir les yeux et chercher un parti autour d’elle ; elle n’a pas besoin d’attendre après un photographe sans clientèle et sans affaires. Sois tranquille, Rose, il ne fait pas tous les jours mauvais temps, et, après tout, il n’y a rien de mal en soi à ce que tu te laisses un peu voir, de fois à autre, à la fenêtre. Le bonheur peut aussi bien venir par là que par la porte, et je ne sais vraiment si ce ne serait pas

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un bonheur pour toi que ton amoureux de là-haut se décidât à te quitter. Pourquoi d’ailleurs n’aurions-nous pas aussi le droit, nous autres, d'aspirer à monter plus haut? continua-t-elle, en voyant que Rose, sans rien répondre, allait se rasseoir tranquillement à sa table, le dos cette fois tourné à la fenêtre. Ce M. le baron de Wenden est un jeune homme non marié, riche, et ce ne serait certes pas la première fois qu’une jeune fille pauvre, mais belle comme tu l’es, serait devenue une grande et noble dame. »

Quelques instants après, ces deux pauvres familles prenaient, chacune chez soi, leur modeste repas du midi, et dans l’une comme dans l’autre, il y avait de tristes figures. Tandis que, en bas, la veuve Weiher continuait ses efforts pour convertir sa fille à ses idées, en haut, M. Krimpf faisait tout son possible pour égayer son compagnon; mais ni la veuve Weiher ni M. Krimpf n’atteignirent le but qu’ils se proposaient. Rose était troublée jusqu’au fond de l’âme, sans savoir exactement pourquoi. Quant à Henri, plongé dans un abîme de réflexions, il ne cessait de penser à la fenêtre ouverte de Rose et à la gêne du voisinage. Le cours de ses idées ne changea que lorsqu’il entendit de nouveau la musique militaire qui repartait. Alors l’histoire de sa grand’mère lui revint à l’esprit avec le joyeux refrain de cette chanson française : « Chantons , buvons, traleralera. »

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