CHAPITRE XX
privilege d'uu Ecossais libre , et je ne souffrirai pas une insulte sans la rendre, et une injure sans la venger.»
«C'est assez, dit sir Pierey ShaFlon , demain malin nous discuterons cette affaire avec la pointe de notre épée. Que ce soit au jour naissant, assigne toi-même le lieu du combat. Nous sortirons comme si nous allions courir le cerf.»
«Fort bien, répondit Halbert Glendinning, je te guiderai dans un lieu où cent hommes pourraient se battre et succomber sans que le hasard permît qu'ils fussent interrompus?»
«11 suffit, répondit sir Pierey Shafton. Séparons- nous. Beaucoup diront qu'en abandonnant ainsi les droits de gentilhomme au fils d'un vil paysan, je déroge à mon rang; de même que le sublime soleil dérogerait s'il condescendait à comparer et à marier ses rayons d'or à la pâle lueur d'une torche grossière, vacillante et prête à s'éteindre *; mais aucune considération de rang ne saurait empêcher la ])unition de l'insulte que tu m'as faites. Songe, s'irvillagio^ , qu'aucune altération ne doit paraître sur notre visage , et demain nous terminerons tout avec nos épées. » Ayant ainsi parlé, il reprit le chemin de la tour.
Il n'est pas inutile de remarquer que dans la dernière partie de son discours seulement, sir Pierey avait employé quelquelques unes de ces fleurs de rhétorique qui caractérisaient le style ordinaire de sa conversation 3. Probablement son honneur blessé, et le vif désir de venger ses sentimens outragés, avaient été trop puissana pour lui permettre l'affectation bizarre dont il se servait ordinairement. Et telle est l'influence de l'énergie, lorsqu'elle se fait connaître, que sir Pierey Shafton n'avait jamais paru aux yeux de son jeune adversaire mériter la moitié autant de respect et d'estime, que dans ce court dialogue par lequel ils se montrèrent une mutuelle confiance. Tout en le suivant lentement à la tour, il ne put
' Comparaison omise par M. Dcfauconprct , page 25.'i. — =Mot italien qui veut dire -villufje. C'est prol)aLlement par erreur que Walter Scott emploie ce mot, au lieu de a-'illaccio, augmentatif de 'villano, et qui siguifie grand vilain paysan. — ^ Ici M. Defauronpret a fait dire tout le contraire à l'auteur anglais, car It may not be unworthy of notice, that in the last speech only had Sir Piercy used some of those flovers oj rhetoric , est traduit par : •< II est bon de remarcjucr que sir Piercy, dans toute cette conversation, ii avait employé aucune de i-es fleurs de rliéthoriquc dont il ornait ses discours.» a. m.
s'empèchtT de penser que si le chevalier anglais avait toujours déployé cette supériorité et dans sa conduite et dans ses senlimeus , il n'aurait sans doute pas été si prompt à s'ofl'enser. Quoi qu'il en soit, des deux côtés l'injure était mortelle, et il n'y avait qu'un combat à outrance qui pût l'effacer. Au repas du soir la famille se rassembla, et sir Piercy Shafton prodi^jua plus particulièrement les charmes et les graces de sa conversation aux personnes qu'il en avait jusqu'alors trouvées plus dignes. La plus grande partie de son attention saltacha, comme on peut bien le penser, à la divine et inimitable discrétion ainsi qu'il aimait à surnommer Marie Avenel; mais néanmoins il y avait par-ci par-là quelques fleurettes adressées à la tille du moulin sous le titre de belle damoiselie, et quelques compiimeus à la dame, sous celui de digue matrone. De crainte que les charmes de sa rhétorique ne lui attirassent point assez d'admiration, il y ajouta généreusement et sacs être prié la mélodie de sa voix; après avoir témoigné la j)eine qu'il éprouvait d'être privé de sa viol-dcgainbn^ il les régala d'une chanson, disait-il, que l'inimitable Astrophel, que les mortels appellent Philipj)e Sidney, imagina pendant l'enfance de sa muse , afin que le monde prévît ce qu'il aurait à espérer lorsqu'il serait dans un âge plus avancé , et cet ouvage qui verrait un jour la lumière sortant de cet incomparable perfection de l'esprit humain , et qu'il a adressé à sa sreur, la sans pareille Parthénope , que les humains nomment la comtesse de Pendjroke; «ouvrage, continua-t-il, dont son amitié m'a permis, quoique j'en sois indigne, de goûter parfois l'harmonie, et dont je puis dire que la mélancolique histoire qui éveille nos chagrins est tellement relevée par de brillantes comparaisons, de suaves descriptions, d'aimables vers et de gracieux intermèdes , qu'il ressemble aux étoiles du firmament qui embellissent la robe sombre de la nuit; et quoique je sache que ce charmant et délicieux langage souffrira du veuvage de ma voix, veuve parce qu'elle n'est j)las mariée à ma bien-aimée vinl-dc-gainbo, je vais tâcher cependant de vous donner une idée de l'enchanteresse douceiu- de poésie de l'inimitable Astrophel.»
' Incidente omise par M. Defauconjirct. La vi'jl-de-Gambo est probablement le violoncelle, a. m.