CHAPITRE XXII
la vie d'un homme que la nature aurait bientôt rappelé dans son sein, sans avoir besoin d'un crime de la part pour hâter son départ?»
«Au nom du ciel !. . . au nom de Notre-Dame! s'écria Halbert n
«Ne jure point! dit l'étranger l'interrompant, ai par le ciel, parce qu'il est le trône de Dieu, ni par la terre, parce qu'elle est son marchepied, ni par les êtres qu'il a créés, parce qu'ils sont faits de poussière et d'argile ainsi que nous. Que ton oui soit oui, que ton non soit non; dis-moi, en un mot , pourquoi et à quel dessein tu as forgé une telle histoire, afin d'écarter de sa roule un voyageur égaré. »
«Comme je suis chrétien, dit Gleudinning, je l'ai laissé ici blessé à mort, et maintenant je ne sais où il est, et pense que la tombe que tu vois renferme ses dépouilles mortelles!»
«Et qui est celui au sort duquel tu portes tant d'intérêt? dit l'étranger; ou comment se fait-'l que cet homme blessé ait été enlevé et enterré dans ce lieu solitaire?»
«Son nom, dit Halbert après un moment de silence, est sir Piercy Shaftou. Ici, en ce même lieu , je l'ai laissé baigné dans son sang; et je ne sais pas plus que toi quelle puissance l'en a fait disparaître. »
«Piercy Shafton! s'écria l'étranger, sir Piercy Shafton de Wilverton, qu'on dit être parent du grand Piercy de Northumberland? Si tu l'as tué et que tu retournes dans les dépendances de l'orgueilleux abbé, il livrera ton cou à la corde. Il est bien connu, ce Piercy Shafton , c'est le vil instrument dont se sont servis des hommes plus sages; c'était un cerveau brûlé, un champion du pape, employé comme un enfant perdu par des têtes d'une plus profonde politique; et dont la volonté était plus propre à nuire que sa valeur à combattre le danger*. Viens avec moi, jeune homme, et évite les fâcheuses conséquences que celte action attirera sur toi. Guide-moi vers le château d'Avenel, et tu trouveras pour récompense protection et sûreté.»
Halbert s'arrêta de nouveau et recueillit à la hâte ses esprits. Il semblait que la vengeance avec laquelle l'abbé devait
' Passage omis par M. Defauconpict , page 282, depuis «ce Piercy Shafton.»
])oursuivre le meurtrier de Shafton , son ami et en quelque sorte son hôte, devait être cruelle ; et parmi le grand nombre d'observations qu'il avait Faites avant leur duel, il avait oublié de réfléchir à la conduite qu'il avait à tenir en cas que sir Piercy Shafton tombât sous ses coups. S'il retournait à Glendearg, il était persuadé que , sur toute sa famille et même sur Marie Avenel, il attirerait tout le ressentiment de l'abbé et de la communauté ; au lieu que s'il fuyait, il se pouvait qu'il fût seul regardé comme l'auteur de cette coupable action, et que l'indignation des moines ne vînt point fondre sur la tour paternelle. Halbert , se rappelant aussi l'amitié que témoignait tout le monastère à ceux qui lui appartenaient, et particulièrement l'affection du sous-prieur pour Edouard, il s'imagina que lorsqu'il serait éloigné de Glendearg, en avouant son crime à ce digne ecclésiastique, il pourrait s'assurer sa puissante influence en faveur de sa famille. Ces pensées se présentèrent rapidement à son esprit, et sa fuite fut résolue. La société de l'étranger et sa protection offerte vinrent à l'appui de son dessein; mais il ne savait comment concilier l'invitation que le vieillard lui faisait de le conduire au château d' Avenel avec les liaisons de Julien, qui se trouvait l'usurpateur actuel de ce domaine '. « Bon père , dit-il , je crains que vous vous mépreniez sur l'homme chez lequel vous voulez me donner un refuge. Avenel reçut Piercy Shafton en Ecosse , et son lieutenant Christie de Clinthill l'amena à Glendearg.»
Je suis instruit de tout cela , dit le vieillard. Cependant si tu veux te fier à moi , avec aussi peu de répugnance que j'en ai mis à ton égard , tu recevras de Julien Avenel un accueil favorable , ou du moins lu seras certain d'y être en sûreté.»
«Mon père, répliqua Halbert, quoique je puisse mal concilier ce que tu dis avec ce que Julien Avenel a fait, cependant comme je ne mets que peu d'importance au salut d'une créature si perdue que je le suis, et comme tes paroles semblent celles de la vérité et de l'honneur, et enfin comme tu te confias à moi avec tant de franchise, je te rendrai la pareille et t'accompagnerai au château d' Avenel par une route que toi-même ne pourrais jamais découvrir. » Il se mit en marche et le vieillard le suivit pendant quelque temps sans proférer une parole.
' Incideute omise par M. Defauconpret, page 283. a. m.