CHAPITRE XXÎV
pas reslcr en arrière pour venger une aussi juste cause.»
Indigné jusqu'au fond de l'ame de ce ton et de ces manières ,Halberl Gleadinning garda le sUence, pendant qu'une pensée agitait son cœur : il songeait à ce qu'eût dit Julien Avenel , s'il eût seulement su que la querelle dont il pariait avec tant de légèreté avait eu pour motif la fille de son ])ropre frère.
«Mais quelles que soient les raisons qui te forcent à prendre la fuite, dit Julien continuant de parler, peux-tu penser un moment que la loi et ses émissaires puissent te poursuivre jusque dans cet asile , et porter la main sur toi , quand tu es sous les étendards d'Avenel. Contemple la profondeur de ce lac, l'épaisseur et la force de ces murailles, la longueur de cette chaussée, regarde les hommes qui m'entourent, et juge s'il en est un seul qui te paraisse d'un air à laisser porter la main sur l'un de leurs compagnons; vois si moi-môme, leur chef et leur maître, je suis capable d'abandonner un fidèle serviteur, soit que sa cause soit bonne ou mauvaise. Je te réponds que dès le moment où tu porteras mes couleurs sur ta toque, la justice, comme on a coutume de la nommer, verra entre elle et toi une trêve d'une éternelle durée; et tu ])ourras passer sous le nez du commandant, comme devant une vieille femme du marché •, et jamais aucun des roquets qui l'accompagnent n'osera aboyer après toi.
«Je vous remercie de vos offres, noble sire, répliqua Halbert, mais je dois vous assurer une fois j)Our toutes que je ne })uis les accepter, les circonstances m'appellent autre part.
«Tu es, pour ton malheur, un fou bien entêté, dit Julien on lui^tournant le dos ; et, faisant signe à Christie d'ap|)rocher, il lui souffla à l'oreille : Ce jeune drôle promet, Christie; nous avons l)esoin d'hommes ainsi bâtis et nerveux comme celui-là. Tous ceux que tu m'as amenés dernièrement sont le rebut du genre humain , misérables, dignes à ])eine de la flèche qui les tue : ce jeune homme est membre comme Saint-Georges. Ne lui épargne ni le vin, ni la bonne chère. Oue nos belles, comme les araignées, tendent leurs toiles flottantes autour de lui; tu me comprends.» Christie répondit par un signe expressif d'intelligence et se retira respectueusement à une cer-
' Omis par M. Dcf.niconpret, page 3o2. a. m.
taine distance de son maître. «Et toi, bon homme, cours-lu le monde pour faire fortune? dit le baron se tournant vers l'autre vieux voyageur; il me paraît que tu ne l'as pas encore rencontrée sur ton chemin.»
«Comme il vous plaira, répliqua Warden, peut-être seraisje plus à plaindre que je ne le suis à cette heure, si j'avais en effet rencontré cette fortune, que comme tant d'autres j'ai cherchée dans mes jeunes ans.»
«Ah, mon ami! veuille bien me comprendre, dit le baron; si tu te trouves content avec ta robe de serge et ton long bâton, je suis aussi satisfait que toi de te voir pauvre et méprisé autant qu'il t'est agréable, et cela par l'intérêt que je porte à ta santé, et au salut de ton ame. Tout ce que je désire de savoir de toi, c'est le motif qui t'a amené dans mon château, où viennent nicher peu de corbeaux de ton espèce. Tu es, je le parie, quelque moine, rebut d'un couvent supprimé, expiant dans ses vieux jours la paresse luxurieuse dans laquelle il perdit sa jeunesse. Ou peut-être es-tu quelque pèlerin ])ortant dans ta besace le paquet des contes de Saint- Jean de Compostelle, ou de Notre-Dame de Lorette, ou bien peut-être es-tu quelque marchand d'indulgences, vendant les reliques de Rome, remettant les péchés à un sou la douzaine avec un par dessus le marché. Oui, oui, je devine pourquoi je te trouve dans la société de ce jeune homme, c'est à n'en pas douter parce que ses vigoureuses épaules endossent les courroies de ta besace, et allègent les tiennes courbées sous la paresse et les ans. Mais par la messe, je déjouerai ton artifice, oui, j'en jure par le soleil et la lune, je ne souffrirai pas qu'un si honnête jeune homme soit assez dupe de courir le pays avec un vieux coquin, comme le firent Simmie et son frère *. «Allons , hors d'ici ! ajouta-t-il, se relevant avec fureur, et parlant avec tant de précipitation qu'il ne laissait point jour à la moindre réponse, déterminé sans doute à terrifier et à faire fuir ainsi son vieil hôte; encore une fois hors d'ici , toi, ton habit rapetassé, ta valise et tes coquilles ^ ou par le nom des Avenel, je lâche ma meute sur toi.»
' "Deux quêteurs ou frères inendiaus, dit Walter Scott, dont le costume et la fourberie font le sujet d'un vieux poëme satirique écossais. » ^Passage omis par M. Defauconpret , page 3o3. a. m.