CHAPITRE XXV
« Quand une femme aimable se laisse séduire et «reconnaît trop tard que les hommes l'ont trahie,
Julien Avenel ne vit pas sans surprise la conduite du vénérable étranger. «Malédiction sur moi, dit-il, ces nouveaux réformateurs, ces religionnaires ont, je le parie, leurs jours déjeune. Les anciens n'avaient coutume de répandre ces bénédictions que sur nous autres laïques.»
«Nous ne reconnaissons pas de semblables règles, dit le prédicateur. Notre croyance ne consiste pas à user ou à s'abstenir de certaines viandes dans certains jours, et quand nous jeûnons, ce sont nos cœurs que nous mortifions, et nous les lacérons au lieu de notre robe. »
«Tant mieux, tant mieux pour vous, et tant pis pour Tom le tailleur, dit le baron; allons assieds-toi, et si tu veux nous donner un échantillon de ton office, explique-nous ton grimoire. »
« Sir baron , dit le prédicateur, je suis dans un pays étranger^
CHAPITUE XXV. 321
où ni mon office, ni ma cloclrine, ne sont connus, et où au contraire l'un et l'autre semblent bien peu compris. Mon devoir est de faire respecter ma personne, tout indijjne (pi'elle soit, et la dijjnité de mon Maître, comme aussi de ne pas làcher la bride au péché, en violant notre règle.»
«Holà, lialle-là! dit le baron; tu es envoyé ici pour la sûreté, et non, je |)ense, pour me sermoiuier et me prêcher. Eh bien, sire prédicateur! fjue voulez-vous? Rappelez-vous (pic vous parlez à <pii la patience est courte, et à qui aime à mener courte vie et à boire long-temps.»
« Alors, en un mot, dit Henri Warden; cette dame... — Comment, dit le baron tressaillant de colère, qu'as-tu à dire sur cette dame?»
«Est-ce la dame delà maison?» dit le ])rédicateur, après un silence d'un moment, pendant lequel il semblait chercher l'expression propre. «En un mot est-ce ta femme?»
L'infortunée jeune dame porta ses deux mains à son visage, comme pour se cacher, mais la rougeur subite, qui rendit cramoisis son front et son cou, indiqua assez que ses joues étaient roujjes comme du feu, et les larmes qui ruisselaient à travers ses doigts effilés, annonçaient sa douleur en même temps que ses end)arras.
«Maintenant, ])ar les cendi-es de mon père, dit le l)aron en se levant, et d'iui coup de pied poussant loin de lui son escabelle avec une telle violence qu'elle alla frapper la muraille o])posée de l'appartement... puis, s'arrètant tout à coup et se contraignant, il murmura entre les dents : «Qu'ai-je besoin de me troubler ainsi pour la demande d'un fou.» Alors, re|)renant son siège, il répondit froidement et avec un ton de mépris. «Non, sire prêtre ou sire prédicateur, comme vous voudrez, Catherine n'est point ma femme. Cesse tes grimaces, folle que tu es. Elle n'est pas mon épouse, mais nos i\cu\ mains sont unies, et c'est assez |)our en faire une femme comme il faut.»
«Vos mains sont unies?» répéta ^Vardcn.
«11 paraît que tu ne connais pas cette coutume, saint homme, dit Avenel sur le même ton d'ironie; eh bien! je vais te l'apprendre. INous autres hommes des frontières, nous sommes plus sages tpie vous autres rustres, (jui vivez dans l'intérieur
r.E MONASliilE. 2t
des comtés de Fife et de Lothian. Nous ne nous jetons pas en aveugles dans le précipice; nous ne nous mettons pas les fers aux mains avant de savoir si nous pourrons les porter; nous prenons nos femmes comme nos chevaux, à l'essai. Lorsque nos mains sont unies, c'est l'expression dont nous nous servons, nous sommes mari et femme pour un an et un jour. Ce temps expiré, chacun des deux peut contracter un autre lien, ou s'il le veut, peut appeler un prêtre qui les unisse pour la vie : voilà ce que nous appelons l'union des mains.»
«Alors donc , dit le prédicateur, je vous dirai, nohle haron , dans le fraternel amour que je porte au salut de votre ame, que c'est une coutume licencieuse, fille de la corruption et de l'ignorance, et si vous y persistez, dangereuse et même damnahle. Elle vous unit à un être fragile et faible, tant qu'il est l'objet de votre passsion , et elle vous dégage de vos liens quand cet être n'est plus pour vous qu'un objet de pitié et de mépris ; elle donne tout à la brutalité des sens et rien aux sentimens généreux. Oui, je vous le dirai, celui qui pense à rompre de semblables nœuds, en abandonnant une femme trompée et sans ressource, est pire que les oiseaux de proie; car les mâles restent avec leurs femelles jusqu'à ce que leurs petits qui sont dans leur nid aient vu croître leurs ailes. Bien plus, cette coutume est contraire à la pure doctrine du christianisme, qui a donné la femme à l'homme pour être la compagne de ses travaux, son amie dans ses afflictions, son soutien dans les périls, et enfin l'adoucissement de tous ses maux sur la terre, et non pour être le jouet de ses heures d'oisiveté, ou comme une fleur qu'il cueille, et qu'il peut rejeter loin de lui , selon son bon plaisir. »
«Oh! de par tous les saints, dit le baron, ne voilà-t-il pas une homélie bien éloquente , bien conçue , et ce qu'il y a de curieux, prononcée devant un auditoire bien choisi ! Ecoutez, sire évangéliseur! pensez-vous avoir affaire à un fou ? ne sais-je pas que votre secte ne doit son accroissement qu'à l'obstiné * Henri Tudor, auquel vous avez prêté aide quand il voulut changer sa Catherine; et je ne pourrais pas avec la mienne user de la même liberté chrétienne ? Allons, allons, bon homme ,
' Allusion aux démolés de Henri VIII avec l'Eglise de Rome, à l'occisiou de son divorce avec Catherine d'Arragon. a. m.