CHAPITRE XXV
l)énls le re])a8, et ne le mêle point des affaires des autres : (u n'as pas trouvé ta dupe dans Julien Avenel.»
«11 s'est dupé et trompé lui-même, dit le prédicateur; quand même il aurait la volonté de rendre à cette malheureuse, qui a parta{jé ses soins domestiques, la justice bien imparfaite qui est en son pouvoir, lui serait-il possible maintenant d'élever l'objet de sa passion au ran^i; des femmes pures et sans lâche? Peul-il laver son enfant de la souillure que lui a laissée, en le mettant au monde, une mère qui a manqué à la vertu? Il peut, à la vérité, donner à tous les deux le titre et les droits de femme et de fds légitimes, mais dans l'opinion publique leurs noms seront entachés d'une lèpre, que ne j)Ourronl faire disparaître entièrement ses trop tardifs efforts. Hendez-leur ce|)endanl, baron d'Avenel, cette dernière, quoique incomplète justice. Commandez-moi de vous unir à jamais; dites-moi de célébrer le jour de votre alliance, non par des fêtes et des banquets, mais par de poignans repentirs s.ur vos fautes passées, mais parla ferme résolution de commencer une vie nouvelle et meilleure. Béni soit alors le hasard qui m'a amené dans votre château, bien que ce malheur seul m'y ait entraîné, ne sachant pas où s'arrêtera ma course, ainsi que la feuille roulée par le vent du nord '..,»
La figure simple et même commune du zélé prédicateur s'était ennoblie {)ar le feu de son saint enthousiasme, et avait pris un tel air de dignité, que le fier baron, tout habitué qu'il était à ne connaître aucun frein , à mépriser et à tourner en ridicule la religion ainsi que la morale, senlit ])Our la première fois peut-être de sa vie, qu'il était sous l'empire d'un esprit supérieur au sien. H resta silencieux; sa volonté, son ame, semblaient un moment suspendues entre la colère et la honte, et il était immobile , comme accablé par le poids des justes reproches dont une bouche hardie venait de le foudroyer.
L'infortunée jeune dame, concevant quelque espérance du silence et de l'apparente indécision de son tyran , oublia un instant ses craintes et sa confusion , dans la faible attente qu'Avenel se laisserait fléchir , et attachant sur lui des regards in(]uiels et supplians , s'avança pas à pas, et graduelle-
' Comparaison omise jiar M. Ucfauconprct, page 3io. a. im.
ment vers le siège où 11 était assis, et quand enfin elle fut auprès , posant sa main tremblante sur le manteau du baron, elle se hasarda à lui adresser ces paroles: «O noble Julien, écoutez ce brave homme.»
Le moment d'une telle interpellation était mal choisi, e( ces mots produisirent sur cet esprit fier et indomptable tout l'inverse de ce qu'elle attendait,
Julien Avenel se leva en fureur, en s'écriant: «Quoi! folle et bavarde que tu es, t'entends-tu avec ce vagabond, que tu as vu me braver dans mon propre château. Allons, retire-toi, et prompteraent, et sache que je suis à l'épreuve de la fourbe aussi bien mâle que femelle.))
La pauvre Chatherine tressaillit et recida en arrière, atterrée par cette voix de tonnerre, éblouie parées yeux de démon, elle devint pâle comme la mort, et trouvant à ])eiue la force d'obéir aux ordres de son tyran, elle fit, en chancelant, quelques pas vers la porte. Ses jambes trompèrent sa bonne volonté, et elle tomba sur les dalles d'une chute qui, dans l'état où elle se trouvait, pouvait lui devenir fatale, carie sang lui jaillit de la figure.
Halbert Glendinuing s'indigna à la vue d'une action aussi brutale; poussant un cri d'imprécation, il s'élança de son siège , la main sur son èpée , dans la ferme intention de la passer au travers du corps de ce barbare et impitoyable scélérat. Mais Christie de Clinthill qui guettait son mouvement, le ])rit à bras le corps et l'empêcha d'exécuter son dessein.
Cet acte si dangereux de violence fut l'affaire d'un instant, il ne fut point aperçu d' Avenel lui - même qui, fâché de son emportement, relevait entre ses bras sa Catherine évanouie, et s'efforçait de lui prodiguer ses soins , et de la calmer , à sa façon.
«Allons, ])elite inconséquente, allons mignonne, calme- toi, calme-toi, je t'en prie, dit-il; allons, Catherine, quoique je ne veuille pas ])rêter l'oreille aux exhortations de ce vieux rabâcheur de sermons , je ne dis pas ce qui pourrait advenir, si tu me donnes un beau et gros garçon ; la , la , sèche ces larmes , appelle tes femmes. Holà! où sont donc ces princesses? Christie, UoAvley, Hutcheon, amenez-les donc ici par les cheveux de la tète. »
CHAPITUE XXV. 325
Une demi douzaine de femmes lotit efffarées el à l'œil hagard se précipitèrent à la fois dans la salle , et emportèrent celle à laquelle on ne sait quel nom donner ou de maîtresse ou de compagne. On l'eût crue morte , si par intervalle quelques soupirs ne se fussent échappés de son sein svu^ lequel sa main était collée. Cette infortunée ne fut pas plus tôt hors de l'appartement, que le haron, s'approchant de la table, remplit une coupe de vin qu'il avala d'un trait, puis s'efforçant de meltre ses passions comme à la chaîne, il se tourna vers le j)rédicateur, qui au dénoùment de cette scène dont il venait d'être témoin , était resté pétrifié d'horreur, et lui dit : «Vous nous avez traités avec trop de sévérité, sire prédicateur; mais d'après les recommandations dont vous êtes porteur , je ne doute pas de la bonté de vos intentions. Songez que nous sommes des gens plus sauvages que vous autres habitans de l'intérieur des comtés de Fife et de Lothian. Apprenez de moi (ju'il ne faut pas user d'éperons avec un cheval indompté; qu'il ne faut pas enfoncer trop avant le soc de la charrue dans une terre nouvelle *. Prêchez - nous la liberté spirituelle, et nous vous écouterons ; mais vous ne réussirez nullement à nous prêcher l'esclavage spirituel. Allons, asseyez-vous, faites-moi raison avec cette coupe de vin d'Espagne , et changeons de conversation.
«C'est justementde l'esclavage spirituel , dit le prédicateur, avec un ton de reproche non moins solennel qu'auparavant , dont je suis venu vous délivrer. C'est d'un esclavage plus redoutable (pie les plus lourdes chaînes qui soient au monde, c'est du joug funeste de vos passions.»
«Assieds- toi , dit rudement Avenel , assieds -loi T pendant qu'il eu est temps encore, assieds -toi! ou...])ar les armes de mon |)ère,par l'honneur de ma mère je... tout bas à Halbert. »
«Pour celle fois, dit Christie de Clinlhill, s'il refuse de s'asseoir, je ne donnerai pas un groat 2 de sa tête.
«Seigneur baron, dit Warden, vous me menacez de votre dernière colère : mais s'il me faut cacher aux yeux des hommes la lumière que ma mission me force à répandre, ou perdre la lumière terrestre , mon choix ne sera pas douteux. Je vous
' Omis par M. Defiiurnnprcf, page 3i2. — ^ Il y a dans le texte grey-groat , iiu gris groal , comme le peuple dit en France : <• Uu rouge liard. » \. M.
326 LE MONASTKllE.
rë|)étei'ai ce que saint Jean - Baptiste a dit à Hérode : « La loi
ne vous a pas accordé cette^femrae. » Je vous le répéterais,
quand les chaînes et la mort seraient devant mes yeux,
comptant ma vie pour rien au prix du ministère où j'ai été
appelé.»
Julien Avenel , furieux de cette fermeté inflexible, jeta la coupe qu'il tenait à sa main droite, et qu'il était près d'avaler à la santé de son hôte, et de l'autre il lâcha avec violence son faucon, qui vola à travers l'appartement en jetant des cris sauvages. Son premier mouvement fut de saisir son poignard ; mais changeant soudain de résolution, il s'écria :«Au donjon ce gueux impudent! Que personne ne s'avise de m'adresser un seul mot en sa faveur. Prends garde au faucon , Christie, sot que tu es, s'il s'échapj)e, j'enverrai après lui toute la maison... Allons, débarrassez - moi de ce rêveur hypocrite; s'il fait résistance , arrachez-le d'ici ' ».
Il fut obéi sur l'un et l'autre point : Christie de Clinthill arrêta le faucon qui volait, lui remit les courroies aux pâtes, le leoant ferme pendant que Henri Warden était traîné dehors , sans qu'il montrât la moindre apparence de terreur, par deux des satellites du baron. Julien Avenel, dans un mor-ne silence allait et venait dans la salle, puis un moment après il dépêcha l'un de ses gens qu'il avait chargé à voix basse d'un message, qui probablement était relatif à l'étfit de la santé de l'infortunée Catherine, et s'écria: « Ces effrontés et ces intrigans de prêtres... par le ciel! ils sont faits pour nous rendre pires cpie nous sommes. »
La réponse qu'il reçut à l'instant même du message sembla calmer sa mauvaise humeur, il se mit à table et commanda à sa suite de faire comme lui : tous s'assirent en silence , et commencèrent à manger.
Pendant le repas, Christie s'efforçait, mais en vain, d'engager son jeune compagnon à prendre sa part du banquet, ou tout du moins à parler. Halbert Glendinning s'excusa sur sa lassitude , et signifia qu'il ne voulait point goûter d'aucune boisson forte , si ce n'est de bière brune et légère dont en ces temps on faisait ordinairement usage aux repas. Ainsi était
' Cet alinéa et le suivant ont été entièrement tronqués et défigurés par M. Dofauconpret, page 3i2. a. m.