CHAPITRE XXVI [. 3Î
cher qui ne connaît pas plus d'escrime qu'il n'en faut pitur paraître au combat d'une foire de village. Il me semble que je reçois un violent coup d'épée au travers du cor|)s et je m'évanouis sur le lieu, et en recouvrant ma connaissance je me trouve saiis blessure, et il ne manque rien à mes vètemens que mon pourpoint brun doublé de satin, que par parenthèse je vous prierai de faire chercher, attendu que le diable qui m'a transporté pourrait bien l'avoir laissé choir dans son passaj^e sur cpiclque arbre ou ({uelque buisson; et c'est un vêtement du meilleur choix (jue j'ai mis pour la première fois à la parade de la reine dans Soulhwark. ' »
«Sire chevalier, dit le moine, vous vous éloignez encore du sujet. .le vous interroge sur ce qui concerne la vie d'un de vos semblables et peut-être la vôtre aussi, et vous me répondez par l'histoire d'un vieux pourpoint.»
«Vieux! s'écria le chevalier; de par tous les dieux et tous les saints, s'il va un galant à la cour d'Angleterre dont le soin soit plus fantasque et la fantaisie plus soigneuse qui ait une délicatesse plus gracieuse et une grace plus délicate (piaïul il s'agit des changemens fréquens de tous les vèlemcns précieux tels qu'il convient à celui qui peut passer pour la Heur des cjurtisans , je vous j)crmels de me traiter d'esclave et do menteur -. »
Le moine pensa, quoiqu'il ne le dît pas, (pi'il avait déjà bien des raisons pour se défier de la véracité de l'cuphuisle d'après son histoire merveilleuse ; néanmoins l'étrange aventure qu'il avait eue lui-même ainsi ((ue celle du frère Philippe se présenta à sa pensée et l'empêchait d'en venir à une décision. Il se contenta donc de remarquer que ces événcmens étaient fort extraordinaires et demanda à sir Piercy Shafton s'il avait (pielque autre motif j)our se croire choisi particulièrement comme un but de sorcellerie ^.
«Révérend sous- prieur, dit l'euphuiste, la circonstance la plus étrange est celle cpi'll me reste encore avons dire, car elle seule, quand mêmeje n'aurais pas été bravé dans une dispute, vaincu dans un combat, et. blessé et guéri dans l'espace
' Quanirr de Lonili'cs sur la rive droite de la Tainiso. — ^ Paragr.iplic réduit à trois lignes par M. Defauoonpret, page 335. — ^ Les douze lignes de texte sont réduites à quatre dans la version de M. Defanoonprel, page 335. a. m.
de quelques lieures, me ferait croire, sans avoir besoin d'autre preuve, que je suis le but de quelque maléfice. Ce n'est pas à votre révérence qu'il convient de faire entendre à ses oreilles des récits d'amour et de galanterie, et sir Piercy Shafton n'est pas homme à raconter à qui que ce soit ses prouesses auprès des belles de la cour ; ma réputation de discrétion est telle sur ce point qu'une dame qui n'est pas la constellation la moins brillante de cet liémisjdière d'honneur et de beauté m'avait surnommé sa Taciturnité. Néanmoins , il faut dire la vérité , je l'avoue , et c'est l'opinion générale de la cour, des camps, de la ville et de la campagne, que pour la vivacité du maintien , le regard tendre, la conversation enjouée, le respect pour les modes, les discours sérieux et la sortie gracieuse, Piercy Shafton était cité comme l'unique du jour et était si bien accueilli parmi les beautés choisies, qu'aucun des joyeux frères à vêtemens de soie de la chambre de présence, et nul des champions à plumes de la lice ne l'égalait aux yeux des belles, et c'est là le point de mire de tout généreux jouvencel. Néanmoins, révérend père, ayant trouvé sur ce terrain inculte quelque chose qui par le sang et la naissance pouvait mériter le nom de dame, et désirant exercer mon humeur galante et prouver ma dévotion pour le sexe en général , j'avais décoché quelques flèches de compliment à Marie Avenel ; je lui avais donné le titre de ma Discrétion en V ajoutant d'autres courtoisies pleines de grace et d'imagination. J'y étais porté plutôt par ma bonté que par son mérite, ou peut-être fesais-je comme le joyeux chasseur qui pour ne pas rester en repos tire sur les corbeaux et les pies, faute de meilleur gibier... »
«Marie Avenel vous sait bon gré de votre attention, reprit le moine ; mais à quoi nous mène ce détail de galanterie passée et présente?»
«Maudite soit la conclusion, reprit le chevalier: c'est qu'il faut que cette belle que j'appelle ma Discrétion soit ensorcellée, ou je le suis moi-même ; car au lieu de me recevoir par un salut de satisfaction , de répondre à mon regard ])ar un demi -sourire, d'accompagner mon départ d'un léger soupir, et je vous proleste que cet honneur a été accordé plus d'une fois à mes services ])ar les plus nobles danseuses et les plus