CHAPITRE XXIX
«Là-bas est la maison de mon père, » dit Mysie d'une voix interrompue par l'expression de sa douleur.
«Et je t'emportais loin de ton habitation, dit Shaiton , qui croyait avoir découvert la source de sa douleur; maudite soit l'heure où Piercy Shafton , ne pensant qu'à sa propre sûreté , oublie celle d'une femme, quelle qu'elle soit, et plus encore de sa libératrice. Descends donc , ô charmante Molinara , à moins que lu ne préfères que je le conduise à cheval à la maison de Ion père molinarien; car si tu dis un seul mot, je .suis prêt à obéir malgré tous les dangers qui pourraient m'en arriver personnellement, de la part du moine ou du meunier.»
Mysie étouffa ses sanglots et annonça avec difficulté qu'elle allait descendre, et (pi'elle irait tenter fortune toute seule. Sir Piercy Shafton était un écuyer trop dévoué aux belles pour négliger auciuie attention envers la moindre d'entre elles; et d'ailleurs la meunière y avait bien plus de droits. Il descendit aussitôt de cheval, et reçut dans ses bras la pauvre fille qui pleurait toujours amèrement. Quand il l'eut posée à terre, elle pouvait à peine se soutenir, ou du moins elle le tenail toujours serré , comme si elle n'eût pas songé à ce genre de soutien. Il la conduisit sous un bouleau qui croissait sur la pelouse, bordant une roule sinueuse, et l'y plaçant, il l'exhorta à se calmer. Un sentiment vif el naturel surmonta presque son affectation habituelle, lorsqu'il lui dit: «Croyez-moi, généreuse tille, Piercy Shafton aurait cru acheler trop cher le service que vous lui avez rendu, s'il eût pu prévoir les larmes et les sanglots qu'il vous coûterait. Apprenez-moi la cause de votre chagrin , et si je puis y remédier, <:roye/, (pie les drt)ils que vous avez acquis sur moi me font considérer vos ordres <'omme plus sacrés que ceux d'une injpératriee. Parlez donc, belle Molinara , et commandez à celui que la fortune a rendu voire débiteiu" et votre champion; quels sont vos ordres ?»
«Oue vous fuyiez et vous sauviez,» dil Mysie recueillant toutes ses forces pour prononcer ces mots.
«Au moins, dil le chevalier, permellez-moi de vous laisser ((ueique gage de mon souvenir.» Mysie lui aurait répondu t^w celait iiuuile, el aurait dil vrai si elle eûl pu parler; mais les pleurs l'en eiupèclKiieiil.
«Piercy Shafton est pauvre, lui clll-11; mais que cette chaîne vous prouve qu'il n'est pas Ingrat envers sa libéralrlce.»
Il détacha de son cou la superbe chaîne et le médaillon dont nous avons déjà parlé , et la plaça dans la main de la pauvre fille qui ne parut ni la recevoir ni la rejeter; car, (out occupée d'autres sentlmens, elle semblait ne pas voir ce qu'il faisait.
«Nous nous reverrons, dit sir Piercy Shafton, au moins je l'espère. Ne pleurez plus, belle Molinara, et aimez-moi toujours.»
Cette prière n'était qu'une phrase ordinairement usitée ; mais elle avait un sens plus profond aux oreilles de la pauvre Mysie. Elle sécha ses larmes; et quand le chevalier se pencha avec toute la courtoisie chevaleresque pour lui donner le baiser d'adieu, elle se leva humblement pour recevoir cet honneur dans une attitude de déférence, et elle reçut le baiser avec humilité et reconnaissance. Sir Piercy Shafton sauta sur son cheval et s'éloigna. Mais la curiosité, ou peut-être un sentiment plus vif lui fit retourner la tète, et il aperçut la fille du meunier debout et Immobile au lieu où il l'avait quittée, les yeux fixés sur lui et la chaîne inutile suspendue à sa main.
Ce fut à cet instant qu'un trait de lumière vint l'éclairer sur l'état réel des affections de Mysie et du motif qui l'avait fait agir. Les galans de ce siècle étalent trop désintéressés , trop pleins de noblesse et d'élévation d'ame, même dans leur galanterie , pour poursuivre ces conquêtes avilissantes qui ne font que les dégrader. Ils ne faisaient pas la chasse aux humbles vierges du vallon , et n'avilissaient pas leur rang en privant l'innocence champêtre de sa paix et de sa vertu. Il s'ensuivait donc que, comme ils n'ambitionnaient pas les triomphes obtenus dans cette classe , ils n'y faisaient pas attention, et souvent même ils ne s'en doutaient pas quand par hasard il en était ainsi. Le compagnon d'Astrophel , la fleur des tournois de la cour de Feliciana, ne s'inquiétait pas plus si ses graces et ses manières aimables pouvaient lui valoir l'amour de Mysie Happer, qu'une beauté de premier ordre ne s'inquiète dans sa loge de la blessure que ses charmes peuvent faire au cœur d'un clerc d'avoué qui se trouve au par-