CHAPITRE XXX
La bonté malernelle, mais un peu grossière de dame Gleudinning el l'amour presqu'ldolàlre de sa vieille servante lui semblaient maintenant les seuls sentimens d'amitié qu'elle pouvait exciter; et elle ne pouvait s'empêcher de réfléchir combien ils étaient peu à comparer * avec l'attachement sans bornes d'un jeune homme doué d'une belle ame, quele moindre regard de ses yeux pouvait maîtriser comme un coursier fougueux se laisse gouverner par la bride de son cavalier. Ce fut au milieu de ces réflexions désolantes que Marie Avenel sentit dans son esprit ce vide provenant de l'épaisse et bigote ignorance dans laquelle l'Eglise de Rome élevait les enfans de sa croyance. Toule leur religion consistant clans un rituel et leurs prières dans la répétition textuelle de mots inconnus qui, dans les momens de douleur, ne pouvaient procurer qu'une bien faible consolation à ceux qui y avaient recours par habitude -. Comme elle n'était pas accoutumée à la pratique de la dévotion mentale, et à s'approcher pour ainsi dire de la divinité par la prière , elle ne put que s'écrier dans sa détresse : «Il n'y a point de secours pour moi sur la terre, et je ne sais comment en demander au ciel !»
Tandis qu'elle parlait ainsi dans la violence du chagrin, ses regards parcouraint sa chambre et virent, au clair de la lime, le mystérieux esprit qui veillait sur les destinées de sa maison. H se tenait au milieu de l'appartement. La même apparition, comme le lecteur sait, s'était plus d'une fois offerte à sa vue, et toujours la hardiesse naturelle de son esprit ou quelque particularité attachée à elle dès sa naissance la lui avaient fait considérer sans trembler; mais la dame blanche d'Avenel était alors plus distinctement visible, et semblait avoir une apparence plus matérielle qu'auparavant. Marie fut troublée à son aspect, elle aurait cependant voulu parler, mais il courait dans le ])ays une tradition que, ((uolque bien d'autres qui avaient vu la dame blanche lui eussent adressé des questions et en eussent reçu des réponses, tous ceux de la famille d'Avenel, qui s'étaient hasardés à lui parler, n'avaient jamais long-temps survécu à leur entretien avec elle. D'ailleurs le
• She could not hut reflect how little these were to be compared, etc., dit le texte ; « clic ne put s'empêcher de les comparer, » dit M. Dcfauconpret, page 3;(î. — •* Ojnis par le premier traducteur, depuis «les cufans de sa crovance. •> a. m.
Fantôme, comme il parut à Marie Avenel eu se ievaut sur sou séant, semblait par ses gestes lui ordonner de garder le silence, et en même temps commander son attention.
La dame blanche alors frappa avec son pied une des planches du parquet, tandis que, comme à l'ordinaire, d'une voix basse , mélancolique et mélodieuse , elle répétait les vers suivans :
<t Jeune fille dont les chagrins
Du vivant mort que tu regrettes
Pleurent les sinistres destins ,
Et dont les paupières discrètes
t)u mort vivant dans ces retraites
Verront briller les yeux éteints;
Jeune fille, prête l'oreille!
Sous mon pied est caché le mot,
La loi, le sentier, la merveille,
Pour qui sans fin ton esprit veille >
Et qu'il pourra trouver hientijt.
Si les esprits versaient des larmes,
Ce serait à moi de pleurer,
Moi qui te décotivrc les charmes
De ce séjour exempt d'alarmes
Oil je ne puis jamais entrer.
Le sommeil, sommeil sans limites.
Un oubli sans bornes prescrites ,
Sont ce que je puis espérer!
Mais contre les maux de la vie,
Toi, tu ne saurais murmurer.
Car en ce lieu digne d'envie ,
Et sans que rien l'ose altérer.
Gît la sublime récompense
Promise aux humaines douleurs.
Baisse-toi, ma fille, en silence;
Prends ce baume à tous les malheurs :
Malgré tous mes dons enchanteurs.
L'avoir est hors de ma puissance. ' »
En achevant ces mots, le fantôme se baissa vers le plancher comme s'il avait eu le dessein de porter la main sur la planche (jue son pied touchait: mais avant d'avoir accompli son geste, sa forme devint confuse ; c'était seulement comme l'ombre d'un nuage blanchâtre - qui passait entre la terre et la lune , et en un moment il fut toul-à-fa:t invisible.
' Toute cette tirade a été mutUée dans la version du premier traducteur. Nous iie prétendons pas avoir mieux réussi , mais nous avons été plus fidèle à l'original. — 2 II y a dans le Xcn-ic flee cj cloud, un nuage laineux comme une toison, expression pittoresque, mais qui passerait peut-être difficilement dans notre langue, a. m