A L'AUTEUR DE WAVERLEY
Monsieur,
Bien que je n'aie aucune prétention à l'honneur d'être personnellement connu de vous, comme tant d'autres que je cruis vous être également étrangers, néanmoins je prends intérêt aux livres que vous publiez, et je désire qu'ils n'éprouvent aucune interruption; non que je prenne beaucou|) de plaisir à lire des ouvrages de pure imagination, ou que je m<e laisse émouvoir par vos récits graves et imposans, ou amuser par ceux que votre intention était de rendre divertissans, car je ne vous dissimulerai point que j'ai bâillé à la dernière entrevue de Mac-Ivor et de sa sœur 2, et que je me suis tout de bon endormi pendant que le maître d'école nous lisait tous les traits d'esprit de Dandie-Dinmont^. Vous voyez donc, monsieur, que je regarde comme au dessous de moi de solliciter votre faveur d'une manière qui vous est connue. Si le manuscrit que je vous envoie ne vaut rien, je ne chercherai j)oint à en relever le mérite par la flatterie, comme un mauvais cuisinier qui verse du beurre rance sur du poisson qui n'est pas frais. Non, monsieur; ce que je considère en vous, c'est la lumière que vous avez répandue quelquefois sur les antiquités nationales , étude que j'ai commencée un peu tard , à la
' Le nom de ce capitaine, éclos dans le cerveau de Walter Si'ott, est formé de deux mots anglais, clutter, bruit ou vacarme, et buck, le mâle dos deux sexes. Clutterbuck aurait donc, dans notre langue, pour équivalent /?«;/• tiiitainaire. Les Italiens ont aussi un capitaine Tempête , qui joue un certain rôle dans la Trecciu donala de Pignotti. Nous ajouterons néanmoins que Clutterbuck est un nom assez commun en Angleterre. — * Personnages du roman de Tf'averley. — 3 Personnagp xle V Antiquaire, a. m.
X,E MONASTÈRE. r
2 INTRO DL:CTIO^^
vérité, mais à laquelle je me suis livré avec toute l'ardeur «l'un premier amour, parce que c'est la seule qui m'ait intéressé , et que je n'aurais pas donné un sou de toutes les autres. Il faut que je vous livre ma propre histoire, qui n'ira pas jusqu'à trois volumes, avant celle de mon manuscrit; et, comme vous avez l'habitude de mettre en avant quelques vers en guise d'éclaireurs , je m'imagine, à la tète de chacune des divisions de votre prose, j'ai eu la 3>onne fortune de tomber sur une stance de Burns, dans l'exemplaire du maître d'école, qui offre tout juste mon portrait. Elle me plaît d'autant plus , qu'elle avait été composée pour le capitaine Grose ', antiquaire consommé, bien que, comme vous, il fût tro|) enclin à parler légèrement de l'objet de ses recherches :
Les combats ont été son premier aliment; n eût péri plutôt que de fuir làclicment. Aujourd'hui qu'il dépose et le sac et la lance, Antiquaire il se fait, comme ou le dit, je pense.
.le n'ai jamais pu découvrir ce qtii dans ma jeunesse détermina le choix de mon premier état. Ce ne fut point par enthousiasme ou ardeur militaire que je me mis sur les rangs pour obtenir un poste dans les fusiliers écossais, à une épotjue où mes tuteurs et curateurs voulaient me mettre en apprentissage chez le vieux David Stiles, commis au ministère du sceau du roi. Je dis qu'il ne s'agissait pas ici d'enthousiasme militaire, car je n'étais pas naturellement ami des querelles, et je n'aurais pas donné un sou de toutes les histoires concernant les héros des temps anciens qui avaient bouleversé le monde. Pour le courage, il est vrai que j'en avais, comme je m'en suis aperçu dans la suite, tout juste la dose qui me suffisait, et pas un grain de plus. Au reste, je reconnus bientôt que dans l'action il y a plus de danger à fuir qu'à se tenir à son poste, outre que je ne pouvais m'exposer à perdre mou brevet, qui était ma seule ressource-. Mais quant à cette bouillante valeur dont j'ai entendu plus d'uu des nôtres faire un grand étalage, bien qu'en dernière analyste elle se réduisît presqu'à rien sitôt qu'il fallait la prouver;
'Mot qui est peut-être une corruption de i;ross , grossier, épais.— * On sait qu'en Angleterre les brevets d'officiers s'achètent conime presque toutes les autres charges publiques, a. m-
INTRODUCTION. :i
(juanl à cette bravoure eslraorilinaire qui recherche le danjjer comme un amant courtise sa maîtresse, j'avoue que mou cœur était d'une trempe beaucoup moins forte.
D'un autre côté, l'envie de porter un hal)it rou{^e, qui, à défaut de tout autre inclination, a fait phis d'un mauvais comme plus d'un bon soldat, était complètement étrangère à mes goûts. Je n'aurais pas donné une épingle pour toutes les demoiselles du monde; bien plus, quoiqu'il y eut un pensionnat dans le village, et que nous fussions dans l'habitude de nous trouver ensemble une fois par semaine à la salle de danse de Simon Lightfoot', je ne me souviens pas qu'elles aient excité en moi de fortes émotions, excepté celle que me causait l'extrême embarras que j'éprouvais à accomplir l'acte cérémonieux d'offrir à ma danseuse une orange que ma tante avait mise dans ma poche pour cet objet spécial, mais que, «i j'avais osé, j'aurais secrètement détournée à mon usage personnel. Pour ce qui est de la vanité, ou de l'amour de la parure en lui-même, j'y étais tellement étranger, que ce n'était pas sans beaucoup de peine qu'on jiarvenait à me faire brosser mon uniforme afin de me présenter convenablement à la parade. Je n'oublierai jamais la remontrance que me fit mon vieux colonel , un matin que le roi passa en revue une brigade dont nous faisions partie. «Je ne suis {)as partisan de toilettes extravagantes , enseigne Clutterbuck, me dit-il ; mais , dans un jour où nous devons passer la revue devant le souverain du royaume, au nom de Dieu, je voudrais bien qu'on lui montrât au moins un pouce de linge proj)re2.
Ainsi donc, étranger à tous les motifs ordinaires qui portent les jeunes gens à embrasser le parti des armes, et sans le moindre désir de devenir un héros ou un dandy ^, je ne sais réellement pas ce qui me détermina à tourner mes idées de ce côté, si ce n'est l'heureuse indolence que procure la demi-solde, avantage dont jouissait ie capitaine Doolittle''», qui avait ])lanté son ])iquet de re|)Os dans le village où j'avais pris naissance. Tous les autres avaient ou paraissaient avoir
'Mot composé de li^/tl, léger, qX foot, pied; comme qui dirait p/c't/ léger ou zéphyr. — ^ An inch of clean linen, dit le texte; M. Dcf'aiiconpret en fait une chemise blanche, ce fpii est moins plaisant , surtout de la part du colonel. — 3 Jiiégant ou petit-maître de Londres. — 4 Nom fictif composé de do, l'aire, et Unie, peu; comme ([iiiAiviiA l'ail peu, ov faineant, x. m-
(^juelque chose à taire, l'un plus, l'autre moins. A la vérité, ils n'allaient pas jjrécisément à l'école remplir ce qu'on appelle des tâches, ce qui, selon moi, est le pire de tous les maux; mais, tout jeune que j'étais, il n'échappait pas à mon ohservation qu'ils étaient tous lutines par ce qu'ils regardaient plutôt comme une fatigue que comme un devoir : je dis tous, à rexce|)tiou du capitaine Doolittle. Le ministre avait sa paroisse à visiter, son sermon à préparer, quoiqu'à l'égard de l'un et de l'autre il fît peut-être plus d'embarras qu'il ne fallait; le laird avait à parcourir son domaine et à surveiller les ouvriers qu'il y em])loyait, outre ([u'il devait se trouver à des comités de curatelle, des assemblées de canton, des séances de haute cour ou de justice de paix, et que sais-je encore? Il se levait de bonne heure, ce que j'ai toujours détesté, et était toujours dehors, quelque tenips qu'il fit, devenant ainsi son propre surveillant'. Le boutiquier (il n'y en avait dans le village qu'un seul qui méritât ce nom) était à la vérité assez (raiu|uille derrière son comptoir,car il n'était nullement surchargé de pratiques, mais enfin il jouissait de son insouciance ou de son status, comme disait le bailli, sauf à mettre toute sa l)()Utique sens dessus dessous lorsque quelqu'un venait demander une aune de mousseline, une souricière, une once de cumin, un (quarteron d'épingles, les sermons de M. Péden, ou la vie de Jack peur aux gcans, non tueur de géans-, comme on le nomme par une erreur générale que j'ai combattue dans ma dissertation sur la véritable histoire de ce digne preux, dont les faits réels ont été défigurés par la fable. En un mot, chacun dans le village était obligé de faire quelque chose dont il se serait fort bien dispensé, excepté le capitaine Doolittle, qui se promenait le matin dans la grande rue qui était le iiiaW'^ ou l'esplanade de notre village, en habit bleu à collet rouge, et passait la soirée à jouer au whist quand il pouvait réunir trois autres acteurs. Cette heureuse oisiveté me parut si attrayante, <jue ce fut la première idée qui, suivant le système d'Helvétius, comme disait notre ministre, di-
' His own grieve, plirnse que M. Defaiiconpret n'a point rendue. Grieve, mot écossais, a pour équivalent overseer en anglais. — ^ Espèce de Petit-Poucet. — •* Mail, expression (jui signifie promenade publique, usitée pour désigner plusieurs In'llcs phccf's de Londres , comme Pall'inall. \. m.
INTRODLiCTION. 5
il}>ea mes jeunes laleus vers la profession (|ue j'étais destiné à illustrer.
Mais, hélas! qui peut prévoir exactement ce qui lui arrivera clans ce monde trompeur * ? A peine livré à mon nouvel état, je ne fus pas long-temps à découvrir que si l'indépendance indolente était un paradis, il fallait que l'officier, pour y arriver, passât par le purgatoire du service actif. Le capitaine Doolittle pouvait brosser son habit bleu à collet rouge, ou le porter non brossé, selon son bon [)lalsir; mais l'enseigne Clutterbuck n'avait pas cette liberté d'option. Le capitaine Doolittle pouvait se coucher à dix heures, si l'envie lui en prenait ; mais l'enseigne Clutterbuck avait la ronde à faire à son tour. Ce qu'il y avait de pire, c'est que le capitaine pouvait se reposer sous le ciel de son lit de camp jusqu'à midi , si cela lui plaisait, tandis que l'enseigne , pauvre diable, devait être à la parade au point du jour. Quant à l'exercice, je le rendais aussi facile que possible; le sergent me soufflait la formule du commandement, et je m'en lirais en faisant mes embarras tout comme un autre-. En fait d'activité de service ' j'en eus ma bonne part, pour un homme indolent comme je l'étais : je fus ballotté en tous sens; on m'envoya aux Indes orientales, puis aux Indes occidentales, en Egypte, et dans des pays dont ma jeunesse s'était à peine doutée. Je vis les Français, et ne les sentis que trop, témoin deux doigts de ma main droite, qu'un de leurs maudits hussards me coupa d'un coup de sabre, aussi net qu'aurait pu le faire un chirurgien d'hôpital. Enfin la mort d'une vieille tante, qui me laissa environ 1500 livres sterling^, bien solidement placées dans les trois pour cent, me fournit l'occasion si long-temps désirée de me retirer du service, avec la perspective d'avoir quatre fois par semaine^ la douce satisfaction de mettre une chemise propre , et de me savoir une guinée dans ma poche.
Dans le but de commencer mon nouveau genre de vie, jo choisis pour ma résidence le village de Kennaquhair, situé au midi de l'Ecosse, et célèbre par les ruines de son magnifique
I Jf^ho can form a just estimate of their J'uture prospects in this deceUJul world i Pensée lionne à graver dans une jeune mémoire. — 'Tout ce passage a été omis par le premier traducteur. — ^ 37,500 francs. — 4 Four tintes a week, dit le t£xte; « quatre fois p;ir mois, » dit M. Defauconpret, page 5 , nouv. edit. a. m.
monastère , me proposant d'y passer le reste de ma vie dans Yutium cum dignitatc ' de la renie et de la demi-solde. Je ne fus pas long-temps néanmoins à faire l'importante découverte que le repos , pour offrir quelque jouissance, doit être absolument précédé d'une occupation quelconque. Dans les ])rcmiers momens, j'aimais à m'éveiller à la pointe du jour, tout eu rêvant que j'avais entendu battre X-Aclicme , puis me rappelant mon heureux affranchissement de l'esclavage qui m'avait condamné à sortir précipitamment de mon lit, au son bruyant d'un morceau de parchemin, je me tournais de l'autre côté en envoyant la parade au diable , et je faisais un autre somme plein de délices. Eh bienJ cette jouissance eut encore son terme; et lors<pie je fus libre de disposer de mon temps, je commençai à le regarder comme un fardeau.
Pendant deux jours je péchai à la ligne, et dans ces deux jours je perdis une vingtaine d'hameçons et plusieurs vingtaines de lignes, sans prendre utiseul vairon 2. Pour lâchasse, il ne fallait pas en parler, car un apj)étit de cheval ne s'accorde guère avec la bourse d'un of&cier à demi-solde 3; et puis, quand je tirais un coup de fusil, les bergers, les laboureurs , et jusqu'à mon chien , se moquaient de moi , si je manquais, ce tpii en général m'arrivalt chaque fois que je lirais. D'ailleurs les nobles des environs étaient jaloux de leur gibier, et parlaient déjà de poursuites et de |)rohibilions, .le n'avais pas renoncé à faire la guerre aux Fiançais pour venir la continuer avec mes braves et joyeux voisins de Teviotdale'^, comme dit la chanson , en sorte que je ])assai trois jours fort agréablement à uétoyer mon fusil et à le placer sur deux crochets au dessus de ma cheminée.
Le succès que j'obtins dans celte occupation momentanée m'engagea à tourner mon adresse vers les arts mécaniques. Eu conséquence, je démontai et nétoyai la pendule à coucou de mon hôtesse, et j'eus pour résultat d'imposer un silence
' Le repos avec la dignité. — ^ Petit poisson à couleurs variées. — 3 Phrase omise par M. Defauconpret. — 4 Le Teviot est une rivière d'Ecosse, et dale signifie vallon; ainsi Teviotdale est le vallon de la rivière de Teviot. Teviotdale ou Roxburgh est un canton sud-est de l'Ecosse, sur la limite de l'Angleterre propre, et arrosé par les deux seules rivières du Teviot et de la Tweed ; il offre encore des restes du fossé creusé par les Pietés pour arrêter les invasions des Saxons.
INTUODUCTION. 7
éternel à ce joyeux compagnon du printemps. Je montai un tour; mais lorsque je voulus m'en servir, peu s'en fallut qu'avec le gros outil à dégrossir je ne me privasse d'un des doigts que le hussard m'avait laissés.
J'essayai la lecture, et je parcourus les livres du petit cabinet littéraire, aussi bien que ceux de la bibliothèque établie plus en grand, et dans un genre plus relevé, ])ar des souscripteurs plus intelligens ; mais ni le style léger des uns, ni les sujets plus sérieux des autres ne répondirent à mon attente. En général, je m'endormais à la quatrième ou cinquième page d'une histoire ou d'une dissertation, et il me fallait un mois entier de lecture continue pour arriver à la conclusion d'un mauvais roman mi-relié, encore devais-je endurer toutes les demandes qui m'étaient adressées par la j)Ius mince fille de boutique, de rendre les volumes que je gardais trop longtemps à son gré. En un mot, pendant que chacun au village avait quelque chose à faire, je n'avais absolument d'autre occupation que celle de me promener dans le cimetière et de siffler quelques airs en attendant le diner.
Pendant ces promenades, les ruines de l'édifice attirèrent nécessairement mon attention, et peu à peu je me sentis entraîné à en étudier les détails les yjlus minutieux, et ])ar suite le plan général. Le vieux sacristain m'aida dans mes recherches , et me communiqua sa ])orlion de richesse en traditions antiques. Chaque jour ajouta quelque chose au trésor de mes connaissances sur l'ancien état de ce bâtiment, et à la fin je réussis à faire des découvertes intéressantes sur la destination de plusieurs parties détachées et aujourd'hui tom- ]j-aut eu ruine , destination (jui jusqu'alors était restée totalement inconnue, ou dont on n'avait que des notions très imparfaites.
Toutes ces connaissances que j'avais acquises, il m'arrivait très souvent de ])ouvoir les communiquer aux voyageurs que la curiosité attirait jusque dans cet endroit célèbre. Sans empiéter sur le privilège de mon ami le sacristain, je devins peu à peu le remplaçant du ckcronc dans la tâche de faire des descriptions et de donner des explications, et il arrivait souvent que, lorsqu'il survenait de nouveaux visiteurs, il me renvoyait oeux à qui il avait raconté la moitié de son histoire, enajou-
laiit d'un ton de flatterie : «Qu'ai-je besoin d'en dire davantage? vous avez là le capitaine qui en sait plus que moi, ou que toute autre personne vivante. » Alors il fallait me voir saluer les étrangers de la manière la plus courtoise et les étonner par mes discours sur les cryptes et les sanctuaires, les nefs elles arches, les architraves gothiques et saxonnes, les arceaux et les arcs-boutans;et il n'était j)as rare de voir (|u'nne connaissance commencée à l'abbaye se terminât à la taverne, ce qui contribuait à faire diversion à la monotonie de l'éternelle épaule de mouton de mon hôte, soit chaude, soit froide, soit en hachis.
Peu à peu mon imagination s'agrandit; je trouvai quelques livres qui me donnèrent des notions sur l'architecture gothique , et je lus alors avec plaisir, parce que je prenais intérêt à ce que je lisais. Mon esprit même prit un nouvel essor. Mes discours au club acquirent une sorte d'autorité ; on m'écouta avec plus de déférence, parce que, sur im sujet au moins, je possédais plus d'instruction que pas un de ses membres. Au fait je trouvai que même mes anecdotes sur l'Egypte, qui, à vrai dire, étaient bien rebattues, captivaient maintenant l'attention plus qu'elles ne l'avaient fait auparavant. Après tout, disait-on, le capitaine n'est |)asun ignorant; il est peu de |)ersonnesquien sachent autant que lui sur l'abbaye.
Cette approbation presque unanime ajouta au sentiment de ma propre importance, et eut une grande influence sur mon bien-être en. général. Je mangeais avec plus d'ap[)étit ; je digérais ])lns facilement; je me couchais le soir avec j)laisir, je dormais profondément jusqu'au lendemain, et me levant d'un air sérieusement affairé, j'allais mesurer, examiner, comparer les diverses parties de cette intéressante structure. Je perdis toute idée , tout sentiment d'un certain malaise désagréable, mais qui n'avait pas de nom, que j'avais éprouvé dans ma tête et dans mon estomac, et dont j'avais pris l'habitude de m'inquiéter plus à l'avantage de l'apothicaire du village qu'au mien personnel, purement faute d'avoir une occupation. J'en avais trouvé une sans m'en douter, et j'étais heureux par ce que j'avais quelque chose à faire. En un mo( , j'étais devenu l'antiquaire du lieu, et je n'étais pas indigne de ce titre.
lu soir, pendant que je ])arcourals celle carrière d'oisiveté affairée, car c'est tout au plus le nom que je peux lui donner, et me trouvant à mon ])etit salon attenant au cabinet que mon hôte appelle une chambre à coucher,j'étals tout |)réparé à battre de bonne heure en relraite vers les réjjions de Morphée. Le Monasticon de Dujjdalei, que j'avais emprunté à la bibliothèque de A..., était étalé sur ma table, flanqué d'un côté par un morceau d'excellent froma<fe de Chesier, qui, par parenthèse , m'avait été envoyé par un honnête citoyen de Londres, en reconnaissance de ce que je lui avais expliqué la différence qu'il y a entre un arceau j^ot'^iquc et un arceau saxon ; et de l'autre, par un verre d'ale de Vanderhagin, première qualité. Ainsi armé de toutes pièces contre mon vieil ennemi, le temps, je me préparais délicieusement et tout à loisir à me mettre au lit, tantôt lisant une phrase de Du^^dale, tantôt prenant une gorjjée de mon aie, ou une bouchée de pain et de fromage ; puis dénouant une des jarretières de ma culotte , ou défaisant un des boutons de ma veste , en attendant que l'horloge du villa^je sonnât dix heures, m'étant fait une règle de ne jamais me coucher plus tôt. Un grand coup frappé à la porte de la maison vint alors interrompre la marche ordinaire de mes soirées, et j'entendis la grosse voix de mon brave aubergiste de l'enseigne du roi George, qui disait : a Que diable! madame Grinslees 2, le capitaine n'est sûrement j)as encore couché! et j'ai chez moi un monsieur qui a commandé un poulet et un émincé de veau, avec une bouteille de sherry'^, et qui m'envoie l'iirviter à souper avec lui , pour avoir un entretien au sujet de l'abbaye.»
«Non, répondit Luckie Grinslees du ton moitié endormi d'une malroue écossaise qui s'aperçoit que dix heures vont sonner; non, il n'est pas encore couché; mais je vous réponds qu'il ne sortira pas à cette heure-ci, pour faire attendre les gens jusqu'à ce qu'il rentre. Le capitaine est un homme rangé.»
« Je reconnus bien que ce dernier compliment était fait
' Livre d'architecture. — ^ Légère corruption sans doute de grinless, mot qui veut dire sans grimace, excellente qualification pour une hôtesse jalouse d'aclialander son cabaret. Tout a. l'heure Walter Scott lui donnera encore le prénom fictif de ZacAj'e, corruption de Lucky, dont le sens est celui de notre adjcrti/ heure:ix. — *Vin de Xérès, qu'on voit sur presque tontes les tables en Angleterre.
pour que je l'eatendisse, et dans le blU de m'indiquer et de me reconiniauder la conduite que madame Grinsless désirait que je tinsse. Riais je n'avais pas été ballotté dans le monde pendant trente ans et plus, et je n'avais pas mené la vie indépendante d'un garçon, pour revenir ensuite chez moi me soumettre au gouvernement du cotillon de mou hôtesse. J'ouvris donc la porte de ma chambre et priai mou vieil ami de monter.
«Mou capitaine, dit-il , j'ai autant de plaisir à vous trouver levé que j'en aurais eu à pécher un saumon de vingt livres. Il y a chez nous un voyageur qui ne dormira pas tranquillement cette nuit dans son lit, s'il n'a pas eu le plaisir de boire un verre de vin avec vous.»
«Vous sentez fort bien, David, répliquai-je avec un air de dignité, qu'il ne saurait nullement me convenir de sortir à une heure aussi avancée pour aller rendre visite à un étranger, non j)lus que d'accepter une invitation de la part de jjens que je ne connais point.»
«A-t-on jamais vu chose pareille? s'écria David en faisant ronfler son juron favori. Un homme (jui a commandé un poulet et une sauce piquante, un pancake ' et un émincé de veau, avec une bouteille de sherry ! Croyez-vous que je serais venu vous prier d'aller tenir compagnie à un jietit commis voyageur anglais, qui se contente, à son sou[)er, d'une talmouse , qu'il n'arrose qu'avec un verre d'eau et de rhum frelaté-? Celui-ci est un gentleman ^ de la tête aux pieds, et un a:maleur, un virtuoso, dans toute la force du ierme, avec le costume de couleur sombre , la perruque bouclée comme la toison d'une vieille brebis, La première question qu'il m'a faite a été relative au vieux pont-levis qui est au fond de l'eau depuis deux cent quarante ans ^. J'en ai vu les fondemens en péchant au saumon ; et comment diable parlerait-il de ce vieux j)ont-levis s'il n'était un virtuose ou amateur? »
David étant un virtuose dans son genre, et de plus un j)ro-
' Sorte de riépe très mince, recherchée a. la fois desHolhmcIais et des Aiighiis. — * Le texte parle de TodJj, mélau^'e d'cau-de-vie, de sucre et d'eau. — ^ Homme comme il faut. Nous n'avons pas de terme équivalent, daus notre lan^^ue, jtour traduire cette expression tout-à-fait britannique. — -4 Twahcoie jeais , douze fois vingt ans. Twal est un écossisme pour twelve. M. Defauconpret s'est trompe en ne duuaant à ce pont que quarante ans, ou bien il y a erreur dans le tjxtc. .\. M.
priélaire et un hérilier, était iialuiellement un juge ayant qualité pour prononcer sur le mérite des personnes qui fréquentaient son hôtellerie, et par conséquent je ne pus nie dispenser de renouer mes jarretières.
«Voilà qui est bien, capitaine, dit David; vous deux vous n'allez bientôt faire qu'un, et vous sejez aussi serrés l'un près de l'autre que trois dans un lit ' , une fois que vous entrerez en connaissance. Je n'ai jamais vu son pareil, depuis le grand docteur Samuel Johnson , lors de son voyage eu Ecosse; j'en ai la relation dans mon arrière-salon, pour l'amusement de mes hôtes; la couverture en est toute déchirée.»
«C'est donc un savant que ce monsieur-là, David?»
«Je le croirais assez, répondit David; il porte un habit noir, ou tout au moins brun.»
«Sex^ait-ce un ecclésiastique?»
« Je ne le pense pas, répondit David; car il s'est occupé du souper de son cheval avant de songer au sien.»
«A-t-il un domestique?» lui demaudai-je.
«Pas de domestique, répondit David; mais il a un air de grandeur qui fait que tous ceux qui le regardent se trouvent disposés à le servir. »
«Mais qu'est-ce qui peut l'engager à me déranger? Ah! David, voilà ce que c'est que de jaser. Vous êtes toujours à me jeter sur les épaules tous les voyageurs qui descendent à l'hôtel du roi George, comme si j'étais chargé de les amuser!»
«Que diable voulez-vous que je fasse, capitaine? répondit David. Un monsieur descend chez moi , et me demande instamment s'il y a dans notre ville un homme de bon sens, instruit, qui puisse lui donner des renseignemeas sur les antiquités des environs , et particulièrement sur la vieille abbaye.Vous n'auriez pas voulu que j'eusse fait un mensonge ; et vous savez fort bien qu'il n'y a personne en ville qui puisse en parler convenablement, excepté vous-même et le bedeau, qui est en ce moment ivre comme un Auteur. Si bien que je lui ai dit : Nous avons ici le capitaine Clutterbuck, homme très honnête, qui n'a guère autre chose à faire qu'à parler des ruines de la vieille abbaye, et ({ui demeure tout près d'ici. — Alors, monsieur , m'a-t-il dit très ])ol!ment , ayez la
' Pass.-.ge omis i)ar le premier traducteur , ()ai,'e lo. a. m.
bonté d'aller trouver le capitaine Clulterbuck, de lui offrir mes compliniens et de lui dire que je suis un étranger, attiré dans ces lieux ])ar ce que la renommée publie de ces ruines, et que je me serais présenté chez lui s'il n'eût été si tard. Il en a bien dit davantage, mais je l'ai oublié. Cependant je me souviens à merveille qu'il a dit en finissant : « Ayez une bouteille de votre meilleur vin de sherry et préparez à souper pour deux personnes.» Vous ne voudriez sûrement pas que j'eusse refusé ce qu'il désirait, moi aubergiste?»
«C'est fort bien, David, lui dis-je, mais j'aurais désiré qu'il eût choisi une heure plus convenable. Enfin, puisque vous déclarez que c'est un gentleman...»
«Oh! ])our cela, j'en réponds, dit David; l'ordre qu'il a donné le fait assez connaître. Une bouteille de sherry, un émincé de veau et un poulet, voilà parler comme un gentleman, j'espère. C'est bien, capitaine; boutonnez-vous bien ; la nuit est fraîche. Mais l'eau devient claire avec tout cela ; nous serons à la pèche demain avec les bateaux de monseigneur, et il faudra que j'aie bien du guignon si je ne vous envoie pas (|uelque chose qui vous fasse trouver votre aie meilleure à souper.»
Cinq minutes après ce diajogue, je me trouvai dans le parloir de l'auberge du roi George, et en présence de l'étranger.
C'était un homme grave, à peu près de mon âge, c'est-àdire d'environ cinquante ans, et qui portait réellement su»son visage , comme l'ami David le disait, quelque chose qui engageait ceux qui le voyaient à l'obliger et à lui rendre service. Et néanmoins cette expression d'autorité n'était nullement du genre de celle que j'ai vue sur la figure d'un général de brigade; et le costume de l'étranger n'avait non plus rien de martial. Il consistait en un habit, veste et culotte du même drap , couleur œil de corbeau , le tout un peu à l'ancienne mode. Ses jambes étaient défendues par de fortes guêtres de cuir, qui, comme dans l'ancien temps, s'ouvraient par côté et étaient retenues par des agrafes d'acier. Son visage était altéré autant par la fatigue et le chagrin que par l'âge, car on y lisait qu'il avait beaucoup vu et beaucoup souffert. Son abord était extrêmement agréable , et prouvait qu'il avait
reçu une éducation soignée, et les excuses qu'il me fit pour m'avoir ainsi dérangé , et à une telle heure, furent exprimées avec tant de politesse et de grace, que je ne pus lui répondre autrement qu'en l'assurant de tout le plaisir que j'aurais à lui être utile.
«.l'ai voyagé toute la journée, monsieur, me dit-il, et je serais d'avis de remettre le peu que j'ai à vous dire jusque après le souper, pour lequel je me sens un peu plus d'appétit (\nk l'ordinaire.»
Nous nous mîmes à table, et malgré l'appétit que l'étranger avait annoncé , et le petit repas préparatoire de fromage et d'ale que j'avais chez moi, je crois en vérité que je fus celui des deux qui fit le plus d'honneur au poulet et à l'émincé de l'ami David.
Lorsque la nappe fut levée et que nous nous fûmes préparés chacun un verre de négus^ avec cette liqueur que les aubergistes appellent du sherry, et ceux qui le boivent du Lisbonne, je m'aperçus que l'étranger était pensif, silencieux, et paraissait embarrassé, comme s'il avait eu quelque chose à me communiquer, mais qu'il ne savait trop comment introduire dans la conversalion. Afin de le placer sur la voie, je me mis à parler des ruines (lu monastère et de leur histoire ; mais, à ma grande surprise, je vis que j'avais trouvé mon maître, et j'en eus bientôt la preuve. L'étranger connaissait non seulement tout ce que je pouvais lui en dire, mais encore bien davantage; et, ce qui était encore plus mortifiant , il pouvait, en s'étayant de dates , de chartes , de titres, de faits , et d'autres preuves qui, comme le dit Burns, ne sont pas récusables^; il pouvait, dis-je, réfuter plusieurs contes et fables que j'avais ado|)tés d'après les traditions et notions vulgaires, aussi bien qu'anéantir plus d'une de mes théories favorites au sujet des anciens moines et de leurs demeures, que j'avais pris tant de plaisir à me former avec toute la présomption d'un homme qui s'imagine posséder un fonds d'érudition supérieur à tout autre. Et je ne puis m'empêcher de remarquer ici que dans plusieurs des argnmens et des consé([uences qui en découlaient, il s'appuyait
' Mélange de vin et d'eau bouillante , pris avec des tranciies de citron, du sucre et delà muscade. — ^ Downa he confuted, qu'on ne peut révoquer en doute.
«le l'autorité de monsieur le substitut du garde des archives ' flu royaume d'Ecosse et de ses dissertations à ce sujet, dans lesquelles j'entrevois que l'auteur, par ses recherches infa(igaldesau labyrinthe des annales nationales, finira par détruire mou métier et celui de tous les antiquaires locaux, en substituant la vérité aux légendes et aux fables des romanciers. Hélas ! je voudrais que ce savant put savoir combien il est difficile pour nous, petits boutiquiers d'autiquailles.
D'arracher de notre mémoiro Cette légende on ce tal)lenu.
D'effacer de notre cerveau Les fastes qu'y grava la gloire; On de purger de notre sein Ce pathos dangereux et vain,
l-lt ainsi de suite, .l'aime à croire qu'il serait énui de pitié, s'il savait combien de vieux barbets il a Forcés à apprendre de nouveaux tours, à combien de vénérables perroquets il a enseigné à chanter une chanson nouvelle, combien de tètes grises il a détraquées par de vains efforts pour changer leur vieux Muinpsimus en mot nouveau Sunipsinins. Mais patience! Humana pcrpessi siinms-.^o\\tc\\!iX\^ei autour de nous, le passé, le présent et l'avenir; ce qui était histoire hier devient fable aujourd'hui, et la vérité d'aujourd'hui sera mensonge demain"'.
Voyant que j'aurais probablement le dessous dans le monastère, par moi-même jusqu'alors regardé comme ma citadelle , je me préparai, en habile général , à évacuer cette place de défense, et à battre en retraite vers la campagne environnante. J'eus recoiu\s à la connaissance qtie j'avais des familles et des antiquités du voisinage , terrain sur lequel je ])Ourrais escarmoucher à mon aise, sans qu'il fut possible à l'étranger de remporter sur mol quelque avantage. Mais j'étais dans l'erreur.
L'homme à l'habit gris de fer savait tous les plus petits dé-
' Le texte dit : M. Drpuij register of Scotland; ce que M. Defaueonprct rend par « M. Deputy, sous-aschiviste d'Ecosse. » Il me semble qu'il ne s'agit point ici de nom réel, mais d'un suhsiitul ou délégué, ou enfin député , A'a\iTes\e sens du mot deputy. — ' TSous avons })eaucoup enduré. — ^ frliicli was history yesterday becomes fable lo-day, and the truth of to-day is hatched into a lie hy to-morrow . Nous regrettons que la rapidité du style nous ait contraint de négliger la traduction littérale du dernier membre de cette phrase énergique, dont le sens est : «Et la vérité d'aujourd'hui se couvera et éclora en mensonge d'ici à demain, a. m.
tails à cet égard , et je ne pouvais lui rien apprendre. Il pouvait dire justement eu quelle année la famille de Haga était venue, pour la première fois, s'établir sur son ancienne baronnie. Pas un thane un peu à portée dont il ne connût la famille et les alliances ; il savait combien de ses ancêtres avaient péri par le glaive des Anglais , combien dans les dissensions domestiques, combien parla main de l'exécuteur de la haute justice pour cause de trahison. Leurs châteaux lui étaient connus, depuis la tourelle jusqu'à la pierre fondamentale ; et quant aux diverses antiquités éparses çà et là dans le pays, il les connaissait toutes, depuis le cromlech jusqu'au cairn^ ^ et pouvait en parler d'une manière aussi exacte que s'il eut vécu du temps des Danois ou des druides.
Je me trouvai alors dans la position mortifiante d'un homme qui , s'étant annoncé comme maître , se voit tout à coup redevenu écolier, en sorte qu'il ne me resta ])lus qu'à recueillir tout ce que notre conversation pouvait m'offrir d'intéressant, pour en faire jouir ceux à qui j'aurais ensuite l'occasion de le communiquer. Je voulus, il est vrai , lui raconter l'histoire du moine et de la femme du meunier d'Allan Ramsay, pour battre en retraite avec honneur, en lui lâchant une bordée d'adieux ; mais ici mon flanc fut encore tourné par l'étranger, éternellement à la réplique.
«Vous aimez à rire, à ce que je vois, monsieur, me dit-il ; car vous ne pouvez ignorer que l'anecdote ])laisante que vous venez de raconter fait le sujet d'un conte bien plus ancien que celui d'Allan Ramsay.»
Je fis un signe de tète approbatif de son observation , ne voulant pas avouer mon ignorance, quoique, dans le fait, je ne fusse pas plus instruit de ce qu'il me disait que le plus mauvais cheval de l'écurie de mon ami David.
«Je ne veux pas parler, continua mon savant ^ compagnon,
' Expressions écossaises dont la traduction, omise par M. Dcfauconpret, est celle-ci : <« Depuis la plus modeste sépulture jusqu'à la plus magnifique;.» Le mot cromlech s'applique à la tomlic la plus liiimhle; ciiini à la grande accumulation de pierres jetées par les passaus sur le ton)bcau d'un homme illustre. Lorsqn'en Ecosse nn guerrier estimé mourait, ses compagnons lui disaient : « Nous ajouterons nne pierre à votre cairn. — * Le texte ]>orte omniscle/it , adjectif qu'il est regrettable peut-être de ne pas voir admis dans notre langue, déjà en possession (VoiiinLfcience. a. m.
rhi poème vraiment curieux extrait du manuscrit de Maillaud, publié par Pinkerson, intitulé les Moines de Berwick ^ (|uolque cet ouvrage nous fasse le tableau minutieusement détaillé et extrêmement intéressant des mœurs écossaises sous le règne de Jacques V, mais bien du romancier italien qui a écé le premier, que je saclie, qui ait ])ublié celle histoire, d'ailleurs inconteslablement puisée dans quebpie ancien fabliau.»
«Incontestablement,» répondis-je sans troj) com])rendre néanmoins la proposition à laquelle je donnais un assentiment aussi peu réftéclii.
«Et néanmoins, continua l'élranger, si vous aviez connu ma position, ainsi que mon état, je doute que vous eussiez choisi celle même anecdote dans l'idée de ni'amuser. »
Celle observation fut faite de la meilleure grace possible; mais elle réveilla mon attention, et je répondis à l'étranger, avec toute la politesse dont j'étais capable, que si j'avais dit quelque chose qui lui fut désagréable, il ne fallait l'atlribuer (pi'à l'ignorance où j'étais de sa profession et de son rang, et cpie j'étais prêt à lui faire toutes les concessions ([ui étaient en mon pouvoir au sujet de celle offense nullement inten- (ionnelle, du moment qu'il me dirait en quoi elle consistait '.
«Offense, monsieur? répondit-il ; pas du tout: il n'y a d'offense qu'autant que celui contre qui elle est dirigée la regarde comme telle. Je suis habitué à trop de fausses représentalions, j'ai été en butte à trop de cruelles interprétations, pour m'offenser d'un conte populaire, quoique fait dans le but de ridiculiser ma ])rofession.»
«l)ois-je entendre par là, lui répondis-je, que je parle à un membre du clergé catholique?»
«A un moine indigne de l'ordre de saint Benoît, dit l'étranj>er, appartenant à une communauté de vos compatriotes depuis long-temps établie en France, mais malheureusement dispersée par les orages de la révolution.»
«Eu ce cas, lui dls-je, vous êtes Ecossais, et né dans notre voisinage ?»
«Pas lout-à-fait, répondit le moine; je ne suis qu'originaire
' M. Defauconprct , p.ige i5, a réduit à deux lignes tout ce paragraphe : il a /"ait beaucoup de réductions semblables dans les suivans. a. yi.
d'Ecosse, el c'est la piemière fois de ma vie que je me trouve dans ces environs. »
«La première fois dans ces environs? répliquai-je; et en connaître si minutieusement rhistoire,les traditions, et jusqu'à la description des localités! Vous me surprenez, monsieur.»
«Il n'est pas surprenant, me répondit-il, que je possède ces connaissances locales , si l'on considère que mon oncle , excellent homme , aussi bien ((ue bon Ecossais et digne chef de notre communauté religieuse, a employé plusieurs de ses raomens de loisir à m'informer de tous ces détails, et que moi-même, dégoûté de tout ce qui se passait autour de moi, je me suis amusé pendant plusieurs années à rédiger et arranger les diverses conversations que j'avais eues à ce sujet avec mon digne parent et les autres membres déjà vieux de notre ordre.»
«Je m'imagine, monsieur, lui dis-je, quoique je n'aie nullement l'intention de faire une demande indiscrète, que vous êtes venu en Ecosse dans l'intention de vous fixer parmi vos compatriotes, puisque la grande catastro|)he politique de notre siècle a supprimé vos éiablissemens?»
«Non, monsieur, répondit le bénédictin; ce n'est pas là mon intention. Un monarque européen, qui chérit encore la foi catholique, nous a offert dans ses domaines une retraite, oià quelques uns de nos frères dispersés se sont déjà réunis pour implorer la bénédiction de Dieu sur notre protecteur et son pardon sur nos ennemis, .le ])ense cjue dans notre nouvel établissement personne ne nous objectera que le montant de nos revenus ne s'accorde pas avec nos vœux de pauvreté et d'abstinence ; mais enfin tâchons de nous montrer reconnaissans envers Dieu , pour avoir écarté de nous le piège de l'abondance temporelle.»
«Plusieurs de vos couvens à l'étranger, lui dis-je, avaient effectivement des revenus considérables; et cependant, tout considéré, je doute fort qu'il y en eût un mieux partagé que le monastère de notre village. On dit qu'il jouissait de près de 2000 livres sterling de rente en argent, outre quatorze mesures de froment, cinquante-six d'orge, quarante-quatre d'avoine, et de grandes provisions de volaille, de beurre, de
18 INTHODLCTIOx^'.
srl, do laiiio, dc bière, el ties dimes, corvées cl redevances
<le loiite espèce '.»
(( El c'était ljeaucoii|) Irop de tous ces l)ieiis leinporels , monsieur, dit mon compajjiiou ; car, maljjré la boinie intention des pieux donataires, ils n'ont servi qu'à en faire l'objet do l'envie et de la cujùdilé de ceux qui ont fini |)ar les dévorer.»
«En attendant, néanmoins, observais-je, messieiirs les moines menaient une vie fort ajjréable, cl, comme dit la «•lianson :
Lrs vendredis faisaient ])()nil)aiice , Tout en nous prêcliant l'abstineuec.
((.levons entends, monsieur, reprit le bénédictin, il est dilficile, dit le proverbe, de porter une coiq)e bien pleine sans en répandre quelques gouttes-. Sans doute la richesse de la comnumaulé, en même temps qu'elle compromettait la siirelé de l'établissement en excitant la cu|)idilé d'autrui, était aussi , sous plusieurs rap|)orls, un piège pour les religieux euxmêmes; et néanmoins nous avons vu les revenus de certains couvens employés non seulement à des actes de bienfaisance cl d'hospitalité envers des individus, mais encore à des travaux d'une utilité générale et permanente. La supcrbckcolleclion in-folio des historiens français, commencée en 1737, sous l'inspection et aux frais de la congrégation de Saint-Maur, prouvera long-temps que les bénédictins ne dépensaient pas toujours leurs revenus en jouissances personnelles, et qu'ils ne s'endormaient pas uniformément dans la paresse et l'indolence, une fois qu'ils avaient rempli les devoirs ])raliques et de pure forme de leur institution.»
Comme à cette épo(jue je n'avais pas la plus j)etite connaissance de la congrégation de Saint-Maur, ni par conséquent de ses doctes travaux, je ne pus que marmotter une sorte d'assentiment à ce discours. Depuis ce temps-là j'ai vu ce noble ouvrage dans la bibliothèque d'une famille distinguée, et je dois avouer que je suis honteux quand je réfléchis que, dans un pays aussi riche que le nôtre, on n'a pas entrepris, sous le patronage des grands seigneurs et des savans, un semblable
' Tout ce détail est omis dans la version de M. Defauronpret, page ifi. — ^ h is dijf/ictilt to carry a fallrup without spilling, a. im.
lecueil de nos historiens, capable de rivaliser avec celui que les bénédictins de Paris ont exécuté aux frais de leur communauté.
« Je m'aperçois , dit en souriant l'ex-bénédictin , que vos préjugés hérétiques vous empêchent de nous accorder à nous autres pauvres moines le plus léger mérite, soit littéraire, soit spirituel.»
«Bien loin de là, monsieur, répondis-je, je vous assure que j'ai eu plus d'une obligation aux moines dans mon temps. Lorsque j'étais en quartier d'hiver dans un monastère de Flandre, lors de la campagne de 1793, je n'ai jamais mené une vie plus agréable. Ah! c'étaient de lions vivans que ces chanoines flamands, et ce fut bien à regret que je quittai ma Ijonne garnison, sachant d'ailleurs que je laii^sai mes braves hôtes à la merci des sans-culottes; mais que voulez- vous, ce sont les chances de la guerre.»
Le pauvre bénédictin baissa les yeux et garda le silence. J'avais, sans y penser, éveillé en lui une suite de souvenirs amers, ou plutôt j'avais touché un ])eu trop rudement une corde qui cessait rarement de vibrer d'elle-même; mais il était trop familiarisé avec cette triste série d'idées pour s'en laisser abattre. Demon côté, je me hâtai d'adoucir ce qu'il y avait d'amer dans ce que je venais de dire, et ajoutant que s'il y avait quelque chose dans ce qui faisait l'objet de son voyage ici en quoi je pusse, en tout honneur, lui être de quelque utilité, je lui offrais volontiers mes services. J'avoue que j'appuyai un peu sur l'expression en tout honneur; car je sentais qu'il ne me conviendrait nullement, bon protestant comme je l'étais, et serviteur du gouvernement, en tant que j'en recevais la demi-solde, de contribuer à aucun recrutement que mon compagnon se serait proposé de faire pour des séminaires étrangers, ou à l'exécution de tout autre projet qui tendrait à favoriser le papisme, sans m' embarrasser si le pape était ou n'était pas réellement la vieille dame de Babylone* : rien de tout cela n'entrait dans mes princi|)cs.
Mon nouvel ami se hâta de faire cesser cet état d'indécision. «J'allais vous prier, monsieur, me dit-il, de me prêter votre secours dans une affaire qui ne peut que vous intéresser, comme
' M. Dcfaiiconpret ajmUc : t< dont il est question dans V Apocalypse. » a. m.
antiquaire etcomnie homme qui se plaît à faire des recherches. Mais je vous assure que tout cela n'a ra[)|)ort qu'à des événemens et à des personnes ëkiijinées de nous de deux siècles et demi. J'ai trop souffert du bouleversement violent du pays dans lequel je suis né pour chercher témérairement à introduire quelque innovation dans celui de mes ancêtres.»
Je l'assurai de nouveau que j'étais disposé à l'assister dans tout ce qui ne serait pas contraire à la loyauté et à ma religion.
«Ce que j'ai à vous proposer, répliqua-t-il, n'a rapport nia l'une ni à l'autre. Que Dieu répande ses bénédictions sur la famille qui règne en Angleterre! Il est vrai qu'elle n'appartient pas à la dynastie que mes ancêtres s'efforcèrent vainement de remettre sur le trône; mais la même Providence qui y a conduit le roi actuel lui a donné les vertus nécessaires à son siècle, la fermeté, l'intrépidité, un véritable amour pour son pays, et une connaissance éclairée des dangers dont il est environné. Quant à la religion de ce royaume, je me contente d'espérer que la puissance infinie dont les voies mystérieuses l'ont détaché du giron de l'Eglise, l'y ramènera quand elle le jugera convenable. Les efforts d'un individu aussi obscur et aussi faible que mol pourraient bien retarder mais non accélérer ce grand œuvre. »
«Puis -je donc vous demander, monsieur , lui dis -je, dans quel but vous êtes venu en ce pays?»
Avant de répondre, mon compagnon tira de sa poche un livre garni d'une agrafe, de la forme et de l'épaisseur d'un registre d'ordre dans les réglmens, et qui paraissait rempli de notes; puis, approchant une des chandelles, car David, voulant donner une forte preuve de son respect envers un étranger, nous en avait donné deux , il parut le parcourir avec beaucoup d'attention.
«Il y a parmi les ruines de l'extrémité occidentale de l'église de l'abbaye, dit-il, en me regardant, mais toujours tenant son memorandum entrouvert, et y jetant de temps en temps un coup d'œil , comme pour aider sa mémoire, une espèce de renfoncement, ou chapelle, sous un arceau délabré, et immédiatement dans le voisinage d'une de ces colonnes gothiques maintenant brisées , qui soutenaient autrefois une
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coupole magnifique tlonl les ruines encombrent à présent cette partie de l'édifice '. »
«Je crois connaître à peu près l'endroit dont vous parlez, lui répondis -je : n'y a-t-il pas sur un des murs de cette chapelle ou de ce renfoncement, une grande pierre sur laquelle on a gravé un écusson , avec des armoiries que jusqu'ici personne n'a pu déchiffrer?»
« Justement, dit le bénédictin, et après avoir de nouveau consulté son nic/fwiandit/// , il ajouta : « Les armes à droite sont celles de Glendinniug, c'est-à-dire une croix coupée paiune autre croix, coupée , dentelée et contrechargée ; à gauche sont trois molettes d'é[)eron , les armes d'Avenel ; ce sont deux anciennes familles , à présent presque éteintes dans ce pays-ci. Les armes en partie sont rangées par pals 2. »
«Je crois, lui dis-je, qu'il n'est pas une partie de cet antique édifice que vous ne connaissiez aussi bien que le maçon qui l'a construit : mais si vos renseignemens sont exacts, celui qui a déchiffré ces armoiries avait des yeux meilleurs que les miens. »
« Ses yeux , dit le bénédictin , sont depuis long-temps fermés par la mort. Probablement lorsqu'il examina cet édifice, il était en meilleur état, ou peut-être la tradition locale lui avait-elle fourni cette information.»
«Je vous assure, lui dis-je, qu'il n'existe plus maintenant aucune tradition à ce sujet. J'ai fait plusieurs recherches en consultant les vieillards du pays, dans l'espoir d'apprendre quelque chose qui eût rapport à ces armoiries; mais je n'ai jamais rien pu recueillir. Il est bien étonnant que vous en ayez été instruit en pays étranger.»
«Ces futiles particularités, répliqua-t-il, étaient autrefois regardées comme beaucoup plus importantes ; elles avaient d'ailleurs un degré de sainteté aux yeux des exilés, qui en conservaient le souvenir parce qu'elles avaient rapport à des lieux qui leur étaient chers et qu'ils ne devaient plus re^ voir. Il est de même possible que sur les bords de la PotOAvmack OU de la Susquehana ■^, on trouve des traditions qui se
• Paragraphe abrégé de plus de moitié par le premier traducteur, page i8. — '■ Paragraphe étranglé par le premier traducteur, page 19. — ^ Rivières de l'Amérique septentrionale; la première baignant les murs de V^'ashington , et la seconde venant déboucher avec la l'otowmack dans la !)aie de Chcsajicak. a. m.
sont réjjulièrement transmises relativement à l'AnjjIeterre, sur des événemens aiijonrd'luii totalement oubliés dans le voisinage des lieux où ils se sont passés. Mais revenons à mon affaire. Dans ce renfoncement indiqué par les armoiries se trouve enseveli un trésor, et c'est pour l'exhumer (|ue j'ai entrepris ce voyage.»
«Un trésor!» m'écriai-jeavec étonnement.
«Oui, répliqua le moine, un trésor inestimable pour ceux qui savent en faire un bon usage.»
J'avoue que mes oreilles furent agréablement chatouillées du tintement que produisit sur elles le mot trésor, et qu'un élégant tilbury , avec un jockey en belle livrée bleue et écarlate et portant une jolie cocarde à son chapeau verni, sembla passer j)our ainsi dire devant mes yeux à travers la chambre, tandis qu'une voix, comme de quelqu'un qui appellerait, me fit entendre ces paroles: «Le tilbury du capitaine Clutterbuck!... avancez!» Mais je résistai à la tentation et le diable me laissa.
«Je crois , dis -je, que tout trésor caché appartient soit au roi, soit au propriétaire du sol; et, comme j'ai été au service de sa majesté , je ne puis me mêler d'une affaire (|ui pourrait fort bien finir par aller devant la cour de l'échiquier *.»
«Le trésor que je cherche , replifjua l'étranger en souriant, n'excitera l'envie ni des ])rinces, ni des grands; c'est toutsimpljement le cœur d'un homme droit.»
«Ah! je vous entends, répondis-je ; quelque réplique oubliée dans le tumulte de la réformation. Je connais le prix que les gens de votre croyance attachent aux corps et aux membres des saints. J'ai vu les trois rois à Cologne.»
«Les reliques que je cherche, dit le bénédictin, ne sont cependant pas tout-à-fait de la même nature. Le digne parent dont je vous ai parlé s'amusait, dans ses momens de loisir, à mettre en ordre les traditions de sa famille, et principalement à rédiger certaines circonstances remarquables qui eurent lieu vers l'époque où commença le schisme de l'Église d'Ecosse. Il apporta tant de zèle et d'intérêt à ses travaux qu'il résolut enfin de tout faire pour empêcher que le cœur de l'in-
' Grande cour de justice à Londres, jugeant d'après la loi commune pour l'administration des revenus de l'état, a. m.
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divichi (jui étail ie héros de son liistoire reposaL [ilus lonjjlemps dans une terre hérétique maintenant abandoiuiée par ses frères. Comme il connaissait l'endroit où il avait été déposé , il forma le projet de venir dans sa patrie , pour recouvrer sa précieuse relique. Mais la vieillesse, et puis une maladie, vinrent contrarier son dessein, et ce fut à son lit de mort qu'il me charj'ea de l'exécuter à sa place. Les divers événemens importans qui se sont rapidement succédé l'es uns aux autres, la suppression de notre ordre, l'exil de ses mem bres, tout cela m'a obli{>é pendant plusieurs années de différer l'accomplissement d'un devoir qui m'avait été imposé. Pourquoi, en effet, transporter les reliques d'un saint et digne homme dans un pays oii la religion et la vertu sont devenues des objets de moquerie et de mépris ? Maintenant j'ai une patrie, qui, j'espère, sera permanente, s'il est sur la terre quelque chose que l'on puisse appeler ainsi. C'est là que je veux transporter le cœur du bon père, et à côté de la niche qu'il occupera, je creuserai mon propre tombeau.»
«Certes, ce doit avoir été un excellent homme, répliquai-je, pour qu'après tant d'années on donne à sa mémoire d'aussi fortes marques de considéiation.»
« C'était, en effet, comme vous le dites si bien, un excellent homme; excellent dans sa vie et dans sa doctrine, excellent surtout ])ar le sacrifice généreux et désintéressé qu'il fil à l'amitié et à ses princij)es, de tout ce que la vie a de plus cher '. Mais vous lirez son histoire. Je me croirai heureux de pouvoir satisfaire votre curiosité, et en même temps de vous témoigner combien je suis sensible à vos bontés, si vous voulez bien me procurer les moyens d'exécuter mon projet.»
Je répondis au bénédictin que, comme les décombres dans lesquelles il se proposait de fouiller, ne faisaient point partie du cimetière ordinaire, et que d'ailleurs, comme j'étais fort bien avec le sacristain, je ne doutais pas que je ne pusse lui faciliter l'accomplissement de ses pieux désirs.
Là dessus nous nous séparâmes pour la nuit, et le lendemain matin je ne manquai pas d'aller trouver le sacristain, qui , moyennant une légère rétribution, accorda volontiers la permission de fouiller, à condition toutefois qu'il serait pré-
' Passage omis parle premier traducteur, page 21. a. m.
sent, pour voir que l'étranger n'emportât rien (|ui l'ùt intrinsèquement bon à quelque chose.
«Pour des os, des crânes, des cœurs, s'il en trouve, il sera le bien venu, grand bien lui fasse, dit le gardien des ruines du monastère ; il n'eu manque |)as , Dieu merci ! mais s'il y a des ciboires, des calices, ou autres vases d'or ou d'argent à l'usage des papistes, que le Diable m'enij)orte si je souffre qu'il en déplace la moindre pièce.»
Le sacristain stipula en même tem])s que nos recbercbes auraient lieu pendant la nuit, parce qu'il ne voulait pas s'attirer d'observation, non plus que causerie moindre scandale.
Ma nouvelle connaissance et moi nous passâmes la journée comme il convenait à deux amateurs de la vénérable antiquité. Nous employâmes la matinée à visiter dans le plus grand détail jusqu'au ])lus petit coin de ces ruines magnifiques, et dans l'après-midi, après avoir fait un diner confortable^ chez David, nous ]>arcourùmes tout le voisinage, pour voir les lieux que les anciennes traditions ou les conjectures modernes rendaient dignes de remartpie. La nuit nous trouva au milieu des ruines, en compagnie avec le sacristain, qui s'était muni d'une lanterne sourde, et trébuchant alternativement sur les tombes des morts et sur les fragmens de cette architecture, dont ils avaient sans doute espéré que les voûtes ombrageraient leurs cendres juscpi'au jugement dernier.
Je ne suis pas superstitieux, et cependant il y avait dans le service que je faisais quelque chose que je n'aimais pas du tout, une crainte religieuse dans l'acte de troubler, à une pareille heure et en pareil lieu, la muète sainteté des tombeaux. Mes compagnons étaient exempts de cette impression, l'étranger par le zèle ardent avec lequel il cherchait à remplir l'objet de son voyage, et le sacristain, par son indifférence, fruit de l'habitude. Ils parvinrent bientôt à la partie de la nef qui , comme l'assurait l'étranger, contenait les restes de la famille de Glendinning , et s'occupèrent avec ardeur à débarrasser le coin indiqué par le bénédictin, des décombres qui en obstruaient les approches. Si le capitaine à demi-solde avait pu représenter un ancien chevalier des frontières , ou
' Où rien ne manque, où l'on n'a rien à désirer. Cet adjectif, sans équivalent dans notre langue, mériterait ))ien ses lettres de grande naturalisation, a. m.
bien l'ex-bénédictin du dix-neuvième siècle un magicien cloîlré du seizième , on aurait pu dire avec assez de julesse que nous réalisions la recherche de la lampe et du livre de maji;ie de Michel Scott'; mais alors le sacristain se fût trouvé de trop dans le groupe.
L'étranger, aidé par le sacristain, n'avait pas été longtemps à l'ouvrage , que l'on parvint à quelques pierres taillées, qui paraissaient avoir fait partie d'une petite bière , quoique maintenant déplacées et dégradées.
((Écartons ces pierres avec précaution, mon ami, dit l'étranger, de crainte d'endommager ce que je viens chercher.»
«Ce sont des pierres de première qualité, dit le sacristain, et choisies avec soin l'une après l'autre; il fallait aux moines tout ce qu'il y avait de meilleur, je vous en réponds-.»
Ln moment après il s'écria : (( Je trouve maintenant quel- (jue chose qui résiste à la pioche, mais qui parait n'être ni terre ni pierre. »
L'étranger se baisse avec empressement pour l'aider.
«Non, non; tout est à moi, dit le sacristain, point de partage, ni moitié, ni quart.» Et il retira du milieu des décombres une petite boîte de plomb.
«Vous serez bien trompé, mon ami, dit le bénédictin, si vous vous attendez à trouver là dedans autre chose que la j)Oussière d'un cœur humain renfermé dans une seconde boîte de porphyre. »
J'intervins comme partie neutre , et prenant la boîte des mains du sacristain, je lui fis observer que lors même qu'elle renfermerait un trésor caché, il ne ])0uvait devenir la propriété de celui qui l'avait trouvé. Ensuite, comme l'endroit où nous étions était trop obscur pour examiner le contenu de la boîte, je proposai de retourner chez David. L'étranger nous pria de prendre les devans, en disant qu'il nous suivrait dans quelques minutes.
Je m'imagine que le vieux Mattocks 3 soupçonna que ces minutes seraient employées à faire de nouvelles découvertes
» Voir le Lai du ménestrel.— '' Paragraphe omis par le premier traducteur ' page 22. — 3 Mol qui veut dire j/ioche ou piocheur; nouvelle preuve que le romancier anglais tire les noms de ses personnages presque toujours de quelques uns de leurs attrihiits. \. m.
parmi les tombeaux , car 11 se glissa derrière un pilier de la uet' j)our observer les mouvemeiis du bénédictin, mais il revint bientôt et me dit à l'oreille que le monsieur était à genoux sur la pierre froide , et priait comme un saint.
Je revins doucement sur mes pas , et j'aperçus effectivement le vieillard occupé comme Mattocks avait dit. Sa prière me parut être en latin, et tandis (pie sa voix basse mais solennelle, s'élevait jusqu'aux voûtes délabrées des deux nefs, je ne pus m'empècber de réfléchir sur le long espace de temps qui s'était écoulé depuis celui où l'on célébrait dans celte église les mystères d'une religion pour l'exercice de la(pielle on l'avait construite, et qui avait coulé tant d'années de travail, d'ornemens et d'argent.
«Allons, retirons-nous, dis-je, laissons-le à ses dévotions; ceci ne nous regarde pas.»
«Non certainement, capitaine, ré|)ondit Mattocks; et néanmoins il n'y a pas de mal à tenir l'a-il sur lui. Mon père, Dieu veuille avoir son àme ! était maquignon, et avait coutume de dire (pi'il n'avait jamais été trompé de sa vie en fait de cheval, excepté par un whig des environs de Kilmarnock i, qui marmottait une ])rière en avalant un petit verre de whisky. Mais pour cet étranger, c'est un catholique romain, j'en suis sur.»
«Vous avez parfaitement raison à cet égard, Saunders-,» répondis-je.
«Oh! j'ai vu deux ou trois de leurs prêtres qui passèrent ici il y a une vingtaine d'années. Ils se mirent à danser comme des fons en voyant les tètes de moines et de religieuses dans le cloître là-bas;on auiait dit qu'ils les prenaient pour de vieilles connaissances. Mais c'est singulier, il ne bouge pas plus que la piei-re qui couvre un tombeau! Je n'ai jamais connu,.... pour dire connu,.... qu'un seul de ces catholiques romains, €t au fait il n'y eu avait pas d'autres à connaître dans toute la ville; c'était le vieux Jacques du Pend-^, vous en auriez pour long-temps, ma foi! avant de voir Jaccpies prier dans une abbaye, au milieu d'une nuit obscure, et à genoux sur
'Ville d'Ecosse, sur la rivière de Kilniaruoi-k , à vingt-six lieues sud-ouest d'Edimbourg. On sait que le wigh est le libéral anglais, comme le tory en est le royaliste. Le whisky est de l'eau-de-vie de grain d'orge fermenté. — ^ Kom propre écossais synonyme d'Alexandre. — 3 Corruptiou peut-être de pond , mot qui veut dire étang ou marais, a. m.
la jnerre toute froide. Jaccjues aimall une éj>lise qui eût une cheminée, et j'ai passé plus d'un joyeux quart d'heure avec lui dans l'auherge qui est là-bas; et lorsqu'il mourut^ en bon chrétien, j'aurais voulu l'enterrer; mais avant que j'eusse parfaitement creusé sa fosse, quelques uns des yens de sa malheureuse secte vinrent enlever sou corps et le transportèrent par eau à l'endroit où ils l'ensevelirent sans doute comme ils jugèrent à propos; ce ne sont j)as mes affaires. Je n'aurais pas demandé grand'chose pour ma peine; je n'aurais pas voulu rançonner Jacques, soit mort, soit en vie.... Mais attendez; voici votre monsieur étranger qui vient.»
«Levez votre lanterne pour l'éclairer, Mattocks, lui dis-je. Il ne fait pas très bon marcher par ici, monsieur.»
«Cela est vrai, répondit le bénédictin : je puis dire, avec un poète qui sans doute vous est familier...»
«Je serais bien étonné s'il l'était,» pensai-je en moi-même.
L'étranger continua :
Que saint François me soit propice!
En cette nuit combien de fois Mes pieds ont heurté de leur poids Ces tombeaux yisités sous un pieux auspice !
«Nous voici hors du cimetière, dis-je, et 11 n'y a qu'un ])as d'ici chez David , où j'espère que nous trouverons un bon feu après notre excursion nocturne.»
«Nous entrâmes effectivement dans un petit salon où Mattocks se disposait assez effrontément à se glisser, lorsque David, l'apostrophant d'un juron énergique , le mit dehors par les épaules, en maudissant sa curiosité, qui ne voulait pas laisser les gens tranquilles dans leur propre hôtellerie. Quant à notre hôte, apparemment il ne regarda pas sa présence comme inconvenante ; car il vint se poster tout près de la table sur laquelle j'avais déposé la boîte de plomb. Elle était fragile et détériorée, comme on devait s'y attendre, par le nombre d'années qu'elle était restée dans la terre. Lorsqu'elle fut ouverte , nous trouvâmes qu'on y avait placé une cassette de porphyre , ainsi que l'étranger nous l'avait annoncé. »
«Je m'imagine , messieurs , dit le bénédictin , que votre eu-
rioslté ne sera pas satisfaite, ])eut-èlre devrais -je dire que vos soupçons ne seront point écartés , h moins que je n'ouvre cette cassette; et cependant elle ne contient (pie les restes poudreux d'un cœur, autrefois le siège des pensées les plus nobles. »
Il ouvrit la boite avec beaucou]) de ])récaution ; mais la substance desséchée et j;résillée qu'elle contenait ne ressemblait plus à ce qu'elle avait pu être autrefois, les moyens employés pour l'embaumer ayant sans doute été insufiisans pour lui conserver sa forme et sa couleur, bien qu'ils eussent empêché sou dépéi'issement total. Au res.le nous demeurâmes convaincus (pie c'étaient, comme l'élranj^cr l'affirmait, les restes d'un cœur humain, et David promit volontiers le secours de sou influence , qui était presque aussi grande que celle du bailli , pour imposer silence à toutes les vaines rumeurs qui se répandaient dans le village. Il voulut bien aussi nous favoriser de sa compagnie à souper, et s'étant fait la j)art du lion de deux bouteilles de sherry, non seulement il sanctionna de sa pleine autorité reulèvement du cœur par l'étranger, mais je crois qu'il aurait autorisé l'enlèvement de l'abbaye elle-même, sans les avantages considérables que son voisinage procurait à son auberge.
L'objet de la visite du bénédictin dans le pays de ses ancêtres se trouvant ainsi remjdi, il nous fit part de son intention de nous quitter de bonne heure le jour suivant, et m'invita en même temps à venir déjeuner avec lui avant son départ, .le m'y rendis en effet, et lorsque nous eûmes déjeuné, l'étranger me prit à l'écart, et tirant de sa ])0che un gros paquet de papiers, me le remit entre les mains. «Voici, capitaine Clulterbuck, me dit-il, des mémoires authentiques du seizième siècle, qui présentent sous un ])oint de vue singulier, et, à ce que je crois, intéressant les mœurs de cette époque, .le suis porté à croire que leur publication ne sera pas un présent désagréable au public anglais , et je vous abandonne volontiers tous les profits qui pourront résulter de leur impression.»
Je le regardai avec surprise en l'entendant parler ainsi, et lui fis observer que l'écriture paraissait trop moderne pour être de l'époque qu'il assignait à son manuscrit.
L\TUODUCTION. 29
«Vous vous méprenez , monsieur, me répondit le bénédictin; je n'ai pas voulu dire que ces Mémoires avaient été écrits dans le seizième siècle, mais seulement qu'ils ont été rédipés sur des matériaux authentiques de cette époque, et écrits dans le goùl et le langage des temps modernes. Mon oncle a commencé cet ouvrage, et c'est moi qui, en partie pour me perfectionner dans la pratique de la langue anglaise , et en partie ])Our me distraire dans mes heures de mélancolie, l'ai continué et terminé. Vous verrez la portion du manuscrit où mon oncle a interrompu sa narration, et où j'ai commencé la mienne. Au fait elles ont rapport à des personnages et à des époques différentes.»
«Tout en gardant les papiers mis entre mes mains, je lui exprimai mes doutes, ])our savoir si, comme bon protestant, je pouvais entreprendre ou diriger la publication d'un ouvrage écrit ])robablement dans l'esprit du papisme.»
«Vous ne trouverez dans ces feuilles, me dit -il, aucune question de controverse ni aucun sentiment que les honnêtes gens de toutes les o])inions ne soient, je pense, disposés à adopter. Je n'ai pas oublié que j'écrivais pour une nation malheureusement séparée de la foi catholique, et j'ai soin de ne rien dire dont l'interprétation exacte puisse donner lieu à une accusation de partialité de ma part. Cependant, si en collationnant ma narration avec les preuves auxquelles je renvoie le lecteur, car dans ce paquet vous avez les copies de plusieurs des pièces originales; si, dis-je, vous trouvez que j'aie été trop partial pour ma propre croyance, je vous laisse entièrement libre de corriger mes erreurs à cet égard. J'avoue toutefois que je ne crois pas en avoir commis de cette espèce; je crains plutôt que les catholiques ne pensent que j'ai fait mention de certaines circonstances qui ont rapport au relâchement de discipline qui a précédé et en ])artie occasionné le grand schisme que vous appelez la réformation , circonstances sur lesquelles j'aurais du tirer un voile. C'est même là une des raisons qui me font préférer que ces papiers soient publiés dans un pays autre que le mien et par l'intermédiaire d'un étranger.»
A cela je n'avais rien à opposer, sinon ma propre incapa-
cité pour remplir la tâche dont le hou père désirall que je voulusse me charger. A ceL é});ard il me dit plus de choses que sou peu de connaissance de mon mérite ue l'autorisait, je crains, à me dire, et bien sûrement plus que ma modestie ne me permet de répéter. 11 iinit par me conseiller, dans le cas où je continuerais à me méfier de mes forces, de m'adresser à quelque vétéran de la littérature, dont l'expérieuce |)ourrait suppléer à ce qui me manquerait; et alors nous nous séparâmes avec tous les témoignages d'une estime réciproque, et depuis ce temps-là je n'eu ai plus entendu parler.
Après avoir essayé plusieurs fois de parcourir les mains de papier qui m'avaient été remises d'une manière si singulière, et m'èlre trouvé contrarié ])ar une inconcevable envie de bâiller, je finis, dans \nie espèce d'accès de désespoir, par en donner communication au club de mon village, où le manuscrit reçut un accueil plus favorable que la malheureuse conformation de mes nerfs ne m'avait permis de lui faire. On prononça à l'unanimité que l'ouvrage était excellent, et on m'assura que je me rendrais coupable de la plus grande injustice envers notre florissant village, si je ne faisais connaître au public des Mémoires qui jetaient ini jour si éclatant et si intéressant sur l'histoire du monastère de Sainte- Marie.
Enfin, à force d'entendre l'opinion des autres, je commençai à douter de la justesse de la mienne; et effectivement, lorsque j'entendais la lecture de quelques passages par la voix sonore de notre digne pasteur, je ne me sentais guère plus ennuyé que je ue l'étais à quelques uns de ses sermons, tant est grande la différence entre lire soi-même un manuscrit dont l'écriture |)résenle une foule de difficultés à vaincre, et l'entendre lire par un autre; c'est absolument comme traverser une rivière en bateau ou la passer à gué, en enfonçant dans la vase juscju'aux genoux. Restait toujours cependant la grande difficulté de trouver une personne qui voulût, en qualité d'éditeur, corriger les épreuves, et mcm erevoir le st^'le, ce qui, selon notre maître d'école, était absolument nécessaire.
Depuis l'époque où les arl)res s'assemblèrent pour se choisir lui roi ' jamais honneur ne fut colporté avec aussi peu de succès. Le ministre ne pouvait se résoudre à renoncer à la tranquillité du coin de son feu; le bailli alléguait la dignité de sa place, et l'approche de la grande foire annuelle comme des raisons qui ne lui permettaient pas de se rendre à Edimbourg, à l'effet d'y prendre des arrangemens pour l'impression du manuscrit du bénédictin. Le maître d'école était le seul qui se montrât un peu plus maniable, et])eut être animé du désir de rivaliser de gloire avec.ledediah Cleishbotham '-; il témoigna le plaisir qu'il aurait à entreprendre une tâche aussi importante. Mais les représentations de trois riches fermiers dont il avait les enfans en pension , à raison de 20 livres sterling par an pour chacun , vinrent comme une gelée flétrir les premières fleurs de son ambition littéraire, et il se vit contraint d'y renoncer.
C'est dans ces circonstances que je m'adresse à vous, monsieur, d'après l'avis de notre |)elit conseilde guerre, ne doutant nullement que vous ne consentiez à vous charger de cet objet qui a tant de rapport avec les ouvrages dans lesquels vous vous êtes déjà distingué. Ce que je vous demande, c'est de revoir et corriger le manuscrit que je vous transmets, et de le mettre en état d'être imprimé, en y faisant tous les changemens, additions et retranchemens que vous croirez nécessaires. Permettez-moi de vous faire observer que le puils le plus profond peut être épuisé, et que le meilleur corps de grenadiers peut s'user, suivant l'expression de notre vieux général de brigade. Quelques insinuations de celte espèce ne font pas de mal; et quant au butin, commençons par gagner la bataille, et puis nous ferons la distribution. J'espère que vous ne vous formaliserez pas de ce que je viens de dire. Je suis un soldat, franc , sans détours , et peu accoutumé à tourner des complimens. J'ajouterai que j'aimerais assez à mar-
' M. Def.mconpret a omis cette comparaison, qui est sans doute une allusion à quelque fable anglaise rappelant celle des Grenouilles de notre La Fontaine, en ce point lui-même imitateur de Phèdre. — ^ Nom sous lequel Walter Scott a publié ses Contes de mon hôte (Talcs of niy Lords), a. m.
cher de front avec vous eu tète de la colonne , c'est-à-dire de ^ voir mon nom avec le vôtre sur le frontispice du livre. J'ai l'honneur d'être,
Monsieur,
Votre très humble et inconnu serviteur, CUTHBERT ClUTTERBUCK.
Ou village tie Kcmiaqubaii-.lc ... avril i8