CHAPITRE XXXU
brûlait de voir , ni aucun signe que la terre eût été remuée dans l'endroit solitaire où Martin avait vu ce matin le tertre fatal. Vous connaissez nos paysans de la vallée, mon père la place a un mauvais renom, ne voyant aucune trace de ce que Martin leur avait rapporté , mes compagnons commencèrent à s'effrayer, et bientôt ils s'enfuirent à travers la vallée, comme des hommes qu'aurait poursuivis la mort en personne. J'avais été trop cruellement trompé dans mes espérances , mon ame était trop agitée pour craindre les vivans ou les morts. Je descendis lentement la vallée, regardant souvent derrière moi , et n'étant pas fâché de la poltronnerie de mes compagnons , qui me laissait la liberté de me livrer sans réserve à ma sombre humeur, ils étaient déjà hors de ma vue, et avaient disparu dans les détours de la vallée, quand , me retournant, je vis une femme debout près de la fontaine.»
«Faites attention, mon fils, et prenez garde de plaisanter dans votre situation présentei»
«Je ne plaisante pas , mon père, il est possible que je ne plaisante plus jamais ; au moins il se passera long-temps avant que cela m'arrive. J'ai vu , vous dis-je, la forme d'une femme vêtue d'une robe blanche , telle qu'on figure l'esprit qui veille , sur la maison d'Avenel. Croyez-moi, mon père , j'en atteste le ciel et la terre , je ne vous dis rien que je ne n'aie vu de mes propres yeux!»
«Je vous crois , mon fils , continuez votre étrange récit.»
«Tout à coup le fantôme chanta, et voici ses paroles; car tout bizarre que cela puisse vous sembler, elles sont restées dans ma mémoire, comme si je les avais entendu chanter dès mo enfance :
« Toi qui visites ma fontaine Avec des penscrs et des vœux Empreints d'une secrète haine.
Dont le cœur palpite joyeux, Lorsque ton front trahit ta peine :
Tu ne trouveras dans ces lieux Wi corps ni tombeau de ton frère; Le mort vivant s'en est allé.
Loin d'ici, jeune téméraire; Et va chercher, dans ta colère , Le vivant en mort affublé.
Oui , c'est au vivant mort au moud»»
Qu'il te faut songer à t'unir;
Souvent, dans son anie inféconde,
Il est forcé d'ensevelir
Des pensers qui feraient rongir,
Comme ceux dont la tienne abonde.
Souvent, malgré le vœu juré.
Le cœur du pieux solitaire,
Des vils intérêts de la terre ,
N'est pas encore déliyi'é ;
Et, sous une grave apparence,
Souvent il se plaît à nourrir
Une vaine et folle espérance.
Un sauvage et brûlant désir.
D'un cloître adopte la demeure ,
Et que la prière à toute beure
Berce ton modeste avenir. »
«Voilà une singulière chanson, répondit le sous-prieur, et je ne crois pas qu'elle ait été chantée dans une bonne intention. Mais nous avons le pouvoir de faire les machinations de Satan à sa honte. Edouard, vous viendrez avec moi, comme vous le désirez; vous ferez l'épreuve de la vie à laquelle je vous crois appelé depuis long-temps. Vous aiderez , mon fils , celte main tremblante à soutenir l'arche sainte , que des méchans et des audacieux osent profaner. Mais avant de partir , ne v€rrez-vous pas votre mère ?
«Je ne verrai personne, répondit précipitamment Edouard, je ne veux m' exposer à aucun risque qui puisse ébranler ma résolution. Je leur écrirai du couvent de Sainte- Marie, c'est delà qu'ils apprendront ma destination. Ils l'apprendront tous, manière, Marie Avenel , mon heureux frère; tous sauront qu'Edouard ne vit plus pour le monde, et qu'il ne sera plus un obstacle à leur bonheur. Marie n'aura plus besoin de se contraindre pour mettre de la froideur dans ses regards et ses expressions , parce que je serai près d'elle. Elle n'aura plus...»
«Mon fils, dit le sous -prieur en l'interrompant, ce n'est pas en reportant vos regards sur le passé, sur les vanités et les traverses de ce monde, que nous nous mettons en état de remplir des devoirs qui lui sont étrangers. Allez préparer nos chevaux, et lorsque nous descendrons ensemble la vallée, je vous enseignerai des vérités, par le moyen desquelles les sages des anciens temps trouvaient l'art précieux de convertir les souffrances en bonheur. »