CHAPITRE XXXIV
seurs, leurs faules sont restées également étrangères à votre caractère.»
«Je ne croyais pas, dit l'abbé en dirigeant ses regards avec surprise sur le père Eustache, que vous, mon père, vous m'auriez rendu cette justice.»
«Je vous l'ai rendue plus complètement encore en votre absence , re[)rit le sous-prieur. Ne renoncez pas à la bonne opinion que les hommes ont conçue de vous, en abandonnant vos fonctions, lorsque vos soins deviennent plus nécessaires que jamais.»
«Mais, mon frère, je laisse à ma place quelqu'un plus habile que moi. »
«C'est agir impolitiquement, répondit le père Eustache; vous n'avez pas besoin de résigner pour assurer à la communauté le peu d'expérience ou de taleus que je puis posséder. J'ai sur la tète assez d'années d'études et d'observations pour savoir que les qualités que chacun de nous possède ne lui aj)partiennent pas, mais sont la propriété de la communauté, et doivent être consacrées au bien général. Si vous ne prenez pas la peine, révérend père, d'agir vous-même dans ces circonstances épineuses, permettez-moi de partir sur-le-champ pour Edimbourg, et de solliciter en notre faveur les amis sur lesquels vous pouvez fonder quelque espérance ; croyez qu'en votre absence je ferai, comme sous-prieur, tous les efforts que me commande le devoir, pour défendre ce domaine sacré. Si je réussis, puisse tout l'honneur et toute la gloire de cette entreprise appartenir à vous seul, et si je succombe, puisse la honte et le déshonneur ne retomber que sur moi!»
L'abbé , après quelques instans de réflexion répondit : « Non, père Eustache, votre générosité ne viendra pas à bout de me vaincre. Dans des temps aussi orageux que ceux-ci , il faut au gouvernail de celte maison une main plus vigoureuse que la mienne; et celui qui conduit un navire doit être l'homme le plus habile de son équipage. 11 y aurait de la honle à me laisser couvrir de la gloire qui serait le juste prix des travaux d'un autre; et tout l'honneur accordé à celui qui entreprend une tâche aussi périlleuse et aussi embarrassante, es( , dans mon humble opinion, une récompense au desscMis de son mérite. Malheur à celui <pii le priverait de la plus lé-
gère j)orliou de celle récompense ' ! Comaieiice/. doue dès ce soir à exercer votre autorité, et ordonnez les préparatifs que vous jugerez nécessaires. Que le chapitre soit convoqué pour demain après la messe , et tout marchera dans l'ordre convenu. Recevez ma hénédiction, mes frères, que la paix soit avec vous! et puisse l'abbé futur dormir aussi paisiblement que celui qui est sur le point de résigner sa place et de lui céder sa mitre.
Ils se séparèrent émus jusqu'aux larmes. Le bon abbé venait de montrer son caractère sous un point de vue qui leur avait été étranger jusqu'alors. Le père Eustache lui-même avait toujours considéré son supérieur comme un homme de joyeux caractère, indolent, facile, et dont le plus grand mérite était une absence totale de défauts essentiels; de manière que ce sacrifice/ subit de son autorité au sentiment de son devoir, en supposant même qu'il fut suggéré en partie par ffuelque mqtif moins pur, tel que la crainte des événemens funestes qui pouvaient arriver , l'élevait considérablemeni dans l'opinion du sous-prieur. Il sentit même de la répugnance à profiler de la résignation de l'abbé Boniface, et à s'élever, en quelque sorte -sur ses ruines. Mais ce dernier sentiment ne l'emporta pas long-temps sur celui de ce qu'il devait au bien de l'Église. On ne pouvait nier que Boniface ne fut entièrement dépourvu des talens nécessaires dans la place qu'il occupait , et surtout dans la crise actuelle; et le sous-prieur sentait que lui-même, n'agissant que comme simple délégué, pouirait à peine prendre les mesures décisives que les circonstances exigeaient. L'intérêt de la communauté demandait donc son élévation. Si outre cette conviction il se glissa une nuance de satisfaction intérieure dans ce qu'il éprouva en apprenant que cette haute dignité lui était réservée, s'il ressentit quelque chose de cet orgueil naturel à une ame supérieure lorsqu'elle est appelée à lutter contre les dangers imminens et inséparables des fonctions importantes où elle doit se signaler, ces senîimens étaient si adroitement confondus avec d'autres d'une nature plus désintéressée, que le sous-prieur lui-même pouvait peut-être ignorer qu'ils agissaient secrètement en lui , et
I Omis par M. Def;iiicouprct , p. 427, dcpiiiii « et tout riionucur, etc. » a.m.