CHAPITRE IV
dépenses générales de la maison. Elspeth, de son côté, était aussi fière que charmée d'avoir chez elle une dame d'un rang aussi distinjjué, et était toujours disposée à montrer à lady Walter Avenel beaucoup plus de preuves de déférence que celle-ci ne pouvait se résoudre à en recevoir.
Martin et sa femme remplissaient avec zèle tous les genres de service dont ils étaient chargés dans les deux familles réunies, et obéissaient également à leurs deux maîtresses, quoique se considérant toujours comme attachés plus spécialement à lady Avenel. Cette distinction occasionnait quelquefois vni léger degré de mauvaise humeur entre Elspeth et Tibbie, la première étant jalouse de sa propre importance, et la dernière disposée à insister un peu trop sur le rang et la famille de sa maîtresse. Mais toutes les deux montraient le même désir de cacher ces petites querelles à lady Avenel , pour qui la dame Elspeth avait presque autant de respect que sa vieille domestique. D'ailleurs ces altercations n'étaient pas poussées au point d'interrompre l'harmonie générale de la famille, car l'une était assez prudente pour céder, lorsqu'elle voyait que l'autre s'échauffait, et Tibbie, bien qu'elle fût souvent la première à provoquer, avait généralement assez de bon sens pour être aussi la première à s'arrêter.
Peu à peu les habilans de ce vallon solitaire oublièrent le monde qui était au delà de ses limites ; et lady Avenel , excepté lorsqu'elle allait entendre la messe, à l'église du monastère, un jour de grande fête, elle perdit presque le souvenir du temps, où elle avait tenu le même rang que les épouses hautaines des barons et des nobles du voisinage, qui, en pareilles occasions, se rendaient en foule à la solennité. Ce souvenir lit peu d'impression sur elle. Elle avait aimé son mari pour lui-même, et sa mort, qui était pour elle une ])erte irréparable, avait ôté à tous les autres sujets moins importans de ses regrets le pouvoir de l'intéresser. Il y avait, à la vérité, des momeni où elle songeait à réclamer la protection de la reine régente , Marie de Guise i, pour sa petite orpheline , mais la crainte de Julien Avenel la retenait toujours. Elle savait fort bien qu'il ne se ferait aucun scrupule de lui enlever son enfant, si même il ne faisait pas pire, dans le cas où il viendrait à regarder
■• Femme de Jacques V et mère de Marie Stuart, a. m.
son existence comme nuisible à ses intérêts, et qu'il en trouverait facilement les moyens. D'ailleurs* c'était un homme qui menait une vie orajj^euse, prenant parti dans toutes les querelles, se mêlant avec tous les pillard*, se précipitant partout où il y avait lancie à rompre; il ne témoignait aucun désir de se marier, et le destin qu'il continuait toujours à braver ^ ])Ouvait enfin l'enlever à l'héritage qu'il avait usurpé. Alice d'Avenel jugea donc qu'il était prudent de réprimer pour le moment toutes ses vues ambitieuses et de se tenir tranquille daus la retraite sauvage, mais paisible ©ù la Providence l'avait conduite.
Une veille de la Toussaint , trois ans après que les deuxfamilles s'étaient réunies, elles étaient assises en cercle autour d'un brillant feu de tourbe, dans la vieille salle étroite de la tour de Glendearg. A celte époque, le maître et la maîtresse d'une maison n'avaient jamais eu l'idée de prendre leurs repas ,^ ou de tenir la conversation séparément de leurs domestiques. La place d'honneur au haut bout de la salle, le siège le plus commode auprès du feu , étaient les seules marques de distinction, et les serviteurs prenaient part à la conversation, ([uel qu'en fût le sujet, et parlaient avec déférence sans doute, mais avec une entière liberté. Toutefois les deux ou trois domestiques, qui étaient employés aux travaux de l'agriculture , s'étaient retirés pour retourner à leurs chaumières, ainsi que les deux filles de l'un de ces paysans, qui dans la journée étaient occupées dans la maison.
Après leur départ, Martin ferma à clef, d'abord la grande grille de fer à l'extérieur, et ensuite la porte intérieure de la tour; alors le cercle domestique se trouva ainsi arrangé. La Dame Elspeth , la quenouille au côté, était occupée à filer au fuseau; Tibbie surveillait un grand pot rempli de petitlait, et qui était suspendu dans la cheminée au moyen d'une chaîne terminée par un crochet, servant aux mêmes usages que la crémaillère, qui est d'une invention plus moderne. Martin ^ tout en s'occupant à réparer quelques ustensiles de ménage , car dans ces temps-là chaque homme était son charpentier, son serrurier, et même son tailleur et son cordonnier, jetait de temps en temps des regards de surveillam'e sur les trois enfans.