CHAPITRE V
dans la route, fut celui de modérer l'ardeur de sa mule IViugante, pour la faire marcher d'un pas à peu près égal à celui du pauvre Shagram.
Après être resté une heure en particulier avec sa pénitente, le moine revint soucieux et pensif. Dame Elspeth, qui avait préparé dans la salle quelques rafraîchissemens pour son vénérable hôte, fut frappée de l'air d'embarras qui paraissait sur son visage. Elspeth fixa sur lui des regards pleins d'inquiétude, remarqua qu'il avait plutôt l'air d'une personne qui vient d'entendre l'aveu de quelque crime énorme, (|ue celui d'un confesseur qui abandonne un pénitent réconciliée non à la terre, mais au ciel *. Après beaucoup d'hésitation, elle ne put enfin s'empêcher de hasarder une question. «Elle était bien sûre , dit-elle , que milady avait fait une confession qui ne présentait aucune difficulté ; depuis cinq ans elles habitaient ensemble, et elle ne craignait pas de dire que jamais femme n'avait vécu d'une manière plus exemplaire.»
« Femme, dit le sacristain d'un ton sévère, tu parles de choses que tu ne connais point.... De quoi te sert-il de nettoyer l'extérieur du vase, si l'intérieur reste souillé d'hérésie?»
«Nos plats et nos tranchoirs ne sont pas aussi propres qu'on le désirerait, révérend père,» dit Elspeth, ne comprenant qu'à demi ce qu'il venait de dire, et commençant à essuyer avec son tablier la poussière qui était sur la vaisselle, et dont elle pensait qu'il avait voulu faire un sujet de reproche.
«Laissez, laissez, dame Elspeth, dit le moine; votre vaisselle est aussi propre que des tranchoirs de bois et des vases d'étain puissent raisonnablement l'être; la souillure dont je parle est celle de cette hérésie pestilentielle qui s'enfonce chaque jour davantage dans le cœur de notre sainte église d'Ecosse -, et qui est comme un ver rongeur dans la guirlande de roses de l'épouse.»
«Sainte mère de Dieu! dit la dame Elspeth en faisant un signe de croix, ai-je donc habité cette maison avec une hérétique?»
« Non, Elspeth, non, répliqua le moine, ce serait aller trop loin que de parler ainsi de cette malheureuse dame ; mais
' M. Defaucoiiprct , page 80, se h^yne h dire : « Rccoucilié avec le ciel. — ^ Plirasc omise [lar M. Dcfaucouprct, page 81. a. m.
je voudrais pouvoir dire qu'elle est exemple d'o|)iiiioiis hérétiques. Hélas! elles se répandent dans l'air comme une maladie contagieuse, et infectent les premières et les plus belles brebis du troupeau ; car il est aisé de voir que cette dame a été aussi distinguée par ses connaissances que par son rang. »
«Et elle sait lire et écrire, j'allais presque dire aussi bien que votre révérence, » dit Elspeth.
A qui écrit-elle, et que lit-elle?» demanda le moine avec empressement.
«A la vérité, répliqua Elspeth, je ne saurais dire que je l'aie jamais vue écrire ; mais son ancienne femme de chambre qui est aujourd'hui au service de la maison, dit qu'elle sait écrire; et ])our ce qui est de lire, elle nous a souvent lu de bonnes choses dans un gros volume noir à agrafes d'argent.»
«Faites-le-moi voir, s'écria aussitôt le moine; au nom de votre obligeance comme vassale, au nom de votre croyance comme chrétienne catholique, à l'instant, à l'instant même, montrez-le-moi. »
La bonne dame hésita, alarmée du ton dont le confesseur recevait cette information, et persuadée, d'ailleurs, que ce qu'une dame aussi respectable que lady Avenel étudiait avec autant de dévotion ne pouvait contenir rien de véritablemenf mauvais. INIais subjuguée par les cris, les exclamations, et une sorte de menace de la part du père Philippe, elle finit par lui apporter le fatal volume. Ceci était une chose très facile à faire , sans exciter le moindre soupçon de la |)art de lady Avenel , parce qu'elle était étendue dans son lit, épuisée par la fatigue d'une longue conférence avec son confesseur, et que le petit réduit ou cabinet de la tourelle, où se trouvait son livre avec ses autres effets, était accessible par une autre porte. De tout ce qu'elle possédait, le livre aurait été le dernier qu'elle eût songé à mettre en sûreté ' ; car de quel usage, ou de quel intérêt pouvait-il être dans une famille, dont aucun des membres ne savait lire et n'était pas dans l'habitude de voir quelqu'un qui sût lire ? Il ne fut donc pas difficile à la dame Elspeth de s'emparer du volume, (|uoiqu'en même temps son cœur lui reprochât son manque de généro-
' Omis p.ir M. Defauconprct, page 82, a. m.