CHAPITRE V
rie, toujours massive, s'élevait jusqu'au niveau des deux cu- Jëes, et là était construit le pont en forme de tour '. La partie inférieure de cette tour n'était autre chose qu'une arcade ou passage à travers le bâtiment. De chaque côté, au dessus de l'entrée, était suspendu un pont-levis avec ses contrepoids, et lorsqu'il était baissé, il réunissait l'arcade avec la culée opposée, sur laquelle l'extrémité du pont-levis reposait. Lorsque les deux ponts étaient ainsi baissés, le passage du fleuve était complet -.
Le gardien du pont, qui était sous la dépendance d'un baron du voisinage, habitait avec sa famille le second et le troisième étage de la tour, qui , lorsque les deux ponts-levis étaient levés, formait une petite forteresse isolée au milieu du fleuve. Il avait droit à un petit péage ou contribution sur le passage, pour le montant duquel il s'élevait quelquefois des disputes entre lui et les passagers. 11 est inutile de dire que le gardien avait ordinairement le dessus dans ces disputes, puisqu'il pouvait à son gré retenir le passager sur l'autre rive , ou bien , après l'avoir laissé venir jusqu'à la moitié du pont, le retenir prisonnier dans la tour jusqu'à ce qu'ils se fussent accordés sur le prix du passage.
Mais c'était avec les moines de Sainte-Marie que le gardien avait le plus fréquemment à se débattre pour le paiement de ses droits. Ces saints personnages avaient demandé, et à force d'insister, avaient obtenu , au grand mécontentement du gardien du pont, le privilège de passer gratuitement. Mais lorsqu'ils demandèrent la même immunité pour les nombreux pèlerins qui venaient visiter le monastère, le gardien opposa la plus vive résistance, et fut appuyé par son maître. On s'échauffa des deux côtés ; l'abbé menaça d'excommunier, et le gardien du pont qui ne pouvait combattre aves les mêmes armes , ne manquait pas , toutes les fois qu'un des moines se présentait pour passer ou pour repasser le fleuve , de lui faire subir une sorte de purgatoire avant de lui accorder la liberté de passage. C'était là un véritable désagrément, et qui aurait ete bien plus grand encore, si en temps ordinaire la rivière n'eût été guéable pour les cavaliers et même pour les piétons.
• Toul te passage a été omis par M. Defauconpret, page 86. — ^ Omis par le
même. a. ih.
Ce fut par un beau clair de luue, comme nous l'avons déjà dit , que le père Philippe s'approcha de ce pont , dont la construction singulière donne une idée remarquable de ces temps de trouble et de danger. Le fleuve n'était pas débordé , mais il était au dessus de son niveau ordinaire, le courant était lourd, c'étaient de grosses eaux, en termes du pays', et le moine ne se sentait aucune inclination bien prononcée à le traverser à cheval , s'il pouvait s'arranger autrement.
«Pierre, mon bon ami, cria le sacristain en élevant la voix, montrés excellent ami, Pierre, fais-moi le plaisir de baisser le pont-levis. Écoute-donc, Pierre , ne m'entends-tu pas? c'est ton compère, le père Philippe, qui t'appelle.»
Pierre l'entendait parfaitement bien, et il le voyait en outre; mais il a-vait toujours regardé le sacristain comme son ennemi particulier dans sa dispute avec le couvent, il alla tranquillese coucher, après avoir reconnu le moine à travers le ])etit œil-de-bœuf-, en faisant observer à sa femme que «traverser le fleuve à cheval par un beau clair de lune ne ferait pas de mal au sacristain, et lui apprendrait à connaître une autre fois l'utilité d'un pont sur lequel on pouvait passer quelque temps qu'il fit, beau ou mauvais, hiver comme été, grosses eaux ou basses eaux 3.»
Après s'être épuisé en prières et en menaces, qui demeurèrent absolument sans effet sur Pierre du Pont, comme on l'appelait ^5, le père Philippe s'avança le long du fleuve, pour le traverser, au gué ordinaire, où les eaux reprenaient leur courant. Tout en maudissant la grossière opiniâtreté de Pierre, il en vint à se persuader que le passage du gué était, non seulement sans danger, mais même agréable. Le reflet des deux rives et des arbres dans les sombres eaux du fleuve, la douce fraîcheur de la soirée, l'ensemble de cette scène délicieuse , tout cela formait un tel contraste avec l'agitation qu'il avait éprouvée et le dépit occasionné par ses vains efforts auprès de l'impitoyable gardien du Pont, que le résultat était plus doux que pénible^.
' Heavy water, dit le texte , ce dout le premier traducteur ne parle pas. — ^ Circonstance omise par le premier interprète, page 87. — ' Tout cela est remplacé par «en tout temps sans danger,» dans la version de M. Defaucoupret, p. 87. — 4 Phrase incidente omise par le même. — 5 Toute cette tirade , depuis le reflelïnclusivcmcut, a été omise par M. Defauconprct , page 87. a. m-