‹ Le monastèreChapitre 47 sur 247 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

poser aussi que le bain eii question aura été le résultat de tout cela.»

«Et toute cette histoire inventée pour nous tromper? dit le supérieur rougissant de colère ; mais nous examinerons et nous approfondirons cette affaire de la manière la plus sévère : ce n'est pas avec nous que le père Philippe doit espérer de faire passer le résultat de ses irrégularités pour des opérations de Satan, Que cette fille soit citée à comparaître demain devant nous , nous examinerons et nous punirons. »

«Avec la permission de votre révérence, dit Eustache, ce serait montrer bien peu de politique. Au point où en sont les choses, les hérétiques profitent de tous les bruits qui circulent et qui tendent à répandre le scandale sur notre clergé. Si mes conjectures sont fondées , la fille du meunier gardera le silence par égard pour son propre intérêt , et l'autorité de votre révérence peut également imposer silence à son père et au sacristain. Si ce dernier se rend coupable de quelque nouvelle faute qui tende à jeter du déshonneur sur notre ordre, alors on pourra le punir sévèrement, mais secrètement; car, que disent les décrétales ? facinora ostendi, dum punie ntur , flagitia autem abscondi dehent ' ».

Une phrase latine , comme Eustache l'avait auparavant remarqué, avait souvent beaucoup d'influence sur l'abbé, parce qu'il ne l'entendait pas très couramment, et qu'il avait honte d'avouer son ignorance. Après cela, ils se séparèrent pour la nuit.

Le lendemain l'abbé Boniface fit subir au père Philippe un rude interrogatoire sur l'aventure désastreuse de la soirée précédente. Mais le sacristain se tint ferme à son histoire, sans varier aucunement dans les détails, bien que ses réponses eussent quelque chose d'incohérent, parce que de temps à autre il les entremêlait de fragmens de la chanson de l'étrange demoiselle, lesquels avaient fait une impression si profonde sur son imagination, qu'il ne pouvait s'empêcher d'en donner de fréquentes imitations dans le cours de son interrogatoire. L'abbé eut pitié de la faiblesse involontaire du sacristain , à laquelle semblait se joindre quelque chose de surnaturel, et finit par

• Si les crimes sont punis, il faut les divulguer; s'ils sont remis, il fiiuf les taire. A. M.

no LE MONASTÈRE.

croire que l'explication plus naturelle qu'en donnait le père Eustache était plus plausible que juste. Et dans le fait, quoique nous ayons raconté l'aventure telle que nous l'avons trouvée écrite , nous ne pouvons nous défendre d'ajouter qu'il y avait un schisme à ce sujet dans le couvent, et que plusieurs des frères prétendaient avoir de bonnes raisons de penser que la fille du meunier, avec ses grands yeux noirs, était au bout du compte pour beaucoup dans celte affaire. De quelque manière que l'on pût l'interpréter, tout le monde s'accorda à dire que l'aventure était trop comique et même trop burlesque pour permettre qu'elle fût connue hors de l'enceinte du couvent, et par conséquent il fut défendu au sacristain, sur son vœu d'obéissance , de jamais parler de son plongeon , défense à laquelle , maintenant qu'il avait soulagé son cœur par le récit de son histoire, on peut facilement s'imaginer qu'il se soumit avec la plus grande joie.

L'attention du père Eustache avait été moins fortement excitée par le récit merveilleux du danger du sacristain et de la manière dont il avait été sauvé , que par la mention qu'il avait faite du livre qu'il avait apporté de la tour de Glendearg. L'n exemplaire de la sainte Ecriture, traduite en langue vulgaire, avait pénétré jusque dans les propres domaines de l'Eglise, et avait été trouvé dans une des retraites les plus cachées et les plus solitaires de la juridiction de Sainte-Marie.

Il demanda vivement à voir le volume; le sacristain se trouva hors d'état de le satisfaire, car il l'avait perdu, autant qu'il pouvait s'en souvenir, au moment où l'être surnaturel , ou du moins qu'il croyait tel, s'était séparé de lui. Le père Eustache se rendit lui-même à l'endroit indiqué , chercha tout autour, dans l'espoir de retrouver le volume, mais ce fut inutilement. Il revint près de l'abbé, et lui dit qu'il fallait que le livre fût tombé dans le fleuve ou dans le canal du moulin; «car, dit-il, je ne saurais me persuader que la compagne chantante du père Philippe ait voulu s'enfuir en emportant un exemplaire de l'Écriture sainte.»

«Comme c'est une traduction hérétique, dit l'abbé, on peut croire qu'elle est soumise au pouvoir de Satan.»

«Oui, dit le père Eustache; c'est là son principal magasin d'artillerie dont il se sert pour exciter les hommes présomp-

Page 1