CHAPITRE Mil
et de ces fées. Mais je m'arrête, je crains d'avoir eu le malheur de les nommer deux fois ^.»
«Dame Glendinaing, répondit le moine un peu brusquement dès que la bonne femme eut fini son récit, dites-moi, je vous prie, si vous connaissez la fille du meunier?»
«Si je connais Kate Ha})per2? répondit la veuve; comme le mendiant connaît son écuelle. Kale a été une belle fille, et c'était une denies commères intimes, il peut y avoir vingt ans.»
«Ce ne peut pas être la fille que je veux dire, répliqua le père Eustache, Celle dont je parle est à peine âgée de quinze ans ; elle a les yeux noirs; vous pouvez l'avoir vue à l'église.»
«Votre révérence doit avoir raison, dit EIspeth, et c'est sans doute la nièce de ma commère dont vous voulez parler; mais, Dieu merci, j'ai toujours été trop dévotement attentive à la messe pour m'apercevoir si les jeunes filles avaient des yeux noirs ou des yeux verts.»
Quelque absorbé que fut le bon père par les pensées étrangères, au monde, il ne put s'empêcher de sourire en entendant la dame Glendinning se vanter d'avoir complètement résisté à une tentation à laquelle elle ne pouvait être tout-à-fait aussi exposée que les personnes de l'autre sexe^
« Peut-être alors , dit-il , savez-vous quels sont ses vêtemens ordinaires, dame Glendinning?»
«Oui, oui, mon père, répondit-elle assez promptement. Cette fille porte une sorte de robe blanche, sans doute pour qu'on ne voie pas la poussière du moulin, et un capuchon bleu dont elle pourrait bien se passer, n'était un peu de coquetterie.»
«Alors, dit le père , ne serait-il pas possible que ce fût elle qui a rapporté le livre, et qui s'est retirée lorsque les enfans se sont approchés ? »
La dame se mil à réfléchir; elle ne voulait pas, disait-elle, combattre l'explication donnée par le moine; mais elle ne pouvait concevoir que cette fille fut venue de si loin, en un
' Phrase omise par M. Dcfauconpret, page i ii. — 2 Kate, ahréfçé de Catfienne; happer, mot écossais pour hopper, la trémie d'un moulin, cette espèce d'entonnoir carré où l'on engrène le blé pour être moulu.— 3 Tout ce long passage, formant dans le texte in- 12 quatre alinéas et dix-hnit lignes, et qui commence ici a .< Kate a été nue belle fille, » est entièrement omis dans la version de M. Dcfauconpret, page m de sa nouvelle édition, a. m.
lieu aussi sauvage , dans l'unique but d'apporter un vieux livre à trois enfans, à l'observation desquels elle avait voulu se dérober. Surtout elle ne pouvait comprendre pourquoi, du moment qu'elle avait des connaissances dans lafamilleet que la dame Glendinning lui avait toujours payé sa mouture et ses services, cette même HUe du moulin n'était pas entrée pour se reposer, manger un morceau et donner des nouvelles sur l'état des eaux de la rivière.
Ce furent ces mêmes objections (|ui convainquirent le moine que ses conjectures étaient fondées. «Madame , dit-il , il faut mettre de la prudence dans ce que vous dites. Ceci est un exemple, et |)Iùt à Dieu (|ue ce fût le seul du pouvoir de notre jjrand ennemi dans les temps où nous sommes! Toute cette affaire doit être app.rofondie avec beaucoup de soin et de prudence, et il ne faut pas se contenter de la passer au gros sas , comme l'on dit.»
«En vérilé, dit EIspeth cliercbant à parler dans le même sens que le sous-prieur, j'ai toujours pensé que les gens qui sont au moulin du monastère n'apportent pas toujours un très grand soin dans la manière de sasser et de cribler notre grain et même de bluter la farine; et il est des personnes qui disent (jue ces gens-là ne se font pas scrupule de mêler une poignée de cendre avec la farine qu'ils rendent à leurs pratiques.»
«C'est un objet que l'on examinera aussi, madame, dit le sous-prieur qui ne fut pas fàcbé de voir que la bonne vieille dame s'était méprise ' ; mais à présent, avec votre permission , j'irai voir cette dame. Allez d'abord, je vous prie, et préparez-la à me recevoir.»
La dame Glendiiming quitta donc l'appartement, et le moine se pi-omena en faisant les réflexions les j)lus sérieuses, et considérant de quelle manière il pourrait rem|)lir avec autant d'humanité cpie d'efficacité les devoirs importans de son ministère. 11 résolut de s'approcher du lit de la malade en lui faisant des réprimandes, seulement adoucies parle sentiment (jue son état de faiblesse devait inspirer; il imagina aussi,
' Ces details iuiportaus, qui forment trois alinécis et dix-sept lignes dnns le texte in-t2, et qui commencent ici à « ce furent ces mêmes objections," ut- scmlileut pas avoir été du goût de M. Defauconpret, car il les a t(ius omis dans sa Acrsion, page in. a. m.
CHAPlTilE Vlll. 121
(laus le cas où elle ferait quelques répliques auxquelles elle aurait été encouragée par les exemples récens d'hérétiques endurcis, d'avoir des réponses toutes prêtes, pour combattre les scrupules ordinaires. Tout enllammé de zèle contre son illégitin^.e intrusion dans les fonctions sacerdotales par l'étude des saintes Écritures, il se figurait les objectioiis qu'un membre de l'école moderne d'hérésie jiourrait lui présenter; l;i réfutation victorieuse qui ferait tomber le disputant aux pieds de son confesseur, et l'exhortation salutaire, mais terrible, qu'il se proposait de faire à sa pénitente, et la conjurant, pour le salut de son ame et sous peine d'être privée des dernières consolations de la religion, de lui découvrir ce qu'elle savait de ce sombre mystère d'ini(|uité, au moyen du(|uel l'hérésie s'était introduite jusque dans les retraites les plus reculées de l'Eglise elle-même; quels étaient les agens qui pouvaient ainsi se glisser, sans être aperçus, d'un lieu dans un autre, lapporter le volume {jue l'Eglise avait interdit aux endroits d'où il avait été enlevé sous les auspices de cette même Eglise, el qui en encourageant la soif téméraire et profane de connaissances défendues et inutiles aux laïques, encourageait en même temps le j)êcheur d'ames à employer d'une manière efficace son ancien appât d'ambition de vaine gloire.
Mais le bon père oublia la plus grande partie de ces raisonuemens lorsque Elspeth revint , répandant plus de larmes (|ue son tablier ne pouvait en essuyer, et lui fit signe de la suivre. «Eh quoi ! dit-il , est-elle si près de sa fin ? Alors l'Eglise ne doit ni briser ni froisser, lorsqu'elle peut employer des paroles de consolation;» et oubliant toute sa polémique, le bon sous-prieur se hâta de monter dans rap|)artement, où, sur le misérable lit qu'elle avait occupé depuis que ses malheurs l'avaient conduite à la tour de Glendearg, la veuve de Walter Avenel venait de rendre son ame à son créateur. « O mon Dieu ! faut-il que le malheureux retard que j'ai mis à me présenter ait été cause qu'elle soit morte sans avoir reçu les consolations de l'Eglise! Voyez, dame Elspeth, s'écria-t-il avec la plus vive impatience, s'il reste encore une étincelle de vie. ]Ne peut-on la faire revenir, ne fut-ce que pour un moment? Oh ! que ne peut-elle exprimer, par le mot le plus imparfait, par le geste le plus faible, son assentiment à la nécessité d'un
acte de repentir! Ne respire-t-elle point? ètes-vous sûre qu'elle ne respire point?»
«Elle ne respire plus, dit la matrone. O pauvre fille, qui était déjà privée de son père, et qui maintenant perd aussi sa mère ! 0 douce compagne que j'ai eue pendant tant d'années , et que je ne reverrai plus! Mais elle est dans le ciel assurément, ei jamais femme y a été admise, car jamais femme d'une vie plus exemplaire!...»
«Malheur à moi , dit le bon moine , si elle a quitté cette vie sans être assurée d'être heureuse dans l'autre! Malheur au berjjfer négligent qui a souffert que le loup emportât une des meilleures brebis du troupeau pendant qu'il s'occupait à préparer sa fronde et son bâton pour combattre le monstre ! Oh! si dans la longue éternité cette ame malheureuse devait avoir en partage autre chose que le bonheur, qu'est-ce que mon retard lui aura coûté? le prix d'une ame immortelle !»
Alors il s'approcha du corps avec ce sentiment de remords qui était naturel à un homme de sa persuasion, dévotement attaché aux doctrines de l'église catholique ^ «Hélas! dit-il en contemplant ce cadavre décoloré que l'ame avait abandonné d'un vol si paisible qu'elle avait laissé un sourire sur les lèvres amaigries et bleuâtres qui étaient tellement faibles par suite d'une longue maladie, qu'elles avaient laissé échapper le dernier souffle de vie sans éprouver la moindre convulsion -, hélas ! dit le père Eustache, la voilà étendue cette plante flétrie, et comme elle est tombée ainsi elle reste! pensée affreuse pour moi, si ma négligence l'a laissée choir dans une fausse direction!» Alors il conjura la dame Glendinning de lui dire ce qu'elle savait de la conduite et des habitudes de la défunte.»
Tous les renseignemens étaient à l'honneur de lady d'Avenel ; car sa compagne, qui l'avait admirée pendant sa vie, malgré quelques petits sentimens de jalousie, l'idolâtrait maintenant qu'elle n'était plus , et paya à sa mémoire tous les tributs de louanges qu'elle put imaginer.
Dans le fait, lady d'Avenel, quelques doutes qu'elle eût pu concevoir en son particulier sur quelques unes des doctrines
' Omis par M. Defauoonpret, page ii4i depuis « avef ce sentiment, etc.» — * Omis par le même, depuis ■• les lèvres amaigries. » a. m.