CHAPITRE IX
qu'il se permettait de lui adresser d'une manière aussi directe. «Tout ce qu'il voudra, pourvu qu'il soit tranquille,» dit-elle tout bas au sous -prieur; et elle rentra dans la tour, pour servir au cavalier ce qu'il désirait, se flattant que la bonne chère et le pouvoir de ses charmes tiendraient Christie de Clint-hill si occupé, que l'altercation entre lui et le moine ne se renouvellerait point.
Le sous-prieur n'avait non plus aucune envie de s'exposer sans nécessité à donner lieu à une rupture entre le couvent et un homme du caractère de Julien d'vVvenel. Il sentait que la modération était aussi nécessaire que la fermeté pour soutenir l'édifice chancelant de l'Eglise de Rome, et que tout au contraire de ce qui était arrivé dans les siècles précédens, les disputes entre les clercs et les laïques se terminaient, maintenant, presque toujours à l'avantage des derniers. Il résolut en conséquence d'éviter toute nouvelle contestation en se retirant; mais il ne manqua point de s'emparer d'abord du livre que le sacristain avait emporté la veille, et qui avait été rapporté au vallon d'une manière si merveilleuse.
Edouard, le plus jeune des fds de la dame Elspeth, fit de nombreuses objections à l'enlèvement du livre; et Marie se serait probablement mise de la partie ; mais elle était en ce moment dans sa petite chambre à coucher, avec Tibbie, laquelle cherchait, par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, à consoler la jeune personne de la perte de sa mère. Mais le jeune Glendinning se porta pour défenseur des droits de Marie , et déclara, avec une fermeté qui jusqu'alors n'avait nullement fait partie de son caractère, que, maintenant que la la bonne lady d'Avenel était morte, le livre appartenait à Marie , et que nulle autre personne que Marie ne l'aurait dans les mains.
«Mais, mon cher enfant, si c'est un livre qu'il ne soit pas convenable que Marie lise, dit le père Eustache, avec beaucoup de douceur, vous ne voudriez sûrement pas qu'il restât en sa possession.»
«Sa mère le Usait, répondit le jeune champion de la propriété, et par conséquent il ne pouvait y avoir d'inconvenance... 11 ne sera point enlevé... Mais où est donc Halbert? A écouter les rodomontades de ce fou de Christie, j'en suis sur; il est
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loujours convoitant des occasions de se battre, et justement il
n'est pas ici.»
«Comment, Edouard, ditEustache, est-ce que vous voudriez vous battre contre moi , contre un prêtre , contre un vieillard ?»
«Fussiez-vous aussi bon prêtre que le pape, et aussi vieux que les montagnes, vous n'emporterez pas le livre de Marie , sans sa permission, et je combattrai pour le défendre.»
«Mais remarquez, mon petit ami, dit le moine, qui s'amusait beaucoup de voir l'air résolu avec lequel cet enfant défendait les droits de son amie , remarquez que je ne l'enlève point; je ne fais que l'emprunter; et je laisse à la place mon beau missel , pour gage de mon intention de le rapporter ^»
Edourad ouvrit le missel avec une vive curiosité, et jeta un coup d'œil sur les images dont il était orné. «Saint Georges et le dragon? dit-il; Halbert aimera cela; et saint Michel brandissant son épée sur la tête du malin esprit? Cela est encore bon pour Halbert. Ah! voilà saint Jean, conduisant son agneau dans le désert avec sa petite croix de roseau , son havre-sac et son bâton ; celle-ci sera mon image favorite. Et où en trouverons-nous une pour la [)auvre Marie-?... Voici une belle femme qui pleure et qui se lamente.»
« C'est sainte Marie-Madelaine qui se repent de ses péchés mon enfant,» dit le père Eustache.
«Cela ne saurait convenir à notre Marie, dit Edouard, parce qu'elle ne commet point de fautes, et qu'elle ne se fâche jamais contre nous que lorsque nous faisons quelque chose de mal *^. »
«En ce cas, dit le moine, je vais vous montrer une Marie, qui la protégera , ainsi que vous et tous les enfans qui sont sages. Voyez comment elle est bien représentée , avec sa robe parsemée d'étoiles d'or. »
L'enfant resta en extase devant le portrait de la vierge , que le sous-prieur lui montra sur un autre feuillet.
«Celui-ci, dit-il, ressemble véritablement à notre bonne Marie, et je crois que je vous laisserai emporter le livre noir, qui ne contient pas d'aussi belles images , et garderai celui-ci à
' Alinéa très écourté dans la première traduction, page ii'i. — * Plusieurs détail* omis par le premier traducteur. — 3 Omis par le même. a. m.
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la place; mais, mon révérend père, il faut (jue vous j)romelllez de rapporter ce livre, car, à présent que j'y pense, il est possible que Marie préfère celui qui a appartenu à sa mère. »
«Je reviendrai bien certainement, dit le moine en faisant une réponse evasive, el peut-être vous apprendrai-je à lire et à écrire de belles lettres comme celles que vous voyez dans ce livre, à les peindre en bleu, en vert et en jaune, et à les enjoliver avec de l'or.»
«Oui, dit Edouard, et à faire des figures comme celles de ces bienheureux saints , et particulièrement de ces deux Maries. »
«Avec leur bénédiction , dit le sous-prieur, je pourrai aussi vous instruire dans cet art, autant que je serai capable de l'enseigner et que vous le serez de l'apprendre. »
«Alors, dit Edouard, je ferai le portrait de Marie. Mais souvenez-vous que vous devez rapporter le livre noir ; il faut que vous me le promettiez. »
Le sous-prieur, désirant se débarrasser au plus tôt de l'opiniâtreté de l'enfant et se mettre en route pour retourner à son couvent sans avoir une nouvelle entrevue avec Christie le maraudeur, donna à Edouard la promesse qu'il demandai( , monta sur sa mule et reprit le chemin du monastère.
Le jour, qui est fort court en novembre, touchait à sa fin lorsque le sous-prieur quitta la tour de Glendearg : les divers retards qu'il avait éprouvés l'avaient retenu plus long-temps qu'il ne s'était proposé d'y rester. Un vent d'est très vif sifflait parmi les feuilles desséchées, et rompait les nœuds (|ui les attachaient encore aux arbres qu'elles avaient embellis.
«C'est ainsi, dit le moine, que dans cette vallée du temps notre perspective devient plus sombre à mesure que le fleuve de la vie s'écoule devant nous. J'ai bien peu gagné dans ce voyage, excepté la certitude que l'hérésie se propage parmi nous avec une rapidité plus qu'ordinaire, et que cet esprit d'impiété, qui porte à insulter les ordres religieux et à piller les domaines de l'Église, qui est si généralement répandu dans la partie orientale de l'Ecosse, se rapproche mainlenanl de nous. »
Le bruit du pas d'un cheval qui venait derrière lui inler^ rompit sa lèverie, et bientôt il reconnut qu'il était monté
par le même cavalier farouche qu'il avait laissé à la tour.
«Bon soil', mon fils, et que la bénédiction du ciel t'accompagne,» dit le sous-prieur en le voyant passer ; mais le soldat brutal lui rendit à peine le salut par une légère inclination de tête , et enfonçant les éperons dans les flans de son cheval , se mit à galoper d'un train à laisser en un instant et le moine et sa mule bien loin derrière lui.
«Et voilà, pensa le sous-prieur, un autre fléau de notre temps , un rustaud que sa naissance avait destiné à cultiver la terre, mais qui a été perverti par les divisions impies et antichrétiennes du pays , au point d'en faire un brigand audacieux et étranger à tout sentiment de piété. Les barons écossais sont à présent des chefs de voleurs et de pillards, opprimant le pauvre par la violence, et appauvrissant l'Eglise, en extorquant des séjours à discrétion dans les abbayes et les prieurés, sans honte comme sans raison. Mais je crains d'arriver trop tard pour conseiller à l'abbé de résister avec fermeté à ces audacieux sorners *. Il faut que je me hâte, n En même temps il donna un coup de houssine à sa mule ; mais l'animal , au lieu d'aller plus vite , fit un écart subit hors du sentier, et tous les efforts du cavalier ne purent le faire avancer d'un pas.
« Es-tu aussi infectée de l'esprit du temps ? dit le sousprieur; tu étais ordinairement docile et obéissante, et te voilà maintenant aussi rétive que le jackman le plus brutal ou que l'hérétique le plus obstiné.»
Pendant qu'il était à se débattre avec sa mule épouvantée, une voix, qui ressemblait à celle d'une femme, chanta à sou oreille, ou du moins très près de lui :
«Bonsoir, ô moine; eh quoi! vous voyagez si tard , Avec si belle mule et ce manteau superbe ! Mais, soit dans la vallée ou sur nu mont sans herbe. Quelqu'un suit tous vos pas, et ce n'est point hasard.
Rendez, rendez le fameux livre.
Si vous voulez qu'on vous délivre ~ D'un poursuivant aussi gaillard. »
Le sous-prieur regarda autour de lui; mais il n'y avait ni
' Sorners. To some, en Ecosse, signifie, dit l'auteur, exiger le logement contre le gré du propriétaire. Un statut du parlement, adopté en l'an i445, déclare cette extorsion équivalente au crime de vol. Les chefs puissans opprimaient cruelr
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buisson ni touffe d'arbre qui put caclier la personne qui chantait. « Que Notre-Dame ait pitié de moi ! dit-il. J'espère que mes sens ne m'ont pas abandonné ; mais comment se fait-il que mes pensées s'arrangent en vers, que je méprise, et eu musique, dont je ne me soucie point? ou pourquoi la voix d'une femme frappe-t-elle des oreilles qui depuis long-temps sont indifférentes à celle du sexe ? c'est ce qui passe toutes mes idées, et qui semblerait presque réaliser la vision de Philippe le sacristain. Allons, ma bonne mule, remets toi dans le sentier, et éloignons-nous d'ici, pendant que notre jugement est encore sain.»
Mais on eût dit que la mule avait pris racine dans l'endroit où elle était, se raidissant pour ne pas avancer vers celui que son cavalier la pressait de franchir, et témoignant, par ses oreilles collées sur son cou et par ses yeux qui semblaient près de sortir de leurs orbites, la terreur extrême dont elle était saisie.
Tandis que le sous-prieur, en employant tantôt les menaces, tantôt les caresses, essayait de rappeler à son devoir l'animal indocile, l'étrange voix musicale se fit entendre de nouveau tout près de lui :
« Eh quoi ! vénérable prieur,
N'avez-vous donc vu cette morte
Qu'afin que votre zèle emporte
Ce livre qu'a maudit l'erreur?
En arrière avec le volume.
Ou bien craignez qu'on ne vous plume.
La mort, imprudent voyageur,
Peut-être vous guète au passage :
En arrière, ami; soyez sage.
Pour éviter quelque malheur :
Mon maître a dicté ce langage.»
« Mon maître! dit le moine supéfalt d'étonnement, ce nom devant lequel toutes les créatures tremblent, je te conjure de me dire qui tu es, toi qui me persécutes ainsi.»
lement les monastères par des exactions de ce genre. La communauté d'Aberbroihevick porta des plaintes contre un comte d' Angus, je crois, ajoute Walter Scott, qui s'était fait une habitude de la visiter régulièrement chaque année avec une suite de mille cavaliers, et de séjourner dans le couvent jusqu'à ce que toute» les provisions d'hiver fussent épuisées, a. m.
La même voix répondit :
« Moi? je ne suis ui le bien ni le mal, Ni dn séjour des cienx, ni du bord infernal.
Une guirlande nuageuse,
Une bulle d'air voyageuse Et sur le fleuve élevant son cristal;
Quelque chose entre la pensée
De riiomme échappé dn sommeil
Et le songe que le réveil
Bannit de notre ame oppressée;
Un spectre qu'à demi fermé
L'œil aperçoit, mais sans le craindre?
An feu du jour près de s'éteindre :
A ces traits me voilà nommé. »
« II y a ici plus que de l'imagination toute simple,» dit le sous-prieur qui, malgré la fermeté naturelle de son caractère, sentait son sang se glacer et ses cheveux se hérisser, par la conviction qu'il avait qu'un être surnaturel était réellement près de lui. «Je te somme, dit-il à haute voix, quelle que soit la mission dont tu es chargé, de te retirer, et de ne plus me persécuter. Esprit impur, tu ne peux remplir d'épouvante que ceux qui mettent de la négligence à remplir leurs devoirs.»
La voix répliqua sur-le-champ :
" Tu ne peux me priver de mes droits les plus chers.
Ainsi que l'étoile filante.
Malgré riiorreur des nuits, je sais fendre les airs;
Je puis danser sur l'onde turbulente, Ou, sur l'air chevauchant, parcourir l'univers. •
Au détour du vallon où le fleuve rapide
Entre ses rives se débat , Nous nous retrouverons, et mon bras intrépide
Ira te livrer un combat. »
En ce moment la route parut entièrement libre ; car la mule se recueillit et changea son attitude d'épouvante en une autre qui promettait un retour d'activité, bien qu'une transpiration abondante et un tremblement de tous ses membres fussent une preuve évidente de la tei'reur dont elle avait été saisie.
«J'avais toujours révoqué en doute l'existence des cabalistesetdes rose-croix, pensa le sous-prieur; mais parle saint ordre dont je suis membre, je ne sais plus qu'en dire. Mon pouls n'est point agité; ma main est fraîche * ; je suis à jeun
' Omis par le premier traducteur, page 128.