DE L'AUTEUR DE WAVE RLE Y
ou des touffes de varech, el de temps à autre la carcasse d'un scolopeiidroïde ' ; mou hôtesse ne m'a jamais présenté d'autres manuscrits que ces maudits mémoires, et la plus intéressante de mes découvertes , en fait de paperasses a été celle d'un passage favori d'un de mes propres romans, contourné en forme de cornet pour envelopper une once de tabac. Non , mon capitaine, le fonds dans lerpielj'ai puisé le bonheur <pxe j'ai eu d'amuser le public, je l'ai acquis tout autrement (pie par des accidens fortuits. Je me suis enterré dans des bibliothèques pour extraire des sottises des anciens temps de nouvelles sottises de ma façon. J'ai parcouru des volumes , qui, d'après les passages obscurs qu'il me fallait déchiffrer, auraient pu passer pour les manuscrits cabalistiques de Cornélius Agrippa, quoique je n'aie jamais vu la poi'le s'ouvrir et le diable entrer-. Mais tous les habitans privilégiés des bibliothèques ont été jetés dans la consternation par l'extrême ardeur de mes études.
La plus intrépide araignée Devant mes recherches fuyait; Et mon œil, eu lisant, voyait Se troubler la mite indignée.
De ce docte sépulcre je suis sorti, comme le magicien dans les Contes persans , après un séjour de douze mois dans la montagne, non |)as comme lui, pour m'élever au dessus des tètes de la multitude, mais pour me mêler dans la foule, et ])our coudoyer ceux qui m'entoureraient, parcourant tous les rangs de la société, depuis le plus élevé jusqu'au plus humble, endurant le mépris, ou ce qui est encore plus dur, la condescendance protectrice de l'un et la vulgaire familiarité de l'autre; et tout cela , direz-vous , j)ourquoi ? afin de rassembler des matériaux pour un de ces manuscrits que le pur hasai'd offre si souvent à vos compatriotes; en d'autres termes, afin de composer un roman qui ait de la vogue. O Athéniens! combien il faut travailler ])our mériter vos louanges'^!
.le pourrais m'arrèter ici, mon cher Clutterhuck ; cela aurait
' Sorte de coquillage de la famille des scolopendres de mer, autrement dites néréides. — ■» Voyez, dit Walter Scott, la ballade de Southey au sujet du jeune homme qui lisait un livre de sorcellerie. — ^ Athéniens, nom burlesque pour designer les critiques, les rei'/eu'e/\y, les faiseurs d'articles de journaux, etc. Allusion au mot d'Alexandre en passant le (Iraniquc. a. m.
iO REPONSE
un effet toucïiant^ en même temps que cela aurait un air de déférence pour notre cher public. Mais je ne veux pas employer la fausseté envers vous, bien que la fausseté..., pardon de l'observation..., soit la monnaie courante de votre pays. Le fait est que j'ai étudié et que j'ai vécu, dans le but de satisfaire ma propre curiosité et de passer le temps; quoi qu'il en soit résulté que, tantôt sous une forme, tantôt sous une autre, je me suis souvent trouvé devant le public, plus souvent peut-être que la prudence ne m'y autorisait; mais enHu je ne puis réclamer de ce public une faveur qui est due aux écrivains qui ont sacrifié leurs aises et leurs loisirs à l'instruction et à l'amusement de leurs semblables.
Après cette conversation toute de franchise de ma part, mou cher capitaine, vous devez naturellement croire que j'accepte avec reconnaissance la communication que vous me faites, laquelle, comme votre bénédictin le remarquait, se divise en deux parties , tant pour le sujet que pour la couleur e» l'époque. Mais je suis fâché de ne pouvoir contenter votre ambition littéraire en permettant que votre nom paraisse sur le frontispice, et je vais vous en dire franchement la raison.
Les éditeurs de votre pays sont d'un caractère tellement doux et tellement passif, qu'ils se sont souvent fait beaucoup de tort en abandonnant les coadjuteurs qui les avaient d'abord fait connaître au public et leur en avaient concilié la faveur , et en permettant que leurs noms fussent usurpés pailes charlatans et les imposteurs qui vivent des idées des autres. Ainsi j'ai honte d'avouer comment le sage Cid Haniet Benengeli se laissa persuader par un certain Juan Avellaneda, à traiter aussi cruellement que l'aurait fait un Turc l'ingénieux Michel Cervantes, et à publier une seconde partie des aventures de son héros, le renommé Don Quichotte, à l'insu et sans la coopération de l'auteur primitif susdit. Il est vrai (|uo le sage Arabe revint à résipiscence et composa ensuite une véritable continuation de l'histoire du chevalier de la Manche, dans laquelle ledit Avellaneda de Cordesillas est sévèrement puni. Certes, sous ce rapport, vous autres pseudo-éditeurs, ressemblez au singe bien dressé du faiseur de tours de gibecière , auquel un malin vieillard écossais comparait Jacques r*. Si vous tenez Joko à la main, disait-il, aous pouvez.
DE L'AUTEUR DE VVAVERLEY. 4i
me faire mordre par lui ; au contraire, si c'est moi (|ui !e tiens, ce sera vous (|ue je pourrai faire mordre '. Mais nonobstant l'amende honorable faite par Cid Hamet Benengeli , sa défection temporaire n'en occasionna pas moins le décès de l'ingénieux chevalier - Don Quichotte , si l'on peut dire que celui-là meurt dont la. mémoire est immortelle ; conséquence terrible, mais juste de la défection de Gid Hamet !
Pour citer un exemple plus moderne et beaucoup moins sérieux,je vois avec peine que mon vieil ami Jedediah Cleislibotham se soit oublié au point d'abandonner son premier patron et de s'établir en son propre et privé nom ■^. Je crains fort que le pauvre pédagogue ne tire pas grand profit de sa nouvelle association, si ce n'est le plaisir d'amuser le public, et peut-être la bande noire de la chicane par les disputes sur son identité ''. Remarquez donc bien, capitaine Clulterbuck , que, rendu sage par ces grands exemples, je vous admets à titre d'associé, mais d'associé commanditaire seulement. Comme je ne vous donne point qualité pour faii'c usage de la signature de la société que nous allons former, j'annoncerai ma propriété sur le frontispice de mon ouvrage et mettrai ma marque particulière sur ce qui m'appartient; la contrefaire serait, suivant mon procureur, tout aussi criminel qu'il le serait d'imiter l'écriture autographe de tout autre charlatan ; crime qui, suivantles étiquettes que l'on colle sur les petites fioles, n'est rien moins que félonie ^. Si donc, mon cher ami , votre nom vient à paraître dans la suite sur le frontispice de quelque ouvrage, sans le mien, le public saura ce
' Tout ce paragraplie a été omis par M. Defauconpret , page 37. —^^he texte emploie l'épitliète espagnole hidalgo, qui veut dire gentillioinme ou nohle d'extraction. — 3 xVllusion à un mauvais ouvrage ayant pour titre le Château île Pontefract, et publié, soi-disant, comme suite aux Contes de mon hôte, ce qui avait pu nuire à la gloire de Walter Scott, auquel cette supercherie le faisait attribuer. — 'i« J'ai depuis reçu des renseignemens plus exacts, et j'ai appris que M. Cleisbotham mourut il y a quelques mois à Gaudercleiigli, et que l'individu qui a pris son nom est un imposteur. Le véritable Jedediah a fait une fin chrétienne et édifiante; et il m'a été assuré positivement qu'ayant envoyé chercher un prêtre caméronien lorsqu'il était in extremis, il eut le bonheur de convaincre ce brave homme que, après tout, il n'avait nullement le désir d'attirer sur les restes dispersés des montagnards les bonnets de Bonny Dundee. Il est dur que les spéculateurs de librairie ne veuillent pas laisser un brave homme tranquille dans sa tombe.» Cette note est en entier de l'auteur anglais. — ^ Phrase omise par M. Defauconpret, page 3R. a. ji.