‹ Le monastèreChapitre 64 sur 247 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

« Non, vraiment, frère Nicolas, répondit l'abbé; ils sont plus disposés à enlever le peu d'or qui peut rester à l'Eglise qu'à lui en apporter ; et quant aux troupeaux , je suis bien sûr qu'ils s'embarrassent fort peu si ceux qu'ils enlèvent ont été nourris dans les pâturages de l'abbaye de Launerscot ou de Sainte-Marie. »

« Il n'y a plus rien de bon en eux, dit le père Nicolas; ils sont absolument mauvais. Ah! les voleurs que j'ai vus! des hommes de si bonne mine ! et aussi bons qu'ils étaient bien faits , et aussi pieux qu'ils étaient bons! »

« Il est inutile d'en parler davantage , frère Nicolas , dit l'abbé ; et maintenant, mes frères, vous pouvez vous retirer ; l'assemblée que nous avons eue pour faire des recherches au sujet du danger où se trouvait notre révérend sous -prieur tiendra lieu de votre présence à l'office de laudes ce soir. Cependant, que l'on sonne les cloches pour l'édification des laïques qui sont hors du couvent, et aussi pour que les novices ne perdent pas le respect pour les usages établis. Maintenant, mes frères, recevez ma bénédiction. Le cellerier donnera à chacun de vous un verre de vin et un morceau à manger, à mesure que vous passerez devant l'office, car vous avez été inquiets et agités , et en pareil cas il est dangereux de s'endormir l'estomac vide. »

« Gratias agimus quani maximas^ domine reverendissime ' , » dirent les frères en se retirant dans le plus grand ordre.

Mais le sous-prieur resta dans l'appartement, et, tombant aux genoux de l'abbé, au moment où celui-ci se disposait à sortir, le sup|)lia d'entendre, sous le sceau de la confession , le récit qu'il allait lui faire des événemens de la journée. Le reverendissime abbé commença à bâiller, et aurait allégué la fatigue qu'il éprouvait , mais le père Eustache était de tous les hommes le seul auquel il aurait eu honte de montrer de l'indifférence à s'acquitter de ses devoirs religieux. Il écouta donc cette confession , dans laquelle le père Eustache lui fit un détail de toutes les circonstances extraordinaires de son voyage; et lorsque l'abbé lui demanda s'il ne se sentait pas coupable de quelque péché secret qui aurait pu le sournettre, pour un temps, à l'effet des déceptions du malin

J Nous vous rendons mille graces, très révérend seigneur, a. m.

esprit, le sous-prieur avoua franclienient qu'il croyait possible qu'il eut mérité un pareil châtiment pour avoir jugé avec une rigueur peu fraternelle le récit du père Philippe , le sacristain.

«Le ciel, dit le pénitent, a peut-être votdu me convaincre qu'il peut, non seulement ouvrir à sou gré une communication entre nous et des êtres d'une classe différente, et que nous appelons surnaturels, mais encore nous punir de l'orgueil que nous avons de nous croire supérieurs en sagesse , en courage et en science.»

On a raison de dire que la vertu trouve en elle-même sa récompense, et je doute qu'un devoir bien rempli ait jamai« été plus complètement récompensé que par l'audience que le révérend père abbé avait d'abord montré de la répugnance à accorder au sous-prieur. Entendre celui qui était l'objet de sa crainte, dirons-nous, ou de sa jalousie, ou peut-être de l'une et de l'autre, s'accuser de cette même faute qu'il lui avait tacitement reprochée^ c'était tout à la fois une corroboration du jugement de l'abbé , une satisfaction pour son orgueil , et une diminution de ses craintes. L'idée du triomj)he qu'il sentait qu'il obtenait eut plutôt pour résultat d'augmenter que d'altérer sa bonne humeur naturelle; et l'abbé Boniface fut si loin de vouloir tyranniser son sous-prieur, en conséquence de cette découverte , que dans l'exhortation qu'il lui adressa, il tint un milieu assez comique entre l'exj)ression naturelle de sa vanité satisfaite et une sorte de délicatesse qu'il mettait à ne pas vouloir blesser la sensibilité du père Eustache.

«Mon frère, dit-it ex cathedra, vous êtes trop judicieux pour ne pas avoir observé que nous avons souvent renoncé à nos propres idées pour adopter votre opinion , même dans les affaires qui intéressaient la communauté d'une manière toute particulière. Nous verrions néanmoins avec peine que vous crussiez que nous avons agi ainsi parce que nous pensions que notre opinion était moins fondée, ou notre jugement moins profond que celui de nos autres frères. Nous avions uniquement pour but de donner à nos jeunes religieux, tels que vous, mon très cher et très estimable frère, ce courage qui est nécessaire pour énoncer librement soa

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avis ; renonçant souvent à nos j)ro[)rcs idées, afin crenhardir et d'encourajier nos inférieurs , et paitieulièrenient notre cher frère le sous-prieur , à proposer les leurs sans la moindre crainte. Cette déférence et cette humilité de notre part peuvent, en queUpie sorte, avoir fait naître dans votre esprit , mon très révérend frère, une préférence trop marquée en faveur de vos talens et de vos connaissances, cjui vous a malheureusement conduit à les api)iécier à une trop grande valeur, et par suite à vous rendre, comme il n'est que trop évident, l'objet des insultes et des moqueries du malin esprit; car il est certain que le ciel nous estime d'autant moins que nous avons ])lns d'amour-propre; et, d'un autre côté, il est aussi très possible que nous ayons à nous re|)roclier d'avoir un peu dér'ogé à la dij'nilé à laquelle nous sommes élevés dans cette abbaye , en nous laissant trop souvent dirijjer, et même, pour ainsi dire, censurer par notre inférieur. (Vest pourquoi, continua le seigneur abbé, il faut que nous nous corrigions l'un et Tautre de pareilles fautes , vous en vous glorifiant moins à l'avenir de votre science et de votre sagesse temporelles, et moi en prenant garde de ne |)as abandonner trop facilement mon oj)inion pour celle d'un frère (pii est mon inférieur et en dignité et en fonctions. Et cependant nous ne voudrions pas que cela nous fit perdre les grands avantages que nous avons retirés , et que nous retirerons encore des sages avis que vous nous avez donnés, cl (pii nous ont été si souvent recommandés par notre révérendissime primai. Ainsi donc, lorsqu'il sera cpiestion d'affaires d'une haute im[)ortance, nous vous ap|)ellerons en notre présence, et, dans une conférence particulière, j'écoulerai votre opinion, et si elle s'accorde avec la mienne, nous la ferons connaître au cliaj)itre, comme émanant directement de nous-Hiéme, vous sauvant par là du danger d'ime victoire apparente, qui est si propre à insj)irer l'orgueil spirituel, cl de notre côlé, nous mettant en garde contre la tentation de nous laisser troj) facilement aller à uii excès de modestie qui affaiblit rimportance de notre ])lace cl de notre personne, si cette dernière méritait quelque consitlération aux yeux de la communauté que nous présidons.»

Malgré le haut degré d'importance (juc, connue rigide ca-

iholique, le père Eustaehe attachait au sa'cremeut de pénitence, comme l'appelait son église, il était à craindre qu'il ne se laissât aller à l'idée qu'il y avait quelque chose de risible dans l'adroite simplicité avec laquelle son su])érieur arran- {jeait son petit plan de profiter de la sagesse et de l'expérience du sous-prieur, tandis qu'il s'en réservait tout l'honneur: mais hientôt sa conscience lui dit que l'abbé avait raison.

«J'aurais dû, peusa-t-il, songer davantage au supérieur spirituel et moins à l'individu. J'aurais dû jeter mon manteau sur les faiblesses de mon père spirituel et chercher par tous les moyens possibles à soutenir le caractère dont il est revêtu , et par conséquent à étendre l'utilité de ses services parmi les frères, aussi bien que parmi le reste des fidèles. L'abbé ne saurait être humilié sans que la communauté partage son humiliation. Sa gloire consiste eu ce qu'elle peut répandre sur tous ses enfans , et plus j)articulièrement sur ceux d'entre eux qui sont appelés à de hautes fonctions, les talens et les connaissances (|ui seules peuvent contribuer à leur illustration.»

Parfaitement animé de ces sentimens, le père Eustaehe reconnut franchement la justesse de l'admonition que son supérieur, même dans ce moment d'autorité, lui avait plutôt doucement insinuée que sévèrement adressée', et témoigna humblement <ju'il était tout disposé à adopter tel mode de communication de ses conseils qui paraîtrait le plus convenable au seigneur abbé, et qui pourrait le plus efficacement écarter de lui toute tentation de se glorifier de sa propre sagesse. Ensuite, il pria le révérend père de lui imposer telle pénitence que méritait sa faute, en lui donnant en même lemps à entendre qu'il avait déjà jeûné toute la journée.

«Et voilà justement de quoi je me plains, répondit l'abbé, au lieu de lui faire un mérite de son abstinence; ce sont préprécisément ces pénitences, ces jeûnes, ces vigiles que nous avons blâmés, comme n'ayant d'autre effet que de ])roduire des vapeurs et des ftjmées de vanité, qui, remontant de l'eslomac dans la tête, ne font que nous enHer de vaine gloire et (Taniour-propre. 11 est bon, il est convenable que les novices soient soumis à l'observance des vigiles et des jeûnes; car dans

' Oinib [y^r M. Defaui-onprct, page 14"». a. m.

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